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L’Office national du film du Canada et Alanis Obomsawin

Par : Howard Akler

Howard Akler

Howard Akler

Historien collaborateur

Howard Akler est écrivain et l’auteur de deux romans, The City Man and Splitsville, et de mémoires, Men of Action.

C’est dans la déclaration universelle des droits de l’homme que sont consignés les droits et les libertés de tous les êtres humains, et où chacune et chacun est appelé à profiter des opportunités à créer et à contribuer à la vie artistique et culturelle de leur collectivité. C’est en se penchant sur l’Office national du film du Canada (ONF) que nous pouvons constater le dévouement et l’engagement du Canada à ce principe de créativité. L’ONF est un des plus grands organismes de production et de distribution de films au monde avec une collection qui compte plus de 13 000 titres. La Commission nationale du film, fondée en 1939, a comme premier mandat de produire les films sur la guerre, mais évolue rapidement pour ensuite pointer son objectif sur l’identité de nos peuples en sol canadien. Son premier commissaire, John Grierson, souhaite faire de l’organisme le « témoin, les yeux du Canada » et il réussit à mettre en œuvre cette vision puisqu’il inspire les cinéastes à capturer et à montrer toute l’ampleur sociale et politique de leur propre pays. 

Alanis Obomsawin, 1971. Avec l’aimable autorisation de Bibliothèque et Archives Canada.

Or, personne n’incarne autant l’esprit de l’ONF qu’Alanis Obomsawin. Cette pionnière de 91 ans est considérée comme la plus importante cinéaste de l’histoire du Canada. Elle a réalisé 56 films en 50 ans et chacun d’entre eux propose un regard franc et parfois même lyrique sur la vie des peuples autochtones. Avant la sortie de son premier film intitulé Christmas at Moose Factory, en 1971, la grande majorité des récits autochtones étaient présentés du point de vue d’hommes blancs chrétiens. Obomsawin se met en tête de changer cette approche. En 2016, elle explique, lors d’une entrevue, ce qui l’a amenée à s’approprier le film documentaire comme médium créatif : pour elle, « c’est le seul lieu où les gens ont une voix – une vraie voix, celle de l’authenticité ».[i]

Le documentaire Christmas at Moose Factory présente un bel éventail de voix aussi vraies que nature. Ce film original et émouvant de 13 minutes met en scène les histoires et les dessins des enfants de la communauté crie de Moose Factory, une ville reculée du nord de l’Ontario. L’art des enfants est profondément évocateur puisqu’il leur permet d’articuler leur point de vue sur les moments passés en famille et leur éducation dans les pensionnats gérés et administrés par le gouvernement fédéral. L’écrivaine Zoe Heaps Tennant a dit de ce film qu’il est « doucement radical en mettant en vedette des enfants autochtones à une époque où les entités coloniales les forcent quotidiennement à taire leur voix et renier leur culture ».[ii]

Alanis Obomsawin a souvent mis l’accent sur l’importance des voix dans ses films. Elle tire cet impératif de sa propre expérience. Née en 1932, elle passe sa tendre enfance à Odanak, une réserve abénaquise située à une heure de route de Montréal. S’il n’y avait ni électricité ni eau courante sur la réserve, on y trouvait les histoires vivantes des générations présentes et passées. Les membres de la communauté passaient leur soirée à écouter les adultes raconter les récits de son peuple, ses ancêtres et leur héritage en abénaquis, la langue maternelle d’Obomsawin. Elle y découvre que « la voix est telle une chanson; elle change au gré des histoires, lorsqu’elles sont tristes ou heureuses ».[iii] Cette révélation prend encore plus de sens dans un contexte où Obomsawin se retrouve la seule élève autochtone de sa classe, lorsqu’elle déménage à Trois-Rivières, à l’âge de neuf ans. Ses camarades l’intimident, se moquent d’elle et vont jusqu’à lui infliger des violences physiques. Mais le plus blessant des actes qu’elle subit est sans aucun doute la façon dont les gens de son peuple sont dépeints dans les manuels scolaires; des sauvages laids et figés dans une culture désuète. Elle ne trouve personne pour l’écouter, pour entendre sa version des faits. Par conséquent, Obomsawin décide de consacrer la totalité de sa carrière à aider les peuples autochtones à briser l’étau des silences qui leur a été imposé.

Son documentaire intitulé Kanehsatake, 270 ans de résistance est une pièce phare pour comprendre sa vision. Le film relate les événements de la résistance de Kanesatake qui est mieux connue sous le nom de crise d’Oka. En juillet 1990, le peuple de Kanesatake, une communauté mohawk située à proximité de Montréal, s’est rassemblé pour empêcher la ville voisine d’Oka de construire des tours à condos de luxe et d’agrandir son terrain de golf sur leurs terres sacrées, où on retrouve, entre autres, les Pins, un cimetière ancestral. Les protestataires coupent des arbres pour ériger une barricade et empêcher quiconque d’entrer sur le site. La Sûreté du Québec, les forces policières provinciales, tentent de les forcer à lever le camp à coups de bombes lacrymogènes et de tirs d’arme à feu, or les protestataires ripostent et défendent leur position. Lors de la fusillade, un policier est abattu; c’est alors que les forces armées canadiennes et la gendarmerie royale du Canada sont appelées sur les lieux. Le siège se prolonge pendant 78 jours dans un climat de grande tension. Obomsawin documente la crise depuis le cœur du mouvement de la résistance, de l’intérieur des barricades.

Le résultat de son travail, un chef-d’œuvre convaincant et empreint de compassion, cumule plus de 70 entrevues et 250 heures de séquences vidéo. On y apprend qu’il ne s’agit pas d’un incident isolé; au contraire, ce conflit s’inscrit dans la longue campagne de dépossession coloniale qui sévit depuis près de trois siècles. Les personnes interviewées racontent comment et pourquoi ils se battent pour défendre leurs terres et leur patrimoine; Obomsawin donne un visage humain au conflit en présentant leur point de vue personnel comme une des pièces clés de la résistance. Le documentaire Kanehsatake, 270 ans de résistance est reçu avec admiration et accolades sur la scène internationale; il est considéré comme un élément charnière dans la sensibilisation et le changement de point de vue de la majorité blanche. Grâce au documentaire, nous avons pu mieux comprendre et accepter les revendications territoriales des peuples autochtones. 

« Je pense que la totalité de sa carrière est un geste, un acte de décolonisation, explique Jesse Wente, fondateur et directeur du Bureau de l’écran autochtone et président en poste du Conseil des arts du Canada. Un acte de décolonisation de nos écrans, de nos institutions… et surtout, une décolonisation de nos idées, de nos pensées, de notre conceptualisation et notre perception du monde. »[iv]

Alanis Obomsawin se repose sur un rocher à côté du lac des Deux Montagnes, Kanehsatà:ke, 1990. Crédit photo : John Kenney. Avec l’aimable autorisation de E-Flux.

[i]Maurie Alioff, article « The Long Walk of Alanis Obomsawin » paru dans le magazine sur les documentaires du Canada Point of View Magazine (3 mai 2016) (en anglais seulement). 

[ii]Zoe Heaps Tennant, article At Ninety-One, Alanis Obomsawin Is Not Ready to Put Down Her Camera paru dans le magazine The Walrus (5 septembre 2023) (en anglais seulement). 

[iii] Tennant, 2023.

[iv] CBC Radio, chronique « 50 Years of Indigenous Cinema: The Impact of Alanis Obomsawin » diffusée dans le cadre de l’émission Unreserved avec l’animatrice Rosanna Deerchild (31 mai 2019) (en anglais seulement).