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L’Office national du film du Canada et Studio D

Par : Howard Akler

Howard Akler

Howard Akler

Historien collaborateur

Howard Akler est écrivain et l’auteur de deux romans, The City Man and Splitsville, et de mémoires, Men of Action.
The opening of the World Conference of the International Women’s Year at the Juan de la Barrera Gymnasium in Mexico City on 19 June 1975. Image credit: B Lane. Image courtesy of UN Photo.

Au moment où l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies déclare 1975 l’Année internationale des femmes et organise la première Conférence mondiale sur les femmes, l’Office national du film du Canada (ONF) a déjà une longueur d’avance. L’ONF fonde, en 1974, le Studio D, le premier studio de cinéma féministe financé par l’état au monde. Le féminisme se fraie un chemin dans les mouvements de masse au cours de la seconde moitié du 20e siècle. Alors que les femmes revendiquaient le droit de vote et le droit à la propriété au début des années 1900, les féministes ont fait progresser et accepter, au cours des années 1960 et 1970, des idées novatrices sur des enjeux comme les droits génésiques, la sexualité, l’égalité au travail et la violence conjugale. Nombreuses sont les féministes de cette seconde vague qui trouvent leur voix dans la culture populaire. Aux États-Unis, le magazine Ms., fondé en 1971, devient instantanément un phénomène politique et culturel alors qu’au Canada, des romans tels Faire surface de Margaret Atwood et Ours de Marian Engel, obtiennent une notoriété sur la scène internationale. 

Le Studio D allait donc donner une plateforme aux revendications du féminisme pendant plus de 22 ans, en produisant 134 films et remportant 120 prix, dont trois Oscars.

C’est Kathleen Shannon qui alimente le Studio D de sa force vitale. Monteuse à l’ONF depuis 1956, c’est une des rares femmes à travailler dans le domaine de la production cinématographique à cette époque. Kathleen Shannon défend sans relâche la raison d’être de ce studio opéré par des femmes qui produit des films sur des enjeux sociaux du point de vue des femmes. Jusqu’à la création du Studio D, a-t-elle confié des années plus tard, le point de vue des femmes « lui semblait être une affaire de dames qui se déroulait en marge des activités de la race humaine ».[i]

Kathleen Shannon dans le documentaire, Kathleen Shannon: On Film, Feminism & Other Dreams (1971), directed by Garry Rogers. Avec l’aimable autorisation de l’Office national du film du Canada.

Les premières années sont, il ne faut pas s’en étonner, ponctuées de difficultés et de luttes. Shannon, alors productrice exécutive, se voit attribuer une pièce au sous-sol du siège social de l’ONF à Montréal, ainsi que deux employés et un budget d’opérations de 100 000 $, ce qui représente une somme à peine suffisante pour réaliser un seul film. Elle doit faire face au sexisme qui sévit à l’ONF. Un producteur confie même à Shannon qu’il s’engage à bouffer la pellicule du premier film du Studio D qui va remporter du succès.[ii]

En 1975, le Studio D livre son tout premier film, Great Grand MotherRéalisé par Anne Wheeler et Lorna Rasmussen, ce documentaire de 28 minutes suit les femmes qui se sont établies dans les grandes prairies canadiennes. Des tribulations des premiers colons pour ensuite suivre le cours du temps jusqu’en 1916 (année où les Manitobaines sont les premières femmes du Canada à obtenir un droit de vote provincial), le film est tissé de citations tirées de lettres et de journaux intimes, de récits racontés au fil de photographies d’archives, pour raconter des histoires dont personne d’avait entendu parler auparavant. Shannon se rappelle avoir présenté un extrait au comité cinématographique de l’ONF à propos d’une sage-femme qui se chargeait également d’habiller les morts en vue de leur enterrement. Les hommes présents dans la salle n’ont pas été interpelés par le recueillement profond de cette femme investie dans les rituels de vie et de mort de sa communauté. « Un des membres du comité a même déclaré que l’extrait était ennuyant »; Shannon, quant à elle, « l’avait trouvé captivant ».[iii]

Avec l’aimable autorisation de l’Office national du film du Canada.

En explorant des thèmes comme l’avortement, la consommation de drogues et le sexisme systémique, le Studio D a sans relâche œuvré pour repousser les limites. Il est aussi arrivé au studio de provoquer des réactions fortes et d’en subir les conséquences. Le documentaire Si cette planète vous tient à cœur réalisé par Terre Nash en 1983 a soulevé la colère des États-Unis. Le film présente un discours d’Helen Caldicott, une célèbre militante antinucléaire, entrecoupé de séquences récemment déclassifiées des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki. Le film présente également des clips savamment montés de Ronald Reagan, alors président, mis en vedette dans des films chauvinistes du 1945 où il est question de bombarder « les Japs ». Le gouvernement américain a décrété que le film faisait de la propagande anti-américaine et en a interdit la distribution aux États-Unis. Or, l’historien cinématographique Matthew Hays avance que ce ban a eu l’effet contraire et que nombreux sont celles et ceux qui ont pris les moyens pour le voir. Malgré la controverse, Si cette planète vous tient à cœur remporte l’Oscar du meilleur court métrage documentaire en 1983. Nash en a profité pour remercier l’administration du président Reagan dans son discours d’acceptation.[iv]

Le Studio D n’en a pas terminé avec le succès; en 1981, le documentaire C’est surtout pas de l’amour – Un film sur la pornographie (Attention : ce film contient du matériel sexuellement explicite et est recommandé au public âgé de 18 ans et plus) de Bonnie Sherr Klein, a suscité la controverse chez plusieurs groupes. Le film enchaîne des entrevues avec des actrices de pornographie, des travailleuses du sexe et des féministes de renom telles que Margaret Atwood, qui dénoncent et condamnent le domaine. De nombreuses critiques féministes prennent parole avec ferveur : certaines célèbrent la prise de parole franche, alors que d’autres accusent la répression sexuelle et la censure qu’elles y lisent. Si le film est banni en Ontario et en Saskatchewan, il est néanmoins à l’affiche pendant neuf mois à Montréal et devient le meilleur succès de l’ONF en matière de recettes.

La fin des années 1980 marque une ère d’austérité gouvernementale et le studio subit d’importantes coupures de budget en 1989 et ce, jusqu’à sa dissolution en 1996. Dans l’ironie la plus complète, un des derniers films produit par le Studio D est le documentaire Kathleen Shannon: On Film, Feminism & Other Dreams. Gerry Rogers réalise ce film seulement quelques années avant la mort de Shannon en 1998. Shannon revisite les succès de sa carrière remportés à l’arrachée et les raisons qui l’ont poussée à relever le défi de fonder le Studio D : « C’est en connectant et en écoutant les histoires qui nous habitent que nous pouvons efficacement nous guérir des grands maux ».[v]


[i] Gerry Rogers, Kathleen Shannon: On Film, Feminism & Other Dreams, Office national du film du Canada (1996) (traduction libre).

[ii] Matthew Hays, article « Filmmaking Has a Gender Problem. Here’s What Happened When Canada Tried to Solve It » publié dans le magazine Time (1er décembre 2017) (en anglais seulement).

[iii] Rogers, 1996.

[iv] Hays, 2017.

[v] Rogers, 1996.