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Pourquoi le Canada finit-il par s’engager ?

Par : Brad St. Croix

Brad St. Croix

Historien contributeur

Brad St. Croix est historien et chercheur indépendant. Il a obtenu son doctorat en histoire à l’Université d’Ottawa. Sa thèse portait sur l’héritage de la bataille de Hong Kong au Canada. Il a également écrit de nombreux articles pour le Centre Juno Beach et le Canadian Military History Journal. Il a travaillé sur des projets d’histoire publique avec plusieurs organisations, notamment la Fondation de l’ARC, le Royal Canadian Regiment Museum, le Musée canadien de la guerre et le Projet 44. Il gère les comptes de médias sociaux et la chaîne YouTube de l’OTD Military History.

Introduction

La guerre de Corée constitue le premier engagement du gouvernement canadien dans une action militaire internationale. L’objectif est de défendre les droits de la personne sous les auspices des Nations Unies (ONU) et de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée en 1948. Durant ce conflit, le gouvernement canadien aspire principalement à rétablir la paix dans la péninsule coréenne, tout en évitant une guerre nucléaire avec l’Union soviétique. Divers facteurs le poussent à se mobiliser, notamment les réponses du gouvernement américain, d’autres alliés et de l’ONU à la conjoncture. Les réalités de la situation intérieure et l’état de l’armée canadienne influent aussi sur sa décision de contribuer à la « sécurité collective » pendant la guerre de Corée.

Les relations internationales du Canada dans le contexte de la guerre de Corée

Le politologue canadien Denis Stairs a décrit la guerre de Corée comme une [traduction] « confrontation issue de la guerre froide déguisée en une action policière visant la sécurité collective »[i]. Cette formule résumant bien la façon dont le monde a perçu l’invasion nord-coréenne témoigne aussi de l’influence de la dynamique de la guerre froide sur la réaction militaire canadienne. Les relations du Canada avec ses alliés, en particulier les États-Unis, sont alors le principal facteur incitant le gouvernement canadien à intervenir. Sur le plan intérieur, cependant, la plus grande préoccupation du gouvernement est d’éviter que les combats dans la péninsule coréenne ne déclenchent une guerre avec l’Union soviétique. En fin de compte, le contexte propre à la guerre froide (1947-1991) limite ce que le Canada peut ou ne peut pas faire pour empêcher un duel nucléaire. 

Pendant la guerre froide, le Canada fait partie du bloc de l’Ouest – aussi connu sous le nom de « bloc capitaliste ». Il s’agit d’un groupe informel de pays alliés des États-Unis. Ces pays s’opposent au bloc de l’Est, également connu sous le nom de « bloc communiste », une coalition de pays communistes sous l’influence de l’Union soviétique. En raison de la position de chef de file des États-Unis au sein du bloc de l’Ouest, les Canadiens emboîtent le pas aux Américains à maintes reprises. 

Le Premier Ministre Louis St-Laurent, vers 1948-1957. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Bibliothèque et Archives Canada.

Cependant, alors que les États-Unis dépêchent en toute hâte des forces en Corée, le Canada apporte sa contribution petit à petit, uniquement à la suite de demandes officielles de l’ONU. Le premier ministre Louis St-Laurent et son gouvernement adoptent une approche progressive pour l’envoi de forces de combat, d’abord seulement des forces navales et aériennes limitées, auprès du commandement de l’ONU. Suivent de longues délibérations à la Chambre des communes du Canada sur la façon, ou la possibilité, de poursuivre le déploiement de l’Armée canadienne. En partie le fruit d’un choix, cette réaction s’explique surtout par une incapacité à faire plus compte tenu de l’état des Forces armées canadiennes.

L’honorable Lester B. Pearson, le 29 février 1952. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Bibliothèque et Archives Canada.

La réaction du Canada s’avère plus lente parce que le gouvernement souhaite faire preuve de solidarité avec l’ONU plutôt qu’avec les seuls États-Unis. En fait, le Canada appuie la mission de protection des droits de la personne, mais il craint que le monde ne perçoive l’intervention américaine en Corée comme une action unilatérale, ce qui risquerait de transformer la guerre froide une autre guerre mondiale, mais avec des armes nucléaires. 

Différents membres du gouvernement canadien, dont le premier ministre St-Laurent, le secrétaire d’État aux Affaires extérieures Lester B. Pearson et les conseillers les plus influents en matière de service extérieur, ne s’attendent pas à ce que les Américains fassent quoi que ce soit de substantiel au lendemain de l’invasion nord-coréenne. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la politique américaine à l’égard de l’Asie est centrée sur l’intervention non directe. Aussi le président Harry S. Truman en surprend-il plus d’un lorsqu’il ordonne aux forces militaires américaines de s’interposer le 27 juin 1950.

Les préoccupations que soulève le recours à des armes nucléaires incitent le Canada à croire que les États-Unis n’en feraient pas trop. Alors que montent les tensions avec l’Union soviétique après la Seconde Guerre mondiale, toute confrontation entre les blocs de l’Ouest et de l’Est, qu’il s’agisse d’un conflit direct ou déclenché par l’intermédiaire d’alliés, pourrait vite dégénérer en un échange nucléaire. Comme il se trouve entre les États-Unis et l’Union soviétique, sur le plan géographique, le Canada serait inévitablement exposé à la destruction massive engendrée par ce type d’armes. Par conséquent, le gouvernement canadien veut éviter tout risque d’une telle guerre tout en soutenant son allié américain.

Le 28 juin 1950, le secrétaire d’État aux Affaires extérieures Pearson rend compte à la Chambre des communes de l’évolution de la situation en Corée et déclare que le Canada consultera d’autres membres de l’ONU quant à ce qu’il peut faire. Comme les prévisions budgétaires du ministère des Affaires extérieures doivent être débattues le lendemain, la discussion sur la crise coréenne est reportée à ce moment-là. Le jour suivant, peu après le début du débat, Pearson annonce que le gouvernement a reçu une demande de l’ONU pour que soient envoyés un ou deux observateurs militaires afin d’appuyer la Commission des Nations Unies sur la Corée. La présence de soldats expérimentés dans la collecte de renseignements est sollicitée, et le gouvernement acquiesce à cette demande. 

The House of Commons, 1953.
La Chambre des communes, 1953. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Bibliothèque et Archives Canada.

Tous les partis à la Chambre conviennent que le Canada doit faire quelque chose pour appuyer la Corée du Sud, et ce, rapidement. Ils s’entendent aussi pour soutenir le gouvernement dans toute action jugée nécessaire pour démontrer l’efficacité de la sécurité collective de l’ONU, celle-ci ayant adopté une résolution, le 27 juin, recommandant que les membres de l’ONU fournissent à la Corée du Sud « toute l’aide nécessaire pour repousser les assaillants et rétablir la paix ». Les députés ne peuvent guère faire plus. 

Le 30 juin, le Parlement doit clôturer sa session en cours et il n’est pas prévu de reporter celle-ci, malgré la crise qui sévit en Corée. Or, le même jour, St-Laurent prononce un discours à la Chambre des communes sur la situation, dans lequel il fait la déclaration suivante : « Toute part que prendrait le Canada à la mise à exécution de la résolution ne constituerait pas – et je tiens à souligner ce point bien nettement – une participation à la guerre contre des États, quels qu’ils fussent. Le Canada prendra part à l’action de police commune entreprise sous le contrôle et l’autorité des Nations Unies afin de restaurer la paix dans une région victime d’une agression, tel que déterminé en vertu de la Charte des Nations unies par le conseil de sécurité, dont nous avons accepté la décision. Ce n’est que dans de telles circonstances que notre pays serait mêlé à une action de ce genre. »[ii]

La réponse militaire canadienne 

St-Laurent annonce également que trois destroyers de la Marine royale du Canada (MRC) se dirigent vers la Corée et, une fois arrivés dans les eaux au large de la péninsule, seront placés sous le commandement de l’ONU. Le premier ministre conclut son discours avec cette phrase : « En attendant, le gouvernement, se fondant sur le mandat que lui a donné l’attitude de la Chambre ces deux derniers jours, s’acquittera intégralement de son devoir, dans la limite de ses pouvoirs et aptitudes, en tant que membre de l’Organisation des Nations Unies et de concert avec les autres États membres, en vue de rendre efficace l’intervention collective des Nations Unies et de rétablir la paix en Corée. »[iii] La volonté du gouvernement canadien d’intervenir avec l’appui de l’ONU est sans équivoque.

Le 12 juillet, le gouvernement canadien informe le secrétaire général de l’ONU, Trygve Lie, que trois destroyers sont désormais sous le contrôle opérationnel du commandant en chef des forces de l’ONU, le général Douglas MacArthur. Malgré l’annonce de ce déploiement, le secrétaire général Lie plaide en faveur d’un appui plus soutenu du Canada. Le 14 juillet, Lie demande à nouveau davantage de forces de combat canadiennes, en particulier des forces terrestres, pour servir en Corée. Brooke Claxton, ministre de la Défense nationale du Canada, rencontre alors les chefs d’état-major de la Défense canadiens (les chefs des branches militaires) afin de connaître leur avis sur la faisabilité d’une telle requête. L’objectif de cette rencontre est de lui donner une idée de ce que les Forces armées canadiennes pourraient faire, et ce, avant la réunion du Comité de la défense du cabinet, prévue le 19 juillet, pour élaborer une réponse à l’intention du secrétaire général.

L’honorable Brooke Claxton, ministre de la Défense nationale, 1951. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Bibliothèque et Archives Canada.
Captain Frank Llewellen Houghton
Capitaine Frank Llewellen Houghton, Marine royale du Canada, officier supérieur de marine canadien, Londres, (Angleterre) 1943 . Image reproduite avec l’aimable autorisation de Bibliothèque et Archives Canada.

Le contre-amiral Frank Houghton, chef suppléant de l’état-major naval, affirme que l’envoi de trois destroyers est tout ce que la MRC peut prendre en charge, en plus de ses autres engagements envers l’OTAN. Le maréchal de l’air Wilfred Curtis, chef d’état-major des forces aériennes, propose pour sa part une escadrille de transport de cinq avions de l’Aviation royale du Canada (ARC), qui pourrait être porté ultérieurement à dix. Le lieutenant-général Charles Foulkes, chef d’état-major général à la tête de l’Armée canadienne, souhaite affecter une brigade d’infanterie à une division du Commonwealth britannique, mais celle-ci ne disposerait pas d’assez de soldats pour combler ses rangs. Afin de résoudre ce problème, il recommande la constitution d’un contingent spécial de volontaires pour servir en Corée. 

À la suite de la réunion du 19 juillet , le Comité de la défense du cabinet décide d’augmenter dans les plus brefs délais les effectifs de la Force active, mieux connue sous le nom de Force régulière, de l’Armée canadienne. Les précédentes restrictions de personnel, mises en place pour réduire les coûts, sont levées, mais cela est peu utile : à la fin du mois de juillet, on constate que le nombre de soldats dans l’Armée a chuté de 350. Les normes d’instruction des recrues sont par la suite abaissées, et des annonces de recrutement sont produites pour inverser cette tendance à la baisse.

Le 2  juillet, le gouvernement canadien annonce qu’une escadrille de transport de l’ARC est affectée au soutien du commandement de l’ONU en Corée. Le 27 juillet, le secrétaire d’État aux Affaires extérieures Pearson informe le cabinet que le gouvernement américain, par l’entremise de son ambassade, a remis une note demandant la constitution d’un groupe de brigade canadien. La décision à ce sujet est reportée, mais une annonce selon laquelle le Royaume-Uni, l’Australie et la Nouvelle-Zélande offrent pour leur part des unités militaires à l’ONU amènent le cabinet à revoir ce que l’Armée canadienne peut faire. À ce moment-là, même le gouvernement britannique commence à demander ce que le gouvernement canadien a l’intention de faire en matière de forces terrestres. 

Dans un discours radiodiffusé pour le public canadien le 7 août 1950, St-Laurent souligne que, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la démobilisation de l’Armée canadienne, aucune tentative n’a été faite pour maintenir « une force expéditionnaire parfaitement entraînée et prête à entrer en action à l’extérieur du Canada[iv] ». Autrement dit, l’Armée canadienne n’est pas prête pour une guerre au-delà de ses frontières, outre sa présence établie en Europe. Des mesures sont donc introduites pour résoudre ce problème. Au cours de ce même discours à la radio, le premier ministre annonce la décision de recruter la Force spéciale de l’Armée canadienne (FSAC), une force d’unités spécialement créée pour servir en Corée. La FSAC doit être « entraînée et équipée expressément pour que le Canada puisse s’en servir pour s’acquitter de ses obligations aux termes de la Charte des Nations unies ou du Traité de l’Atlantique Nord[v] ». 

L’une des raisons pour lesquelles la FSAC s’avère nécessaire est la nature des dépenses militaires canadiennes engagées immédiatement après la Seconde Guerre mondiale. La plupart des fonds ainsi que les efforts d’instruction des troupes sont alors consacrés à la défense intérieure et à la préparation d’un conflit plus important qui serait centré sur l’Europe, en raison du risque d’une guerre avec l’Union soviétique. De plus, les chefs militaires canadiens craignent que l’invasion de la Corée du Sud ait été ordonnée par l’Union soviétique pour attirer les unités militaires du bloc de l’Ouest dans une région de moindre importance afin de les détourner d’une attaque ailleurs, comme en Europe centrale. Le 30 juin 1950, jour du discours de St-Laurent au Parlement, la Force active compte 20 369 hommes, tous grades confondus. Ce nombre est loin de suffire pour l’envoi d’unités en Corée, la défense du Canada et la satisfaction des besoins de l’OTAN en Europe. Comme il n’y a pas assez de soldats réguliers pour remplir tous ces rôles, la création d’une nouvelle série d’unités s’impose, d’où la fondation de la FSAC. 

La première unité de combat à être déployée en Corée dans le cadre de la FSAC, plus connue par la suite sous le nom de 25e Groupe-brigade d’infanterie canadienne, était le 2e Bataillon, Princess Patricia’s Canadian Light Infantry. Les soldats qui en font partie s’entraînent au Canada et dans l’État de Washington avant leur expédition en novembre 1950. Après des préparatifs supplémentaires en Corée, les premiers soldats canadiens atteignent les lignes de front en février 1951.

Deuxième bataillon, Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, v. 1943-1965. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Bibliothèque et Archives Canada.

L’opinion publique canadienne et la pression de la presse au pays

La situation intérieure canadienne est un autre facteur déterminant quant à la réaction du gouvernement aux événements survenant en Corée. Dans l’ensemble, la population souhaite que les militaires canadiens contribuent à la mission de l’ONU. Une éventuelle réaction négative au Québec est la première crainte du gouvernement, mais il s’avère que beaucoup de Québécois soutiennent la mission de l’ONU en Corée. Des journaux francophones expriment même un certain mécontentement devant le caractère limité du déploiement de la MRC et de l’ARC en Corée.

Même les journaux d’opposition au Canada anglais appuient la mission en Corée, insistant sur le fait que le gouvernement doit en faire plus et plus vite. Selon eux, le déploiement d’avions et de navires de guerre ne suffit pas, et les éditoriaux déplorant ce soi-disant manque d’action deviennent monnaie courante. L’annonce, le 12 juillet, du placement de trois destroyers canadiens sous le commandement de l’ONU n’apaise nullement la presse et conduit les rédacteurs en chef à demander au Canada d’en faire plus. À la fin de juillet, tant les journaux conservateurs que libéraux réclament l’envoi de troupes terrestres en Corée. De nombreux éditoriaux positifs suivent l’annonce relative à la FSAC, même si certains journaux conservateurs militent pour que le Canada en fasse plus. 

Conclusion 

Le conflit en Corée ne laisse que peu de choix au gouvernement canadien quant à son éventuelle réponse. L’opinion publique nationale et les relations avec les alliés, entre autres facteurs, le poussent inévitablement à soutenir la mission de combat de l’ONU. Le choix qui se pose en ce qui a trait au nombre de troupes, de navires et d’aéronefs reste toutefois du ressort du gouvernement canadien. Le processus de déploiement des forces militaires canadiennes en Corée est d’abord mené avec prudence, mais les faits dans ce pays et au Canada contraignent l’Armée canadienne à élargir la réponse. L’opinion publique canadienne joue certes un rôle dans cet élargissement, tout comme les pressions américaines et britanniques. Dépassé par les événements secouant la Corée, le gouvernement canadien est confronté à l’obligation de prendre des décisions qu’il souhaitait éviter.

Sources

Belshaw, John Douglas. « The Cold War », dans Canadian History: Post-Confédération, BCcampus, 2016.

Fairlie Wood, Herbert. Singulier champ de bataille : Les opérations en Corée et leurs effets sur la politique de défense du Canada, ministère de la Défense nationale, 1966.

Quaiattini, Andrea. « Hot Off the Presses in the Cold War: Canadian Newspaper Editorial Coverage of the Korean War, 1950-1951 », thèse de doctorat déposée à l’Université d’Ottawa, 2010. 

Stairs, Denis. « Canada and the Korean War: Fifty Years On », Canadian Military History, vol. 9, no 3 (2000).


[i] Denis Stairs, « Canada and the Korean War: Fifty Years On », Canadian Military History, vol. 9, no 3 (2000), p. 51.

[ii] Louis Stephen St-Laurent, Affaires extérieures – Situation en Corée (Débats de la chambre des communes, 30 juin 1950). 

[iii] Louis Stephen St-Laurent, Affaires extérieures – Situation en Corée

[iv] Herbert Fairlie Wood, Singulier champ de bataille : Les opérations en Corée et leurs effets sur la politique de défense du Canada(ministère de la Défense nationale, 1966, p. 17).

[v] Herbert Fairlie Wood, ibid., p. 25.