Portrait du Dr Bryce réalisé en 1899 par Lancefields d’Ottawa. Image gracieusement fournie par la famille Bryce.

L’année 2022 marquera le centenaire de la publication de The Story of a National Crime: An Appeal of Justice to the Indians of Canada (L’histoire d’un crime national : un appel à la justice pour les Indiens du Canada), un livre écrit par le Dr Peter Bryce. Ce rapport-choc était fondé sur une enquête inédite que ce médecin avait menée plusieurs années auparavant dans 35 pensionnats à la demande du ministère des Affaires indiennes. À l’époque, le Dr Bryce occupait le poste de médecin hygiéniste en chef au sein de ce ministère. Il avait auparavant été fonctionnaire au ministère de la Santé de l’Ontario et s’était fait une réputation de pionnier dans les domaines de la santé publique et des politiques sanitaires au Canada.

Le Dr Bryce a présenté son rapport original en 1907, Report on the Indian Schools of Manitoba and the Northwest Territories (rapport sur les écoles indiennes du Manitoba et des Territoires du Nord-Ouest). Il y décrivait en détail les mauvaises conditions sanitaires dans les pensionnats des provinces des Prairies. Déjà à ce moment-là, il avait recommandé la création d’hôpitaux dans les réserves ou à proximité de celles-ci afin de combattre le taux alarmant de mortalité par la tuberculose. Ce taux était alors presque 20 fois plus important que celui enregistré chez les personnes non autochtones. Le Dr Bryce a aussi fait des pressions pour que soient améliorées les conditions sanitaires dans les pensionnats indiens.

Le rapport qu’il a publié en 1907 révélait un taux de mortalité effarant dans ces écoles. Ainsi, le médecin avait constaté que 69 % des élèves du pensionnat de la colonie de File Hills, en Saskatchewan, étaient morts pendant ou peu après leur scolarité, presque tous de la tuberculose. Il avait conclu que ces morts étaient attribuables à de mauvaises conditions sanitaires et à l’absence d’hygiène. Son premier rapport démontrait clairement la responsabilité directe du gouvernement fédéral face à d’abominables conditions de vie.

Le ministère des Affaires indiennes n’a pas publié le rapport de 1907 du Dr Bryce, mais le contenu de celui-ci a été divulgué aux journalistes, et il en a résulté des appels à la réforme partout au pays. Malgré le tollé public, les pensionnats n’ont pas été fermés et les recommandations du Dr Bryce ont été largement ignorées.

Le ministre des Affaires indiennes, Duncan Campbell Scott, avait promptement réagi à la suite du rapport de 1907 et même suspendu le financement de la recherche du Dr Bryce, affirmant que le coût de la collecte de statistiques sur les décès d’enfants dus à la tuberculose dépassait de loin les avantages de l’information transmise. De plus, il s’était ingéré dans les présentations du Dr Bryce lors de conférences universitaires, et celui-ci, au lieu de recevoir une promotion attendue, a été retiré de l’équipe ministérielle.

Outré par l’inaction du gouvernement sur la question de la santé des Autochtones et par son éviction du ministère, le Dr Bryce a publié un autre rapport en 1922, intitulé The Story of a National Crime. Il s’agissait du premier rapport distribué au grand public sur les taux de maladie et de mortalité dans les pensionnats, bien que son auteur n’ait pas été le seul médecin à protester contre les conditions de vie dans les pensionnats. Le Dr Bryce avait fait valoir que le ministre Scott et l’ensemble des Affaires indiennes avaient négligé les besoins des Autochtones en matière de santé et dénoncé une « négligence criminelle quant aux promesses des traités ».

Couverture du pamphlet du Dr Peter H. Bryce intitulé The Story of a National Crime : An Appeal for Justice to the Indians of Canada, publié en 1922. Image reproduite avec l’aimable autorisation du Indian Residential School History & Dialogue Centre.

Qu’en est-il près de 100 ans plus tard, alors que perdure une pandémie mondiale? Les responsables de la santé publique jouent encore un rôle de premier plan dans la vie de tous les jours. Les professionnels du secteur public de la santé travaillent encore sur la ligne de front et, littéralement, parmi les citoyens. Pourtant, malgré leur interaction quotidienne avec différentes personnes, des itinérants vivant dans les parcs et les refuges aux propriétaires de restaurants, en passant par les exploitants de nos systèmes d’égouts et d’eau et divers autres professionnels, leur rôle n’est pas reconnu à sa juste valeur. Or, le secteur de la santé publique est la première et la dernière ligne de défense contre les maladies contagieuses généralisées qui peuvent toucher des centaines, voire des milliers de personnes à la vitesse de l’éclair.

Force est de constater que, depuis 2020, personne ne tient plus acquis le secteur de la santé publique. Au contraire, nous sommes désormais nombreux à connaître les médecins hygiénistes en chef de la ville, de la région et de la province où nous vivons.

Il y a plus d’un siècle, le Dr Bryce a fait adopter des politiques visant à prévenir la propagation des maladies. Parmi celles-ci, on retrouve un contrôle gouvernemental plus strict de l’approvisionnement public en eau et en nourriture, ainsi que l’évacuation appropriée des eaux usées. Non seulement le taux de tuberculose active au Canada a-t-il chuté, mais il est aussi parmi les plus bas au monde. Néanmoins, la tuberculose existe toujours. Aujourd’hui, le taux de tuberculose active au Canada est de 4,9 pour 100 000 habitants. Et il reste le plus élevé chez les Autochtones nés au Canada (21,5 pour 100 000 habitants).

L’année de la fermeture du dernier pensionnat indien géré par l’État est relativement récente : 1996. Moins de dix ans après sa création, en 2008, la Commission de vérité et réconciliation a publié son rapport final, qui se conclut par 94 appels à l’action. Les appels comprenaient la promotion du dialogue public et des initiatives publiques pour la réconciliation (no 53); l’établissement d’un programme d’études sur les pensionnats adapté à l’âge des élèves de la maternelle à la 12e année (no 62); la production de matériel pédagogique sur l’histoire et l’héritage des pensionnats dans le système scolaire public, en plus du renforcement des capacités des élèves en matière de compréhension interculturelle, d’empathie et de respect mutuel (no 63).

Notre article sur le Dr Bryce et son rapport s’inscrit dans une volonté de répondre de façon significative aux recommandations formulées dans le rapport de la Commission de vérité et réconciliation. Malheureusement, trop nombreux sont les appels, parmi le 94, restés sans réponse. Le Canada doit se réconcilier avec son passé, reconnaître ses crimes.

La commémoration du Dr Bryce et de son travail permettra de sensibiliser les élèves et d’améliorer leur compréhension des répercussions et des ramifications des systèmes de réserves et de pensionnats autochtones canadiens. Nous souhaitons, par notre exploration du rapport de ce médecin, permettre au public de se familiariser avec des thèmes et des sujets nouveaux ou peu connus, notamment :

  • le colonialisme, la Loi sur les Indiens et le ministère des Affaires indiennes en 1900;
  • les systèmes de réserves et de pensionnats autochtones canadiens;
  • l’évolution de la santé publique au Canada;
  • les répercussions de cinq maladies mortelles au Canada, les « Fatal Five » (diarrhée, consomption, bronchite, scarlatine et coqueluche);
  • l’approche « à double vision »;
  • la guérison et les plantes médicinales.

Il est important d’aborder ces sujets avec le plus grand respect et de façon responsable. La consultation de groupes de défense du patrimoine autochtone et de centres de soutien autochtones est une priorité, car notre objectif est de raconter l’histoire de la recherche à laquelle s’est livré le Dr Bryce à travers les voix des peuples autochtones pour lesquels il s’est battu.

Déclarations de soutien

Les récits portant sur le Dr P.H. Bryce, son rapport produit en 1922 qui faisait état d’un crime national (A National Crime) et, en parallèle, la documentation, par des fonctionnaires, des enseignants, des médecins et des membres du clergé, des crimes perpétrés contre des enfants dans le système des pensionnats sont immensément importants pour comprendre le fonctionnement du système des pensionnats. L’histoire des pensionnats autochtones au Canada est complexe et encore jeune. Defining Moments Canada/Moments déterminants Canada et l’Indian Residential School History and Dialogue Centre (centre de dialogue et d’interprétation de l’histoire des pensionnats indiens) de l’Université de la Colombie-Britannique ont tous deux pour mission de contribuer à faire connaître l’histoire du Canada par l’ajout de récits et de soutenir de nouvelles approches pédagogiques pour transmettre ces récits.

Tricia Logan, Ph. D.
Directrice adjointe, Recherche et engagement
Indian Residential School History and Dialogue Centre

Ce projet commémoratif s’inscrit dans le droit fil des appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation, qui demandait la création d’un programme éducatif et des ressources d’apprentissage sur les pensionnats (appels à l’action 62 et 63). Le plaidoyer du Dr Peter Bryce suscite une réflexion approfondie sur l’intention du système des pensionnats et les répercussions dévastatrices subies. Son rapport de 1907 et son livre The Story of A National Crime (1922) ont révélé qu’environ le quart des enfants autochtones qui ont fréquenté les pensionnats sont morts de tuberculose. […] L’initiative Bryce Report@100 aidera la population canadienne à comprendre, comme l’a souligné la Commission de vérité et réconciliation, que le système des pensionnats indiens a tenté d’éliminer les peuples autochtones et qu’il faut déployer plus d’efforts pour mettre fin à la souffrance qu’il a engendrée.

Cindy Blackstock, OC, MSRC, Ph.D.
Directrice générale
Société de soutien à l’enfance et à la famille des Premières Nations du Canada
et éditrice de plus de 75 articles sur la réconciliation, la théorie autochtone, le bien-être des enfants des Premières Nations et les droits de la personne