Citez

« Le problème blanc » 

Histoire du travail des Premières Nations et économies traditionnelles au 19e siècle en Colombie‑Britannique

par Robert Flewelling

Robert Flewelling

Historien contributeur

Robert Flewelling est un candidat à la maîtrise qui étudie l’histoire sous la direction de Brittany Luby, Ph.D., à l’Université de Guelph, en Ontario, dans les limites de l’Achat des Lacs (traité no 3), des terres visées par le traité et du territoire des Mississaugas des terres Credit et Dish With One Spoon. Robert, un colon d’origine écossaise et galloise, a grandi sur la Grand River et le Haldimand Tract dans le sud de l’Ontario, et il réside actuellement à Guelph. Ses recherches portent généralement sur les relations historiques entre les nations autochtones et les sociétés coloniales dans ce que l’on a appelé historiquement  » l’Amérique du Nord  » entre les 18e et 20e siècles. Les domaines de recherche de Robert concernent l’impact du développement économique et de l’élaboration des politiques législatives des colons sur la sécurité alimentaire et la souveraineté foncière des nations des Premières nations, des Métis et des Inuits. Robert est également engagé dans une recherche axée sur l’héritage historique et les conséquences contemporaines des activités de la « Grand River Navigation Company » sur la rivière Grand dans le sud de l’Ontario entre les années 1820 et 1860. Cette compagnie, comme la plupart des ambitions coloniales dans la région, s’est heurtée aux intérêts souverains des Six Nations Haudenosaunee de la rivière Grand, dont les répercussions se font encore sentir aujourd’hui.

Note sur la terminologie

Le terme « Indien » apparaît dans cet article lorsqu’il est cité directement dans des sources historiques qui utilisent ce terme. Ce terme a un héritage raciste et colonial, et il n’est pas approprié pour les personnes non autochtones de l’utiliser en dehors des citations et du contexte historique.

Au lieu de cela, les non-autochtones devraient utiliser correctement les termes Premières nations, Métis ou Inuits, ainsi que les références spécifiques aux nations, aux terres et/ou aux traités, lorsqu’ils se réfèrent aux peuples et communautés autochtones. Le terme « peuples autochtones » peut être utilisé pour parler d’expériences partagées par les trois grandes communautés, ou pour parler des peuples autochtones du monde entier, au-delà de l’île de la Tortue.

Lectures complémentaires suggérées : Indigenous Writes par Chelsea Vowel et Elements of Indigenous Style par Greg Youging.

[TRADUCTION] Vous partez pour un pays lointain, non pas pour combattre des hommes, mais pour conquérir la nature; non pas pour assiéger des villes, mais pour en fonder de nouvelles… Au fil du temps, industrie et commerce prendront vie sur les chemins que vous aurez construits; des voyageurs de toutes les nations s’arrêteront sur les ponts que vous avez bâtis pour réunir deux rives et admireront les jardins et les champs que vous aurez cultivés à partir de ces terres sauvages… Vous n’êtes pas les ennemis, mais les bienfaiteurs de ce pays que vous occupez et les enfants qui ne sont pas encore nés béniront l’heure où la Reine Victoria a envoyé ses mineurs de l’autre côté de l’océan pour fonder une deuxième Angleterre, sur les rives du Pacifique. 

Edward Bulwar Lytton, 1858

Ce sont les paroles qu’a prononcées Sir Edward Bulwar Lytton, le secrétaire colonial de l’Empire britannique devant un groupe de mineurs envoyés de l’autre côté de l’océan pour pérenniser la fragile colonie de la Colombie‑Britannique. Le discours de Lytton est symbolique du sentiment ressenti par de nombreux Britanno‑colombiens à l’époque victorienne. Cette période, allant de 1820 à 1914, chevauche l’époque romantique et les développements rapides associés aux révolutions agricoles et industrielles en Grande‑Bretagne. Ces décennies de changements socio‑économiques coïncident également avec l’expansion rapide de l’Empire britannique à travers le monde. Pour le sujet qui nous concerne, cependant, cette époque couvre l’intensification du colonialisme dans ce qui deviendra l’état colonisé du Canada. Ce sont souvent des sources primaires, comme le discours de Lytton, qui expliquent et illustrent le mythe national du Canada.

Jusqu’à très récemment, trop récemment sans doute, le récit narratif de l’histoire du Canada a été dominé par les histoires de braves impérialistes et de courageux voyageurs qui ont tout sacrifié pour fonder une deuxième Angleterre dans un pays sauvage et inculte. En outre, ces premiers capitalistes, entrepreneurs et industriels euro‑canadiens sont présentés comme les forces motrices du développement industriel et économique de ce que les colons appelaient le « nouveau monde », où les peuples des Premières Nations faisaient office de figurants et de victimes, entièrement dépendants des biens et des services des Euro‑canadiens pour assurer leur survie.

Cependant, alors que l’on poursuit notre réflexion sur les 94 appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, on constate que les terres de la côte Ouest, que les colons se sont avidement accaparées, étaient loin d’être « nouvelles ». Elles étaient plutôt, et sont toujours, le territoire de douzaines de nations autochtones distinctes, chacune ayant ses propres valeurs sociales, économiques et culturelles, robustes et bien vivantes.

Heureusement, cette perception a énormément changé depuis qu’un nombre croissant de voix représentant les Autochtones et les colons revisitent les histoires orales et matérielles laissées à la fois par les Autochtones et les colons. Prenons par exemple Makúk: A New History of Aboriginal-White Relations de John Lutz. Il utilise des sources orales et matérielles – provenant à la fois des Autochtones et des colons – pour brosser un tableau plus juste et plus représentatif du développement de ce que l’on appelle actuellement la Colombie‑Britannique. Les mineurs de la Reine Victoria n’étaient pas les bienfaiteurs et les conquérants qu’évoque Lytton, et les Premières Nations ne dépendaient pas des capitalistes et des industriels euro‑canadiens pour assurer leur survie dans un monde en pleine transformation.

Ces mineurs sont arrivés dans cette fragile colonie de l’île de Vancouver, où ils ont trouvé une riche mosaïque de sociétés autochtones souveraines, occupant un territoire allant de l’Alaska jusqu’à l’État de Washington[i]. Ces ingénieurs ont plutôt observé des réseaux commerciaux dynamiques, des systèmes agricoles riches et une production alimentaire traditionnelle, ainsi que des communautés d’hiver et d’été réparties sur tout le territoire. En outre, comme le souligne Lutz, les groupes des Premières nations, comme les Tlingit du nord‑ouest, les Haida Gwaii ou les Salish de la côte centrale et du continent du fleuve Fraser (ou fleuve Sto:lo, dans la langue Halkomelem) ne participaient à cette économie capitaliste que pour enrichir leurs propres économies traditionnelles. En fait, la côte ouest de l’Amérique du Nord était loin d’être dépourvue et loin d’être sous‑développée.

Même si la capitale et la plus grande ville de la Colombie‑Britannique – Victoria et Vancouver, respectivement – sont des zones urbaines en pleine expansion, ces deux villes n’étaient à l’origine que de petits postes de traite de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Comme l’écrit Lutz, en 1855, des quelque 34 600 habitants de la colonie de l’île de Vancouver et des îles et berges voisines, 774 d’entre eux étaient des colons et un peu moins de 20 ans plus tard, lorsque la C.‑B. se joindra au Canada, en 1871, il y avait trois fois plus de membres des Premières nations que de colons. Les peuples autochtones formeront la majorité de la population de cette région jusqu’en 1900. (Lutz, p. 163-165)

Par exemple, comme le rapporte le gouverneur James Douglas en 1853, « une grande partie du travail agricole dans la colonie est effectué par les Indiens », et les « fermiers, chasseurs et cueilleurs indiens nous procurent un vaste éventail de denrées, comme du gibier, des perdrix, du saumon, des pommes de terre et des baies ». « À  Nanaimo seulement, ajoute‑t‑il, l’arpenteur colonial a rapporté que les habitants dépendent essentiellement des Indiens qui parfois leur rapportent jusqu’à 63 chevreuils par jour ». Enfin, la survie de la colonie pendant ses premières années repose entièrement sur les méthodes agricoles et les récoltes des Autochtones. Cependant, cette dépendance des colons envers la main‑d’œuvre autochtones est loin de se limiter à l’alimentation (Lutz, p. 170-171).

En plus de nourrir les colonies, les membres et les communautés des Premières Nations composent l’essentiel de la main‑d’œuvre qui, comme le philosophe anglais John Locke l’aurait ardemment défendu, sert de moteur à la propriété privée et à la propriété foncière. Ainsi, même si les colons euro‑canadiens servent les ambitions de l’Empire britannique à titre de marchands, de politiciens, d’entrepreneurs et d’administrateurs, les peuples des Premières Nations défrichent les terres pour installer des fermes et des bâtiments, creusent les mines, coupent les arbres et exploitent les scieries pour la production du bois, indispensable à la construction et à l’industrie navale. Comme le rapporte un journal de Puget Sound à cette époque, « de nombreux secteurs d’activités – scieries, camps de bûcherons et transport naval – ne pourraient pas exister sans l’apport des travailleurs indiens » (Lutz, p.170-171).

Le réseau des universités, collèges et bibliothèques dans les établissements d’enseignement américains et européens qui forme ce que l’on appelle le milieu « savant » ou « universitaire ».

Par le passé, le manque apparent de sources primaires « matérielles », comme des journaux, des registres, des données de recensement, etc., faisait en sorte qu’il était difficile d’illustrer l’apport des travailleurs autochtones dans les secteurs de l’agriculture, du transport et de l’économie en fonction de normes occidentales. Cependant, comme continuent de le souligner de nombreux universitaires issus de la société coloniale et autochtones, il importe de donner plus de poids à l’histoire orale pour mieux comprendre notre histoire et notre monde actuel. Pour le sujet qui nous concerne, ces témoignages oraux révèlent que la coupe du bois était, et continue d’être, une activité de base des économies traditionnelles des Premières Nations de la Colombie-Britannique.

Comme le prétend Lutz, « il peut être difficile de brosser un tableau global de la part de l’industrie forestière dédiée à la récolte du bois », puisque ce travail était bien ancré dans les pratiques économiques traditionnelles des communautés autochtones, et ne relevait pas du contrôle direct de la colonie. Cependant, poursuit Lutz, on sait que les douze hommes autochtones qui ont laissé des écrits sur l’histoire du travail, peu importe d’où ils proviennent dans la province, ont tous travaillé à un moment ou un autre comme bûcherons, abatteurs, ouvriers aux estacades, ouvriers des scieries ou opérateurs de barges sur les nombreuses rivières qui relient les communautés des colons et des Premières Nations (Lutz, p.214-215).

George Manuel, l’activiste de renommée internationale et co‑auteur de The Fourth World, une étude de 1974 sur l’activisme politique autochtone, a travaillé comme ouvrier aux estacades lorsqu’il ne parcourait pas le Canada pour défendre les droits des peuples autochtones. George est le père d’Arthur Manuel, un autre activiste et universitaire de renom, et ses petits‑enfants continuent de lutter pour la reconnaissance de la souveraineté Secwepemc.

Cela indique que l’exploitation forestière n’était pas une activité propre à une nation ou une région, et que ce sont les lois coloniales qui ont fini par chasser les travailleurs autochtones de l’industrie : « Lorsque les changements législatifs ont mis fin à la coupe du bois manuelle en 1910, dans plusieurs cas, les peuples autochtones ont formé leurs propres compagnies. Mais ils ont rapidement constaté que le ministère provincial de la foresterie refusait d’accorder des permis » aux travailleurs et entrepreneurs autochtones. Le chef Julian de Sechelt fait écho à cette réalité dans ses échanges lors de la Commission McKenna-McBride en 1913 : « il y a quelques années, nous pouvions vivre de l’exploitation forestière… mais il nous fallait acheter un permis pour le faire; maintenant, cela n’est plus possible. » (Lutz, p.215).

Malgré ces changements législatifs, l’exploitation forestière autochtone se poursuit et pour certaines nations, elle n’a pas encore atteint son sommet; selon un universitaire nommé John Pritchard, le peuple Haisla poursuit ses activités forestières, qui atteindront leur apogée en 1924 et se poursuivront après la Seconde Guerre mondiale. Pour les Sto:lo, comme l’écrit l’universitaire Amy O’Neill, « dans la première moitié du 20e siècle, l’exploitation forestière est un moyen de subsistance important… et une source de fierté et d’identité pour de nombreux hommes Stó:lo » (Lutz, p.215). L’un d’entre eux, Leonard Point, sera interviewé en 1951 et racontera qu’il travaillait aux scieries depuis 1929 et coupait du bois dans la forêt depuis encore plus longtemps. Il mentionnera également que la coupe du bois était plus populaire que le travail en scierie, car les hommes jugeaient que ce travail les éloignait des pratiques traditionnelles de la chasse et de la pêche (Lutz, p.214).

Les dossiers de la colonie qui ont survécu au passage du temps sont très éloquents à ce sujet. La révolution industrielle arrive sur l’île de Vancouver en 1861 sous la forme d’une scie à vapeur de 12 000 $, pouvant couper 100 000 pieds de bois chaque jour. La construction de la scierie sera rapidement suivie de deux autres de tailles et de capacités similaires à Burrard Inlet. Les économies traditionnelles des Premières Nations sauront se développer et s’adapter à ces nouvelles sources de richesse.

J’ai employé le terme « ouvriers non qualifiés » en référence aux travailleurs des scieries, mais je tiens à souligner que je l’ai employé en toute connaissance de cause, essentiellement dans le but de lancer une conversation sur l’aspect très controversé de ce terme dans ce contexte. Le terme « non qualifié » peut servir à dévaloriser le travail d’un ouvrier et sert ainsi à légitimer des salaires peu élevés, des avantages sociaux médiocres, etc.

Comme le mentionne Lutz, en 1881, les agents indiens de Burrard Inlet et du fleuve Fraser rapportent qu’il y a neuf scieries en tout, versant 125 000 $ à près de 250 employés (Lutz, p.182). Ces chiffres sont cependant très modestes par rapport aux déclarations de l’agent indien James Swan, selon lesquelles « les scieries de Puget Sound, juste au sud de la frontière canadienne avec l’État de Washington, emploient des centaines, voire des milliers d’Indiens du Nord ». Il apparaît évident selon les données du recensement que les travailleurs des Premières Nations forment l’essentiel des ouvriers « non qualifiés » dans les scieries de la Colombie‑Britannique, que Lutz décrit comme l’une des plus importantes industries de la province et du Canada (Lutz, p.182).

Image of 1880s map of City of Vancouver, Canadian Pacific Town Site.
La carte montre la zone aujourd’hui occupée par le centre-ville de Vancouver et certaines parties de Kitsilano. Elle montre l’emplacement du quai de C.P.R., des scieries de Royal City, de la scierie et du quai de Hastings, de la scierie de Leamy et de Kyle et d’autres scieries. « Rues nivelées et trottoirs marqués ainsi . . . » Un encart montre « Canadian Pacific Mail Steamship Lines » sur une carte du monde. La rive nord de Burrard Inlet indique les emplacements des « maisons indiennes » et une église missionnaire. Image courtoisie des Archives de la ville de Vancouver.

Mais le bois n’est que le pic du proverbial iceberg. Les ambitions industrielles des Premières Nations contribuent à l’économie de la C.‑B. par un apport sans précédent et inattendu en charbon et en or. Par exemple, peu après la création de la ville de Vancouver, des peuples des Premières Nations, comme les Snuyemuxw et Kwakawa’wakw prennent conscience de l’appétit insatiable de l’Europe pour le charbon et l’or, et cherchent rapidement à exploiter cette demande. Selon le gouverneur Douglas, « le labeur et la persévérance que déploient ces peuples à cet égard sont vraiment formidables et étonnent tous ceux qui visitent leurs installations », et comme Lutz le souligne, « à l’été de 1849 uniquement, on estime que 800 hommes Kwakwaka’wakw travaillent dans les mines de charbon en surface » (Lutz, p.171). Même si le ministère des Affaires indiennes cesse de déclarer la répartition des professions représentées dans les réserves, la fameuse Commission royale Mckenna-McBride de 1913-1915 montre que le charbon demeure la principale source de revenus des Snuyemuxw (Lutz, p.173).

Le rôle de l’or dans la prospérité économique de la colonie et sa viabilité est encore plus important que celui du charbon. Malgré l’arrivée massive de plus de 30 000 prospecteurs immigrants en 1858, le travail de prospection et d’orpaillage est encore en grande partie effectué par des ouvriers des Premières Nations. En 1872, le British Colonist rapporte que « les activités de minage aux abords des fleuves Fraser et Thompson rapportent 15 000 $ à 20 000 $ par année à la province, un travail essentiellement effectué par les Indiens lorsque le niveau d’eau est bas ». Quatre ans plus tard, ce chiffre passera de 20 000 $ à 30 000 $, et les Premières Nations à Lytton et autour de la ville généreront à elles seules des revenus de 10 000 $. Mais surtout, le Colonist ajoutera, « après la ruée vers l’or, et une fois la majorité des immigrants partis, les Autochtones, donc le nombre est cependant réduit en raison de la propagation de maladies, demeurent sur leurs terres ancestrales »(Lutz, p.177). En fait, les chercheurs d’or des Premières Nations sont souvent considérés comme des prospecteurs indépendants ou entrepreneurs, plutôt que des ouvriers salariés travaillant pour de grandes compagnies minières.

Cette dominance des travailleurs autochtones au sein des industries capitalistes de la Colombie‑Britannique et l’importance constante de leurs économies pour soutenir la colonie euro‑canadienne se poursuivent jusqu’à la fin du 19e siècle. Lors d’une de ses nombreuses visites sur la côte Ouest, vers la fin du 19e siècle, l’anthropologue Franz Boas écrit que les travailleurs autochtones « sont déjà devenus indispensables sur le marché du travail et que sans eux, la province subirait d’importantes difficultés économiques » (Lutz, citant Franz Boas, p.192). Pour bon nombre des groupes des Premières Nations de la Colombie‑Britannique de l’époque, l’apparition des marchés et industries de l’Empire britannique se marie très bien avec leur économie non capitaliste, dominée par la cérémonie du « potlatch ».

Pour des nations telles que les Lekwungen, le potlatch est le « lien qui unit le prestige, la subsistance et les nouvelles économies capitalistes », et qui sert à faciliter la redistribution de la richesse et la formation et le maintien de réseaux d’amitiés et sociaux. Comme l’écrit Lutz, « il apparaît clairement que, du moins jusqu’aux années 1880, la principale raison pour laquelle les Autochtones sont si nombreux à prendre part à l’économie capitaliste est qu’elle leur permet de participer plus activement à leur propre économie. Le travail salarié, poursuit‑il, même s’il est utile en tant qu’accessoire de cette économie, ne reste qu’accessoire » (Lutz, p.82-83).

Potlatch

Selon les mots du U’mista Cultural Centre, « depuis des temps immémoriaux, les Kwakwaka’wakw organisent des potlatchs et ces cérémonies continuent de jouer un rôle central et unificateur dans la vie communautaire d’aujourd’hui… Le mot « potlatch » signifie « donner » et vient d’un jargon de commerce, le chinook, utilisé autrefois le long de la côte Pacifique du Canada. Les invités qui assistent à l’événement reçoivent des dons. Plus l’hôte offrant le potlatch donne de présents, plus il acquiert un statut élevé. La cérémonie du potlatch jalonne les moments importants dans la vie des  Kwakwaka’wakw : le choix du nom d’un enfant, un mariage, le transfert de droits et de privilèges et le deuil. C’est un moment de fierté – un moment pour montrer les masques et exécuter les danses du chef ou de l’hôte du potlatch. C’est un moment de réjouissances. »

Ainsi, j’avancerais que la Colombie‑Britannique s’est littéralement construite avec le sang, la sueur, les larmes, les rires et le labeur des peuples des Premières Nations, et que c’est grâce à leur travail que la construction et l’exploitation des mines, des chemins de fer, des routes et des scieries ont été rendues possibles, et qui plus est, rentables. En effet, de nombreux colons euro‑canadiens en sont venus à accepter et à admirer leurs voisins et camarades des Premières Nations. « Alors que les Européens s’installent parmi les Autochtones et travaillent à leurs côtés, écrit Lutz, ils reconnaissent que les ouvriers indiens travaillent mieux que n’importe quel homme blanc et qu’ils sont égaux, sinon supérieurs aux hommes de leur propre race » (Lutz, p.235).

Et pourtant, la présence continue des économies traditionnelles des Premières Nations – et surtout de la tradition très influente du potlatch – finit par être considérée par les colons comme une force qui affaiblit les marchés capitalistes euro‑canadiens. La relation déjà tendue entre les colons et les peuples autochtones se détériore davantage lorsque les pouvoirs coloniaux décident que « la Colombie‑Britannique doit être une province d’hommes blancs – une colonie dans laquelle – comme l’a dit un colon du nom de James Bell en 1859 – le sauvage indolent et satisfait doit laisser la place aux fils de la civilisation et du travail acharné »(Lutz, p.238). Les faits exposés ci‑dessus montrent clairement à quel point la déclaration de Bell témoigne de son ignorance et d’une méconnaissance de la réalité.

Comment les gouvernements fédéral et provincial parviendront‑ils à écarter les travailleurs des Premières Nations afin de favoriser l’émigration de colons blancs dans la province? À un certain moment, les travailleurs et communautés autochtones, à une époque très valorisés et considérés comme des piliers de la société britanno‑colombienne, incarneront ce que l’on appellera le « problème indien » du Canada, un concept popularisé par le premier ministre John A. Macdonald et le superintendant adjoint au ministère des Affaires indiennes, Duncan Campbell Scott, l’architecte du système des pensionnats indiens. Ces deux hommes prétendent que le nationalisme canadien est incompatible avec une présence autochtone souveraine dans un même espace géographique.

« Groupe de personnes Tsimshian prenant le thé dans une tente, Lax Kw’alaams (anciennement Port Simpson), C.-B., vers 1890. » Image courtoisie de Bibliothèque et Archives Canada.

Les journaux reprennent les sentiments de Bell, à tel point qu’en 1866, « on fustige publiquement les employeurs qui engagent des Indiens, ce qui pousse nombre d’employeurs et d’industries à écarter les travailleurs des Premières Nations (Lutz, p.236). Cette pratique atteint son paroxysme en 1872 lorsque la loi visant à modifier l’admissibilité et l’inscription des électeurs (Act to Amend the Qualification and Registration of Voters) retire aux Autochtones le droit de voter lors d’une élection fédérale ou provinciale. Il en résulte que les Autochtones et les Chinois sont exclus des professions dans les domaines du droit et de la politique. Cette restriction instaure un système législatif qui n’est pas sans rappeler l’apartheid en Afrique du Sud.

Comme l’Afrique du Sud, la Colombie‑Britannique – et une grande partie du Canada – adopte un système politique où les personnes racisées, qui forment la majorité de la population en C.‑B., sont soumises, comme le mentionne Lutz, à « la merci législative de la minorité blanche, qui se sert de l’État pour marginaliser encore davantage les peuples autochtones » (Lutz, p.236). L’infâme Loi sur les Indiens de 1876 contribue à « infantiliser les Indiens et à les considérer comme des mineurs », plus particulièrement après l’établissement du système de laissez‑passer, et la modification de 1884, qui interdit aux peuples des Premières Nations de pratiquer des cérémonies religieuses et se rassembler pour des événements culturels, ce qui a pour effet de rendre la cérémonie du potlatch illégale.

Résistance, résilience et résurgence autochtone

Même si elles sont interdites, des cérémonies de potlatch continuent de se tenir dans de nombreuses communautés, souvent défendues par des sentinelles et des gardes chargés d’avertir les participants en cas de descente de la GRC. Pour en savoir plus, visitez : https://umistapotlatch.ca/potlatch_interdire-potlatch_ban-fra.php 

Comme le mentionne Lutz, Joyce Albany, du peuple Lekwungen, reconnaît cette forme de racisme d’État pour ce qu’il est : « Croyez‑moi, dit‑elle au Colonist en 1973, nous nous réunissons souvent pour discuter du Problème Blanc », que Lutz décrit comme la mise en œuvre de politiques fédérales et provinciales qui visent à encadrer et à régir l’accès aux ressources naturelles et à en exclure les Premières nations au moyen de lois et de comportements racistes »(Lutz, p.255).

« Potlatch, Alert Bay, C.-B.», juin, 1907. Image courtoisie de Bibliothèque et Archives Canada.

En conclusion, j’ai cherché dans cet article à souligner l’importance de redéfinir les moments déterminants du Canada comme n’étant qu’un élément du legs international laissé par l’impérialisme colonial mondial, qui a encouragé l’exploitation agressive des ressources naturelles et de la main‑d’œuvre à l’extérieur de l’Europe. De nombreuses personnes de différentes origines culturelles, religieuses et ethniques ont travaillé sans relâche pour faire du Canada ce qu’il est aujourd’hui, il ne serait donc que justice de leur rendre hommage pour leur contribution. Tout comme des établissements, dont l’Université de Glasgow en Écosse, ont fait l’effort de verser des réparations pour les profits tirés de l’esclavage et des universitaires américains ont analysé les manifestes des bateaux d’esclaves pour proposer des façons de réparer les torts du commerce d’esclaves européen et indemniser les descendants d’esclaves en Afrique et dans le Nouveau Monde, peut‑être que les Canadiens pourraient également commencer à réfléchir à des solutions créatives pour reconnaître leur propre passé colonial.[ii]

References

Kenichi Matsui, Native Peoples and Water Rights: Irrigation, Dams, and the Law in Western Canada. McGill-Queen’s University Press, 2009.

John Sutton Lutz, Makuk: A New History of Aboriginal-White Relations. UBC Press, 2008.


[i] Nepia Mahuika, Rethinking Oral History and Tradition: An Indigenous Perspective (New York, 2019; édition en ligne, Oxford Academic, 18 mars 2021)

[ii] Thomas Craemer, « International Reparations for Slavery and the Slave Trade ». Journal of Black Studies 49, no 7 (10, 2018): 694-713. DOI: https://doi.org/10.1177/0021934718779168