Citez

John Humphrey et la DUDH

Contexte historique

Par : Mark Bourrie

En 1947, de vastes sections de l’Europe et de l’Asie ne sont plus que des terres dévastées par la Seconde Guerre mondiale. Un « rideau de fer » est tombé entre le bloc soviétique communiste et les démocraties de l’Europe occidentale. Une longue guerre civile en Chine est sur le point de prendre fin avec la victoire finale des communistes sur les forces nationalistes dirigées par Chiang Kai‑shek. L’Inde et le Pakistan obtiennent finalement leur indépendance de l’Empire britannique, mais les musulmans et les hindous s’affrontent désormais près de la ligne de partage tracée par les Britanniques. En Afrique, le colonialisme amorce sa déconstruction. 

La paix était censée être arrivée deux ans plus tôt, avec la victoire des Alliés contre l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste et le Japon militariste. Bien que la paix n’ait pas apporté la liberté, tout espoir n’est pas perdu. Pour la première fois dans l’histoire, les criminels de guerre sont jugés par un tribunal international à Nuremberg. Les gens sont choqués par le carnage de la guerre et les génocides survenus en Europe et en Chine. Les dirigeants politiques du monde entier veulent empêcher une autre guerre. Existe-t-il un moyen de protéger les droits pour lesquels tant de personnes sont mortes?

John Peters Humphrey, 1930. Image reproduite avec l’aimable autorisation des Archives de l’Université McGill.

C’est ce que pense le diplomate canadien John Peters Humphrey. Il croit que les droits de l’homme doivent être inscrits dans le droit international; ainsi, les États pourraient à tout le moins dénoncer les gouvernements répressifs et les montrer du doigt. Il a donc rédigé la Déclaration universelle des droits de l’homme.

En 1931, le Parlement britannique adopte le Statut de Westminster, qui accorde enfin au Canada et à certains autres dominions britanniques le contrôle sur leur propre politique étrangère. Certains des plus brillants esprits du pays se joignent au nouveau ministère canadien des Affaires étrangères et travaillent d’arrache‑pied à l’élaboration d’une nouvelle politique étrangère canadienne indépendante. Le premier ministre William Lyon Mackenzie King estime cette politique si importante qu’il se nomme lui‑même premier ministre des Affaires étrangères du Canada.

Humphrey s’était déjà fait un nom en tant que juriste dans les années 1930. À McGill, il se lie d’amitié avec Henri Laugier, un universitaire français installé à Montréal pour fuir les nazis qui occupent son pays. Laugier est nommé secrétaire général aux affaires sociales dans la nouvelle administration des Nations Unies. Il recrute Humphrey pour le poste de directeur de la division des droits de l’homme. Son travail est particulièrement important dans un monde où des millions de personnes sont encore des réfugiés de guerre. La décolonisation des anciens empires britannique et français crée la nécessité de doter ces nations fraîchement libérées de nouvelles constitutions. En même temps, les États communistes remettent en cause les acquis en matière de droits de l’homme dans les régions libérées des nazis par les Alliés, et ailleurs dans le monde.

Humphrey est soutenu par l’importante délégation canadienne qui assiste à la première conférence des Nations Unies, à San Francisco. L’équipe canadienne en Californie est composée d’un grand nombre de hauts fonctionnaires, dont le premier ministre Mackenzie King et deux futurs premiers ministres, Louis Saint‑Laurent et Lester Pearson (qui recevra le prix Nobel de la paix en 1957 pour avoir réglé une crise majeure au Moyen‑Orient).

John Peters Humphrey est la personne idéale pour ce travail. Il est né en 1905 à Hampton, au Nouveau‑Brunswick. Son enfance est difficile. À sa naissance, la famille est aisée, mais son père meurt peu après l’arrivée de John.

À l’âge de six ans, Humphrey et quelques amis se déguisent avec des costumes de papier pour s’amuser, lorsque l’un des enfants met accidentellement le feu à celui de Humphrey. Son bras gauche est si gravement brûlé que les médecins doivent l’amputer, malgré l’intervention de spécialistes du Nouveau‑Brunswick et de Montréal. Quelques années plus tard, il perd sa mère, atteinte d’un cancer. 

Humphrey est envoyé dans un pensionnat, où il vit l’enfer. Les autres enfants s’en prennent à lui à cause de son handicap. Il sait ce que c’est que d’être victime de discrimination.

Il obtiendra son diplôme d’études secondaires à l’âge de 15 ans et sera admis à l’Université Mount Allison à Sackville, au Nouveau‑Brunswick. Plus tard, il poursuivra ses études à l’Université McGill, où il obtient un baccalauréat en commerce. Par la suite, il cumulera deux baccalauréats, en arts et en droit. Ses notes sont si bonnes qu’il obtient une prestigieuse bourse universitaire à Paris.

Dans les années 1930 et pendant la Seconde Guerre mondiale, Humphrey est professeur à McGill, jusqu’à ce que Mackenzie King lui demande de se rendre à San Francisco pour y diriger la division des droits de l’homme des Nations Unies.

En Californie, Humphrey travaille en étroite collaboration avec Eleanor Roosevelt, la veuve du président américain Franklin Roosevelt. Elle défend ardemment les droits de l’homme, elle est populaire auprès du peuple américain et est respectée par les dirigeants du monde entier. Mme Roosevelt bénéficie alors du soutien total du président Harry Truman, entré en fonction à la mort de Franklin Roosevelt, en 1945.

Eleanor Roosvevelt et John P Humphrey, 1946. Image reproduite avec l’aimable autorisation des Archives de l’Université McGill.

Le projet de Humphrey et de Roosevelt attire les diplomates de pays en développement et de pays récemment libérés du colonialisme. Ce groupe diversifié contribue de manière importante à la création de la Déclaration universelle des droits de l’homme et à son approbation par les Nations Unies.

Cependant, des personnes d’origines culturelles et religieuses différentes expriment des opinions bien arrêtées sur ce que doivent constituer les droits de l’homme. Bien que la Charte des Nations Unies ordonne la création d’une organisation chargée de promouvoir les droits de l’homme, rien ne l’oblige à rédiger une déclaration précisant la nature de ces droits; en un sens, Humphrey et Eleanor Roosevelt agissent seuls. Certaines grandes puissances s’opposent à toute loi des Nations Unies susceptible d’être appliquée à l’intérieur de leurs frontières. Obtenir un quelconque accord relèverait du miracle, mais Humphrey possède un grand talent politique et parvient à obtenir un consensus parmi les 46 pays membres de l’ONU. (De nombreux pays en développement sont encore des colonies et ne satisfont pas les conditions requises pour devenir membres de l’ONU).

La première réunion de diplomates et de hauts fonctionnaires des NU chargés des droits de l’homme, à laquelle participe Humphrey, sous la présidence d’Eleanor Roosevelt, se tient le 29 janvier 1947.

Ils s’inspirent d’une analyse de 400 pages sur la législation relative aux droits de l’homme rédigée par Humphrey. Après avoir dressé la liste des droits fondamentaux, Humphrey rédige la Déclaration universelle des droits de l’homme, qu’il achève quelques mois seulement après la première réunion. Une fois la déclaration rédigée par ce groupe relativement restreint, elle est prête à être présentée à l’ensemble des membres.

Vue partielle d’une assemblée du Comité de rédaction de la Charte internationale des droits de l’homme, composé de 8 membres, Commission des droits de l’homme, 1947. Les membres du comité sont, de gauche à droite : le vice-président, le Dr P.C. Chang (Chine) ; le sous-secrétaire général chargé du département des affaires sociales de l’ONU, Henri Laugier ; la présidente, Mme Eleanor D. Roosevelt (États-Unis) ; le directeur de la division des droits de l’homme de l’ONU, le professeur John P. Humphrey (Canada) ; le rapporteur, le Dr Charles Malik (Liban) ; et le professeur Vladimir M. Koretsky (URSS). Avec l’aimable autorisation de UN Photo.

Humphrey et Roosevelt dégagent trois options pour faire passer la déclaration à travers le labyrinthe politique de l’ONU et la faire adopter par l’organisation :

  1. Une résolution de l’Assemblée générale – en fait, une déclaration – qui ne serait pas contraignante sur le plan du droit international, mais qui ferait appel aux principes moraux fondamentaux. 
  2. Un traité multilatéral qui lierait légalement tous les États qui l’ont ratifié et qui pourrait être appliqué par les tribunaux.
  3. Un amendement à la Charte des Nations Unies faisant de la Déclaration des droits de l’homme un élément inhérent à la loi fondamentale des Nations Unies.

La troisième option a déjà été rejetée par les Nations Unies. Les auteurs de la déclaration estiment que son adoption en tant que loi internationale prendra trop de temps, puisqu’il faudra consulter les gouvernements de chaque pays et que ces derniers devront débattre des termes de la déclaration au sein de leurs assemblées législatives. La première option, bien que la plus faible au chapitre du droit international parce qu’aucun tribunal ne pourra l’appliquer, est la plus réaliste sur le plan politique, et c’est donc la voie qu’ils choisiront.

La version de la Déclaration universelle des droits de l’homme de Humphrey est un document en trois parties. La première partie, un préambule, explique l’idée des droits de l’homme et la nécessité de les protéger. La deuxième partie, de loin la plus longue, énumère les droits qui devraient être garantis à tous, partout dans le monde. La dernière partie traite des moyens de mettre en œuvre la déclaration et prévient que rien de ce qu’elle contient ne peut être utilisé pour justifier la suppression de ces droits.

Humphrey et d’autres diplomates travaillent en équipe jusqu’au printemps 1948. Des ajouts importants permettent de protéger les droits des femmes et de garantir la liberté d’information. La déclaration est soumise à l’Assemblée générale après que l’Union soviétique et plusieurs de ses pays satellites s’abstiennent de voter lors des séances du comité. Le document fait tout de même l’objet de douzaines d’amendements au cours des centaines d’heures consacrées au travail du comité. 

Humphrey rédige un document si important et si précis que plusieurs pays l’intègrent à leur propre constitution en tant que charte des droits. De nombreux pays, dont le Canada, peuvent faire remonter leurs lois, chartes et codes en matière de droits de la personne à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Il s’agit de l’un des documents les plus importants de l’histoire mondiale.

L’Ordre du Canada décerné à John Humphrey. Image reproduite avec l’aimable autorisation des Archives de l’Université McGill.

Humphrey restera directeur de la division des droits de l’homme des Nations Unies jusqu’en 1966. Cette année‑là, il retourne à Montréal et reprend sa carrière d’enseignant, mais il passera le reste de sa vie à défendre les droits de l’homme. Le garçon malmené en raison de son handicap a rédigé une déclaration qui contribuera à protéger les droits de milliers de personnes. Son travail a incité les gouvernements à créer des agences nationales et locales pour lutter contre le racisme, le sexisme, l’homophobie, l’âgisme, le capacitisme et les atteintes aux libertés politiques et religieuses.

En 1974, Humphrey est décoré de l’Ordre du Canada. En 1988, il reçoit le prix des droits de l’homme des Nations Unies. Humphrey est reconnu comme un personnage historique important et une plaque est apposée en son honneur sur le Monument canadien pour les droits de la personne, près de la Colline du Parlement à Ottawa. Il est décédé en 1995, à l’âge de 89 ans.

Bibliographie

Humphrey, John P. « The Universal Declaration of Human Rights: Its History, Impact and Juridical Character », dans Human Rights : Thirty Years After the Universal Declaration, édité par B.G. Ramcharan (Martinus Nijhoff, 1979).