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Grève des couturières de 1931

Par Howard Akler

Howard Akler

Howard Akler

Historien collaborateur

Howard Akler est écrivain et l’auteur de deux romans, The City Man and Splitsville, et de mémoires, Men of Action.

Le 25 février 1931 s’annonce une journée comme toutes les autres à Toronto. Les ouvriers, ouvrières et directeurs d’usine profitent, ce mercredi-là, d’une pause des rigueurs de l’hiver. La plupart d’entre eux vivent à proximité et se rendent à pied vers les quelque 70 petits ateliers de couture qui longent l’avenue Spadina, entre les rues Queen et Dundas. Dès 8 h, les ateliers bourdonnent d’activité. Les faufileuses enfilent leur aiguille pour assembler les grandes pièces de tissu et les finisseuses attachent boutons et agrafes. Comme le rapporte un journaliste du Daily Star de Toronto, « rien n’indique qu’il se trame quelque chose »[i].

Mais deux heures plus tard, les choses changent du tout au tout. Les membres de la section locale 72 de la International Ladies’ Garment Workers Union (ILGWU) ont voté en faveur de la grève et, à 10 h pile, tout le monde dépose son fil et son aiguille. Les vingt-cinq femmes de la Fox Garment Company sont les premières à débrayer, suivies des trente de la Radio Dress Company et des soixante-quinze de la Fullman Dress Company. Et le mouvement fait boule de neige, elles seront 500 à quitter leur atelier.

Les couturières de Toronto en grève, 25 février 1931. Image reproduite avec l’aimable autorisation des Archives de la ville de Toronto, fonds 1266, article 23260.

Le journaliste du Star rapporte quelques épisodes de violence — Mary Bernick est bousculée par trois hommes à la Crown Dress Company, alors qu’un seau d’eau est vidé sur Bertha Kopstein à la Annette Dress Company — mais la procession se déroule somme toute sans incident. Les « filles », tout sourire, marchent deux par deux jusqu’au Labour Lyceum, un lieu de rassemblement syndical situé un peu plus haut sur la même rue. Elles sont exaltées. Après deux semaines de négociation entre les représentants syndicaux et les propriétaires d’usine, leurs revendications piétinent, et 300 travailleuses et travailleurs demanderont leur carte syndicale la journée avant la grève. L’ILGWU réclame le droit d’organisation dans tous les ateliers de couture. Le syndicat est déterminé à obtenir une augmentation salariale de 15 % et la semaine de travail de 44 heures, mais leur détermination restera vaine.

Le 5 mai, après 70 jours sur les piquets de grève où des douzaines de travailleuses seront arrêtées et des douzaines d’autres agressées, l’ILGWU abandonne la grève. Celles et ceux qui ont déjà un emploi retournent dans les mêmes usines, mais le cœur n’y est pas. Le salaire est resté le même, les heures de travail aussi. Cependant, selon l’historienne Catherine Macleod, [TRADUCTION] « les 500 femmes qui ont participé à la grève pendant deux mois et demi ont laissé leur marque dans l’histoire du travail au Canada pour la simple raison qu’elles étaient des femmes, marchant toutes vers un même but : forcer la direction à répondre à leurs demandes. »[ii]

* * *

L’industrie du vêtement était depuis longtemps reconnue pour ses salaires de misère, ses heures interminables et ses conditions de travail inhumaines. Le milieu est particulièrement dur pour les femmes, un traitement en grande partie dicté par la répartition des rôles entre les sexes. Bon nombre de ces travailleuses, incluant leurs collègues masculins, croient que la place d’une femme est à la maison, et les jeunes, surtout les célibataires qui réussissent à se faire accepter en milieu de travail, subissent un harcèlement sexuel flagrant dans les ateliers. Toute personne qui ose se plaindre risque de perdre son emploi. Et les postes des femmes sont plus souvent menacés que ceux des hommes.

Les hommes occupent la plupart des emplois qualifiés de l’industrie. Ils sont tailleurs et presseurs, des postes essentiels à la production de vêtements pour dames. Un bon tailleur sait éviter le gaspillage de tissu et ajuster sa coupe, alors qu’un presseur d’expérience joue un rôle crucial pour donner forme et fluidité au vêtement. [TRADUCTION] « Ces hommes, écrit l’historienne Ruth Frager, étaient les « aristocrates » du métier, et avaient par conséquent beaucoup plus de poids pour imposer leurs propres demandes dans les ateliers »[iii].

D’un autre côté, les femmes possédaient rarement ces compétences rares. Elles occupaient des postes de finisseuses, de surjeteuses ou de tireuses de fils, des tâches qui n’exigeaient pas beaucoup plus de compétences que le travail de couture généralement appris à la maison par toute jeune fille de l’époque. Par conséquent, selon Frager, même si un employeur pouvait apprécier ses travailleuses qui étaient particulièrement rapides et efficaces, la plupart des ouvrières en atelier étaient remplaçables.[iv]

Les propriétaires d’ateliers profitaient pleinement de cette vulnérabilité. Pendant les premières années de la Dépression, lorsque la valeur des marchandises chute de moitié et que 17 % des travailleurs de l’industrie sont mis à pied, les femmes seront les premières à perdre leur emploi. À cette précarité s’ajoute une baisse draconienne de leur salaire. Malgré l’échelle salariale de l’ILGWU de 1931, selon laquelle les finisseuses devraient gagner de 12 $ à 18 $ par semaine[v], bon nombre d’entre elles gagnent moins que les 10 $ par semaine instaurés dans la loi de l’Ontario sur le salaire minimum. L’industrie du vêtement est reconnue pour sa pratique de payer à la pièce, et dans ce cas, les tarifs sont alors de 52 % inférieurs aux salaires. Les patrons d’ateliers poussent les femmes à accélérer la cadence pour gagner quelques dollars de plus. Elles sont également à la merci des caprices de la mode. Le coût d’une robe de voile pouvait fluctuer en fonction des tendances du moment. [TRADUCTION] « Les robes sont plus compliquées cette année et prennent plus de temps à confectionner », mentionnera une femme en 1931.[vi]

Groupe de couturières faisant du piquetage sur l’avenue Spadina. Image reproduite avec l’aimable autorisation des Archives juives de l’Ontario, article 1440.

Les travailleuses du vêtement sont également menacées par le caractère saisonnier du travail. De longues périodes de chômage sont entrecoupées par des horaires de production effrénée au printemps et à l’automne. Les journées de douze heures sont la norme pendant la haute saison. Certaines femmes travaillent jusqu’aux petites heures du matin et dorment à l’usine au lieu de revenir chez elles. Une femme a mentionné : [TRADUCTION] « Je suis trop fatiguée et courbaturée pour revenir à la maison en tramway. Si je m’assois, je crains de ne plus pouvoir me relever… »[vii]

Elles sont également nombreuses à travailler de la maison. Les femmes célibataires quittent souvent l’usine lorsqu’elles se marient et ont des enfants, mais elles continuent de produire des vêtements à la pièce de façon sporadique ou par nécessité. Comme on s’attend des femmes de l’époque à ce qu’elles préparent tous les repas et s’occupent du ménage, en plus des soins aux enfants et des aînés, le travail à la pièce est souvent leur unique solution.

Sans surprise, 88 % des travailleurs de l’industrie du vêtement installés à la maison sont des femmes. Bon nombre de ces femmes auraient souhaité retourner en atelier une fois les enfants à l’école, mais les attitudes sexistes de l’époque leur bloquent le passage. Les épouses et les mères doivent soutenir leur mari. Toute femme mariée qui a le courage de travailler en usine est vue comme une voleuse d’un emploi revenant à un homme. Devant une telle attitude belliqueuse, nombreuses baissent les bras. Certaines doivent utiliser leur nom de jeune fille pour gagner leur vie. 

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La deuxième journée de la grève est marquée par de nouvelles altercations. Les propriétaires de la Buck Dress Company et de la National Dress Company sont agressés physiquement et jetés hors de leur usine. Des batailles éclatent lorsque certaines travailleuses tentent de traverser les lignes de piquetage à l’extérieur de l’immeuble Balfour sur l’avenue Spadina. Le propriétaire de la Crown Dress Company arrive sur les lieux en voiture et demande la protection de la police alors qu’il escorte quatre jeunes femmes dans l’usine. [TRADUCTION] « Deux petites couturières qui tentaient de revenir travailler sont en larmes, alors que les grévistes s’efforcent de les convaincre de se joindre à eux », rapporte le Star.[viii]

Elles ne sont pas les seules : 200 autres travailleuses débrayent ce jour-là, et encore plus le lendemain. Vers la fin de février, plus de 1 500 travailleuses – presque toutes les couturières de la ville – sont en grève.

Les propriétaires sont moins bien organisés. Certains s’opposent ardemment au conflit, et engagent même des détectives privés pour intimider les travailleuses. D’autres font preuve d’ouverture pour trouver des solutions. Un des propriétaires s’est dit ouvert à la semaine de 44 heures, mais s’oppose à la création d’un comité de la tarification au sein de l’atelier. Un autre évoque la concurrence du Québec, où l’absence totale de syndicats permet de maintenir les coûts de production 40 % inférieurs à ceux de l’Ontario. Un autre explique au Globe and Mail que la grève pourrait même être à son avantage. [TRADUCTION] « Nous nous occupons des stocks de Montréal et on ne pourrait pas syndiquer un seul atelier à Montréal même si l’on chamboulait la ville d’un bout à l’autre. En fait, c’est une situation dont nous allons profiter ».[ix]

Les négociations se poursuivent. Le maire et le ministre du Travail exercent des pressions sur les deux parties en vue de résoudre le conflit. Vingt‑deux propriétaires accordent à l’ILGWU le droit de syndiquer leurs ateliers, mais c’est à peu près leur seule concession. Aucun progrès ne sera réalisé dans les deux mois suivants. La température demeure anormalement douce et les travailleuses commencent à se désorganiser. Le Cloakmakers Union remet à l’ILGWU son fonds de grève, mais les travailleuses sont de plus en plus impatientes. Ainsi, le 5 mai, mille membres se rassemblent au Labour Lyceum et votent pour l’abandon de la grève.

Les journaux ne feront aucune mention de cette décision.

* * *

Peu après la fin de la grève, Irene Biss, économiste à l’Université de Toronto, et Winnifred Hutchison, secrétaire au conseil national du YWCA, font équipe pour enquêter sur les conditions de travail des femmes dans l’industrie. Elles rencontrent 85 grévistes de 35 usines, ainsi qu’un petit nombre de propriétaires. Elles constatent l’absence flagrante de normes dans l’industrie sauf, comme le dit si bien l’historienne Mercedes Steedman, [TRADUCTION] « en qui concerne les anciens systèmes d’exploitation – de longues heures, des salaires de misère et le recours à un pouvoir à la fois personnel et patriarcal, souvent arbitraire ».[x]

Biss et Hutchison découvrent les nombreuses façons qu’ont les propriétaires de contourner les lois sur les salaires. Les patrons ordonnent aux travailleuses de ne pas pointer ou leur demandent de rapporter du travail à la maison si elles n’ont pas atteint les exigences du salaire minimal pendant leur journée de travail. De nombreux employeurs traficotent les dossiers de paye et d’autres ne conservent aucun relevé. Le tarif pour le travail à la pièce était fixé en fonction de l’ouvrière la plus rapide; la couturière moyenne peinait à suivre la cadence. Il était interdit de parler. Et toutes les ouvrières savaient qu’elles pouvaient être renvoyées à tout moment, sans motif valable. Sans surprise, [TRADUCTION] « de nombreuses femmes craignent de devenir complètement folles », observe Frager.[xi]

Biss et Hutchison transmettent les résultats de leur recherche à H.H. Stevens, ministre du Travail et du Commerce, qui dirige le comité sur les écarts de prix. Ce comité se transformera plus tard en Commission royale en bonne et due forme, en 1934. Les histoires d’abus et d’exploitation dans l’industrie du vêtement font la manchette dans les journaux. Même si le public est habitué de lire des récits de soulèvements ouvriers et de difficultés économiques en pleine Dépression, la couverture médiatique sur l’industrie finit par éveiller les consciences. C’est le grand dossier de l’année. Mais ce n’était rien de très nouveau pour les 500 ouvrières qui déclencheront la grève en février 1931.

En 1931, la rivalité entre l’ILGWU et l’IUNTW dans l’industrie de la couture a amené les travailleurs de cette industrie à se mettre en grève. Ici, les grévistes se rassemblent sur l’avenue Spadina, au cœur du quartier de la couture à Toronto. Fin février, lorsque cette photo a été prise, plus de 1 500 travailleurs étaient en grève. Image reproduite avec l’aimable autorisation de la collection du Globe and Mail, Archives de la ville de Toronto, SC 266-23263.

[i] « Dressmakers Quit Work, Girl Striker Hurt », Toronto Daily Star, 25 février 1931

[ii] Catherine Macleod, « Women in Production: The Toronto Dressmakers’ Strike of 1931 », dans Women at Work: Ontario, 1850-1930, ed. Janice Acton et coll. (Toronto: Women’s Educational Press, 1974), p.309

[iii] Ruth Frager, Sweatshop Strife: Class, Ethnicity, and Gender in the Jewish Labour Movement of Toronto, 1900-1939 (Toronto, University of Toronto Press, 1992), p. 102

[iv] Frager, p. 102

[v] Macleod, p. 320

[vi] I.M. Biss, « The Dressmakers’ Strike », Canadian Forum, juillet, 1931

[vii] Frager, p. 22

[viii] « Heads Of Dress Firms Assaulted On Street », The Toronto Daily Star, 26 février 1931

[ix] Macleod, p. 312

[x] Mercedes Steedman, Angels of the Workplace: Women and the Construction of Gender Relations in the Canadian Clothing Industry, 1890-1940 (Toronto: University of Toronto Press), p. 158

[xi] Frager, p. 22