Citez

Missions canadiennes de l’Organisation des Nations Unies au Rwanda

1993 à 1996

Par : Patrick-Aurel Fournier

Patrick-Aurel Fournier

Historien contributeur

Patrick-Aurel Fournier est diplômé en histoire et en justice pénale de l’Université Nipissing et complète son baccalauréat en éducation et termine sa maîtrise en histoire avec sa recherche intitulée : « Poppy Ville: The Commemorative Transformation of Welberg, Netherlands, 1945-2021 ». Pat a toujours eu une profonde passion pour l’histoire, plus particulièrement pour les raisons et les méthodes derrière les commémorations. En 2019, Pat a été sélectionné comme 1 des 7 guides canadiens pour travailler au Centre Juno Beach en Normandie, en France; lors du 75e anniversaire du débarquement du Jour J. Né et élevé dans le Nord de l’Ontario et vivant présentement à North Bay; Il espère un jour commencer à enseigner dans la région et aider à nourrir l’amour et la curiosité pour l’histoire comme l’ont suscité en lui ces éducateurs précédents. Pat est extrêmement enthousiaste à l’idée de pouvoir aider DMC à partager l’histoire de notre pays et espère susciter la curiosité et la passion dans ses lecteurs.

Avertissement au public

Cet article traite d’événements de violence extrême qui relate les violations des droits de la personne qui ont eu lieu au Rwanda au milieu des années 1990. Ce contenu est dérangeant et nous vous invitons de poursuivre votre lecture avec prudence. Si vous pensez que la lecture de cet article peut déclencher des réactions adverses ou traumatisantes, ne le lisez pas.

C’est en 1990 qu’une crise éclate au Rwanda, un petit pays d’Afrique. Niché dans les montagnes de l’Afrique centrale, le Rwanda est peuplé par deux principaux groupes ethniques : les Hutus et les Tutsis. Après des décennies de violence ethniques entre les deux groupes et l’expulsion de milliers de Tutsis du Rwanda en 1960, la crise atteint son apogée en 1990. C’est à ce moment que le Front patriotique rwandais (FPR), un groupe de rébellion militaire tutsi établi en Ouganda, un pays voisin du Rwanda, entreprend d’envahir le Rwanda pour tenter de réinstaurer un gouvernement tutsi majoritaire. Cette manœuvre engendre une guerre civile. Et pendant les trois années qui suivent, des millions de Rwandais vivent dans la peur alors que leur pays est plongé dans une guerre brutale.

En 1993, un cessez-le-feu et un plan de paix sont convenus dans le but de créer un nouveau gouvernement de transition composé de représentants du FPR, du gouvernement hutu ainsi que de l’opposition officielle. La tenue de nouvelles élections démocratiques au Rwanda semble indiquer du progrès dans un climat de paix. Au mois d’octobre de la même année, l’Organisation des Nations Unies (NU) s’implique dans la situation en mettant sur pied la Mission des Nations Unies pour l’assistance au Rwanda. L’objectif de la mission est de veiller au maintien du cessez-le-feu sans intervention militaire; le major-général canadien Roméo Dallaire est sélectionné pour diriger cette mission. Dallaire et son personnel de soutien prennent en charge la mission en octobre 1993, or ce n’est que plusieurs mois plus tard que les autres pays membres de l’ONU commencent à envoyer des troupes. Les effectifs de la mission sont complets lorsque 2 500 soldats arrivent et sont prêts à intervenir. Parmi ce nombre, 400 soldats sont envoyés par la Belgique, qui a gouverné le Rwanda de la Première guerre mondiale jusqu’en 1962, moment où le Rwanda déclare son indépendance.

Le major-général Roméo Dallaire et des membres de la Mission des Nations Unies pour l’assistance au Rwanda avec des enfants réfugiés. La photo a été prise le 17 août 1994. Image reproduite avec l’aimable autorisation de la Musée canadien de la guerre.

Au cours des premiers mois de la mission, les NU remarquent une augmentation de la propagande extrémiste chez les Hutus; ils incitent des actes de violence contre les Tutsis et leurs partisans. C’est en janvier 1994 que l’ampleur de la situation amène Dallaire à informer les hauts fonctionnaires des NU de New York de la gravité de la situation. Il les met en garde et explique d’un génocide est réel. Malheureusement, les mises en garde de Dallaire sont ignorées. Le 6 avril 1994, l’avion qui transporte le président Juvénal Habyarimana est abattu en plein ciel au-dessus de Kigali, la capitale rwandaise et ne laisse aucun survivant. Chaque groupe accuse l’autre du crime. Et ce n’est que peu de temps après que commencent les meurtres systémiques des Tutsis et des Hutus dont les penchants politiques sont modérés. L’extermination avait été planifiée à l’avance et a été mise en œuvre par les forces du gouvernement rwandais et l’Interahamwe, un groupe armé hutu extrémiste. Au commencement du génocide, le FPR reprend les armes au nom de tous les Tutsis du pays. Au mois de juillet 1993, les forces du FPR reprennent le contrôle de Kigali, causant ainsi la fuite des chefs hutus et des autres extrémistes.

Le génocide aura duré 100 jours et entraîné la mort de plus de 800 000 personnes. De plus, des centaines et milliers d’autres ont été mutilés, violés ou tout perdu. Lors des premières journées de la tuerie, 10 casques bleus belges sont embusqués, torturés et assassinés par les forces hutues. Cet événement déclenche le retrait du Rwanda des casques bleus de plusieurs nations des NU. En se retirant précipitamment, les forces des NU abandonnent leurs camps temporaires, ainsi que les centaines de rwandais qui y avaient trouvé refuge. Les extrémistes s’approprient rapidement ces camps pour continuer à abattre les Rwandais. Dallaire plaide de nouveau auprès des NU pour obtenir des renforts, en vain. La mission initiale qui comptait 2 500 membres perd une partie importante de ses effectifs; avec l’approbation du retrait des troupes des NU, il n’en reste que quelques centaines alors que le génocide fait toujours rage. La crise continue d’empirer, or le major-général Dallaire refuse d’abandonner la mission. Dallaire et les autres troupes qui demeurent sur place continuent de soutenir et de protéger les enfants et le peuple rwandais qui se battent pour le droit de vivre.

Des Rwandais dans un camp de réfugiés de fortune à Benako, en Tanzanie, après s’être retrouvés sans abri à la suite du génocide au Rwanda. Crédit photo : Sebastiao Salgado. Image reproduite avec l’aimable autorisation du New York Times.

Le génocide prend fin lorsque le FPR reprend le contrôle de Kigali et que les représentants du gouvernement et des extrémistes hutus battent en retraite. Les NU s’engagent par la suite à fournir de l’aide au Rwanda en mettant sur pied la deuxième Mission des Nations Unies pour l’assistance au Rwanda. Alors que la première mission des NU avait pour objectif d’assurer la mise en œuvre et le maintien du cessez-le-feu et du plan de paix, la deuxième mission a pour but de ramasser les dégâts du massacre qui vient tout juste de prendre place. Craignant d’avoir à faire face aux conséquences de leurs crimes, des millions de Hutus et des leaders du génocide s’enfuient vers les pays avoisinants, laissant derrière eux un Rwanda défait, détruit et en ruine.

Cette nouvelle mission des NU implique le déploiement de 5 500 soldats; parmi eux, c’est le contingent de soldats canadiens qui arrive en premier. Les troupes canadiennes, qui comptent de nombreux ingénieurs militaires, se voient confier la tâche d’aider à la réintégration des réfugiés, de distribuer de l’aide humanitaire et de fournir du soutien avec les communications, les renseignements et la logistique des opérations. Les troupes canadiennes distribuent également de la nourriture et offrent des soins de santé aux réfugiés, patrouillent les rues des villes et des villages où des mines antipersonnel ont été enfouies, construisent des orphelinats et reconstruisent les infrastructures de base telles que les systèmes de plomberie et d’alimentation électrique. Le contingent canadien opère sous les ordres d’un nouveau commandant, le major-général Guy Tousignant, qui est dépêché à Kigali pour remplacer Dallaire. En plus d’avoir à gérer un nombre incroyable de personnes sans foyer et d’orphelins dans un pays jonché de cadavres et de fosses communes, les forces canadiennes de la mission doivent également faire face aux hostilités des Rwandais qui accusent les NU de les avoir abandonnés pendant le génocide. 

Les Canadiens œuvrent au Rwanda pendant toute la période d’implication de l’ONU, soit de 1993 à 1996. Dallaire et des membres de son personnel sont presque les seuls casques bleus des NU à être restés au Rwanda pendant le génocide. Nombreux sont les soldats canadiens ainsi que le major-général Dallaire qui ont servi au Rwanda pendant cette période et qui sont rentrés au pays avec des symptômes propres au trouble de stress post-traumatique. « Nous avons été dépêchés dans plusieurs parties du globe et nous avons vu toutes sortes de choses, mais ça, c’était tout simplement inconcevable », a confié Denis Lebrun, le sergent-major de régiment du régiment des transmissions de la deuxième mission des NU. « Ce n’était pas une mission, mais bien un cauchemar. » Au cours des trois années de la mission des troupes du Canada au Rwanda, un soldat canadien a perdu la vie, alors qu’un nombre trop élevé d’autres membres des troupes portent aujourd’hui encore les cicatrices de la violence dont ils ont été témoins. Le dernier casque bleu canadien a quitté le Rwanda le 15 février 1996.

Des dizaines de milliers de réfugiés rwandais forcés de retourner dans leur pays, craignant d’être tués à leur retour, refluent vers la frontière rwandaise sur une route de Tanzanie, le 19 décembre 1996. Crédit photo : Jean-marc Bouju. Image reproduite avec l’aimable autorisation d’ABC News.

Le major-général Guy Tousignant

Né en 1941 à Sherbrooke, au Québec, Guy Tousignant termine un baccalauréat en arts à l’Université de Sherbrooke en 1962. Au cours de cette même année, il s’enrôle dans le Corps-école d’officiers canadiens pour devenir un officier militaire. Il est promu major en 1973 et lieutenant-colonel en 1979. En 1983, il devient colonel et est reçu dans l’Ordre du mérite militaire. En 1990, il est promu brigadier-général et se voit confier le commandement de la base des Forces canadiennes Borden. C’est autour du moment où il est nommé major-général en 1993, alors qu’il commande le Collège des Forces canadiennes, qu’il voit sa carrière l’impliquer dans la mission des NU au Rwanda.

Lorsque les NU reviennent au Rwanda pour y mettre en œuvre la deuxième mission d’assistance, Tousignant est nommé commandant pour remplacer Dallaire. Il hérite ainsi d’une situation volatile qui bouillonne depuis trois ans; du mois d’août 1994 à décembre 1995, il y mène les forces déployées malgré les grandes difficultés. Ses compétences, son leadership exceptionnel, son courage et son professionnalisme font l’objet de nombreux éloges; c’est ce qui lui a permis d’atteindre ses objectifs lors de négociations délicates avec l’ennemi. Il a également joué un rôle significatif dans les opérations visant le rapatriement sécuritaire de plusieurs milliers de réfugiés rwandais. Il reçoit la Croix du service méritoire pour les efforts et la détermination dont il a fait preuve.

Tousignant a également joué un rôle important dans le cadre d’autres programmes internationaux et militaires, incluant notamment son rôle de secrétaire général du secrétariat de CARE International. Avec 75 ans d’existence, CARE International est un organisme non gouvernemental de lutte contre la pauvreté qui fournit des secours d’urgence et gère des projets de développement international à long terme. L’organisme CARE a travaillé sans relâche sur le terrain au Rwanda pendant et après la guerre civile, pour offrir de l’aide et du soutien.

Le major-général canadien Guy Tousignant qui remet une médaille des NU au caporal australien Brendan Reilly, le 5 novembre 1994. Image reproduite avec l’aimable autorisation du Australian War Memorial.

Ressources complémentaires

« 75 Years of CARE », CARE International (en anglais seulement).

Adams, Sharon, « Witnessing Genocide », Légion (7 avril 2021) (en anglais seulement).

Bentson, Clark. « Rwanda Genocide Remembered 25 Years Later », ABC News (6 avril 2019) (en anglais seulement).

« Canada Remembers: The Canadian Armed Forces in Rwanda », Ancien combattants Canada (en anglais seulement).

Costanza, Kari. « Rwanda: 20 Years Later », Vision mondiale (27 avril 2023) (en anglais seulement).

Cowell, Alan. « Rwanda Marks 25 Years since the Genocide. The Country Is Still Grappling with Its Legacy », The New York Times (6 avril 2019) (en anglais seulement).

Dallaire, Roméo. J’ai serré la main du diable : La faillite de l’humanité au Rwanda (Libre Expression, 2003). 

« Équipe de la Mission des Nations Unies pour l’assistance au Rwanda », Musée canadien de la guerre.  

Foot, Richard. « Casques bleus canadiens au Rwanda », L’Encyclopédie canadienne (2 août 2019).

Galloway, Gloria. « The Forgotten Rwanda Mission: How Canada Remembered Genocide and Failure, But Ignored the Successes That Came After », The Globe and Mail (11 février 2019) (en anglais seulement).

« Major-General Guy Tousignant of Canada Appointed Force Commander of United Nations Operation in Rwanda », Nations Unies (1994) (en anglais seulement).

« Major-général Guy Claude Tousignant, Décorations pour service méritoire – division militaire », Gouverneure générale du Canada.

« Rwanda », Ancien combattants Canada.

« Rwanda : 20 ans après » Comité international de la Croix-Rouge (4 février 2014).

« Rwanda : Maintien de la paix », Valour Canada.

« Rwanda – UNAMIR texte de la mission», Nations Unies (1996) (en anglais seulement).

Spottiswoode, Roger. J’ai serré la main du diable (film, 2007).

Tousignant, Guy. La mission au Rwanda: Entretiens avec le général Guy Tousignant (Liber, 1997).

« United Nations (UN) Military Chief in Rwanda, Major General Guy Tousignant, Presents Corporal Brendan Reilly, with His UN Medal », Australian War Memorial (en anglais seulement).