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L’armistice et ce qu’il en adviendra

Par : Brad St. Croix

Brad St. Croix

Historien contributeur

Brad St. Croix est historien et chercheur indépendant. Il a obtenu son doctorat en histoire à l’Université d’Ottawa. Sa thèse portait sur l’héritage de la bataille de Hong Kong au Canada. Il a également écrit de nombreux articles pour le Centre Juno Beach et le Canadian Military History Journal. Il a travaillé sur des projets d’histoire publique avec plusieurs organisations, notamment la Fondation de l’ARC, le Royal Canadian Regiment Museum, le Musée canadien de la guerre et le Projet 44. Il gère les comptes de médias sociaux et la chaîne YouTube de l’OTD Military History.

Introduction

De nombreux prisonniers de guerre nord-coréens et chinois craignaient d’être blessés ou tués s’ils étaient renvoyés dans leur pays d’origine en guise de punition pour avoir été capturés ou pour avoir été soupçonnés de coopérer avec les Nations unies. Les représentants de l’ONU ne voulaient pas forcer les prisonniers de guerre à faire face à un tel danger. Il a finalement été décidé que les prisonniers ne devaient être renvoyés que s’ils le souhaitaient – cette idée est devenue le « rapatriement volontaire ».

Long et difficile sera le parcours pour parvenir à un accord afin de faire cesser les combats dans la péninsule coréenne. Il faudra des années pour que les deux camps acceptent un cessez-le-feu, non sans rencontrer maints obstacles, commedes différends lors des négociations et le retour forcé des prisonniers de guerre dans le pays pour lequel ils se sont battus – bon nombre d’entre eux, des Nord-Coréens et des Chinois, craignent d’être blessés ou tués s’ils sont renvoyés dans leur pays d’origine, car on risque de les punir pour avoir été capturés ou soupçonnés de coopérer avec les Nations Unies (ONU). Les représentants de l’ONU ne veulent pas précipiter les prisonniers de guerre face à un tel danger. Il est finalement convenu que les prisonniers ne doivent être renvoyés que s’ils le souhaitent – une proposition fondée sur le principe de « rapatriement volontaire ». Les pourparlers de paix commencent le 10 juillet 1951, mais un armistice ne sera conclu que le 27 juillet 1953. Des commandants militaires des États-Unis (représentant le Commandement des Nations Unies), de l’Armée populaire de Corée (Corée du Nord) et de l’Armée des volontaires du peuple chinois signent alors enfin la Convention d’armistice de la guerre de Corée. La Corée du Sud refuse cependant de signer parce que son président, Syngman Rhee, est réticent à accepter l’échec de l’unification de la Corée par la force. Malgré le refus sud-coréen, l’armistice met fin à la guerre concrètement, mais pas officiellement.

La Convention d’armistice

La Convention d’armistice de la guerre de Corée est censée être une mesure temporaire pour faire cesser les combats en attendant l’atteinte d’une solution diplomatique plus permanente. Au moment de sa signature, Lester B. Pearson est président de l’Assemblée générale des Nations Unies, en plus de son rôle de secrétaire d’État canadien aux Affaires extérieures. Dans une allocution à l’Assemblée générale (en anglais seulement), il déclare que cet accord marque « la fin d’un épisode marqué par l’effusion de sang et le combat, mais aussi le début d’un autre, difficile : l’édification de la paix[i].

L’allocution de Pearson à l’Assemblée générale des Nations Unies

Comme Pearson l’a prédit, cette paix s’avère difficile à conclure. En 1954, des pourparlers ont lieu à Genève, en Suisse, pour arriver à un règlement définitif afin d’instaurer une paix permanente et de réunifier les deux Corées. Malgré moult débats et négociations, aucun accord officiel n’est signé. Depuis lors, en l’absence d’une entente, la guerre se poursuit en théorie.

La paix dans la péninsule coréenne

Le général américain W. K. Harrison, Jr. (table de gauche) signe l’armistice avec le général nord-coréen Nam II (table de droite), signant les documents mettant fin au conflit coréen de trois ans, le 23 juillet 1953. Image reproduite avec l’aimable autorisation du National Museum of the United States Airforce (Musée national de la force aérienne des États-Unis).

À quoi ressemble la « paix » dans la péninsule coréenne? La Convention d’armistice trace une ligne de démarcation militaire (LDM ou MDL pour Military Demarcation Line), qui correspond en fait à la ligne de front entre les deux camps lors de sa signature. En plus de séparer ceux-ci, la LDM établit une frontière entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, qui perdure de nos jours. Pour maintenir une distance entre les forces militaires, les deux camps se retirent à deux kilomètres de la LDM pour former une zone démilitarisée (DMZ pour Demilitarized Zone) de quatre kilomètres de large sur l’étendue, de 241 kilomètres, de la péninsule coréenne. Les deux camps sont autorisés à accéder à leur portion de deux kilomètres de la zone démilitarisée, mais il leur est interdit de traverser la LDM sans le consentement de l’autre[ii]. Cet accord est toujours en vigueur.

Bien que la paix dans la péninsule coréenne soit perturbée à maintes reprises depuis l’armistice, une guerre totale est évitée jusqu’ici. Le travail des négociateurs de l’armistice contribuera certes au maintien de cette paix précaire. La clause 6 de l’article premier de l’accord énonce que « les parties s’abstiendront de tout acte d’hostilité à l’intérieur de la zone démilitarisée, à partir de ladite zone ou contre elle ». Comme nous le verrons, cette clause sera rompue plusieurs fois, mais la paix globale sera maintenue. Jusqu’aux années 1990, le maintien de la paix est grandement attribuable à la création de la Commission militaire d’armistice des Nations Unies pour « surveiller la mise en œuvre de la présente Convention d’armistice et régler par voie de négociation toutes les violations de la présente Convention d’armistice »[iii].

La Commission militaire d’armistice tient ses réunions à Panmunjom, également connue sous le nom de « zone de sécurité commune » (JSA pour Joint Security Area). Elle est d’abord composée de représentants de la Chine, de la Corée du Nord et du Commandement des Nations Unies (CNU). Comme elle fait séparément la paix avec la Corée du Sud, la Chine s’en retire au début des années 1990. De son côté, ayant refusé de signer la Convention d’armistice, la Corée du Sud ne fera partie de la Commission militaire d’armistice que dans les années 1990, lorsqu’un général sud-coréen sera nommé représentant principal du CNU. La Corée du Nord affirmera pour sa part que seuls les signataires de la Convention d’armistice peuvent assumer un tel rôle, et elle refusera d’assister à toute réunion ultérieure de la Commission militaire d’armistice.

Néanmoins, la Commission militaire d’armistice fonctionne toujours, et le CNU fait fi du boycottage nord-coréen, continuant de nommer des représentants. La communication s’avère cependant difficile en raison du manque de réunions. Les bâtiments aménagés pour ces réunions ne sont plus utilisés, mais les liens de communication sont maintenus entre les deux camps au moyen de canaux informels, comme les réseaux téléphoniques, ou même en criant le long de la zone de sécurité commune (JSA). La Corée du Nord et la Corée du Sud surveillent désormais le personnel de sécurité stationné dans cette zone. En 2018, un accord est conclu selon lequel le port d’armes à feu est interdit dans la JSA. Cet accord ayant été abandonné, les deux parties en porteraient à nouveau.

Quand un accord de paix est conclu, il faut en faire respecter les modalités. Pour ce faire, les troupes de l’ONU patrouillent le long de la ligne de démarcation militaire du côté sud-coréen. C’est la première fois que l’ONU mène une opération de maintien de la paix avec des soldats armés.

Avant la guerre de Corée, l’ONU avait lancé des opérations de maintien de la paix avec des observateurs non armés au Moyen-Orient et à la frontière entre l’Inde et le Pakistan. Le « maintien de la paix » qui a eu lieu en Corée est toutefois fort différent de ces opérations. Comme l’ONU fait partie du conflit, elle ne peut pas agir comme un arbitre neutre, ce qu’elle fait généralement en se plaçant littéralement entre les belligérants. En Corée, les troupes de l’ONU s’efforcent de maintenir la paix avec un ennemi qu’elles viennent de combattre.

L’héritage de la guerre menée en Corée

Monument canadien à Kapyong, vers 1976/76. Image reproduite avec l’aimable autorisation du Musée canadien de la guerre.

Bien qu’il n’y ait plus de combat d’un niveau comparable à celui observé entre 1950 et 1953, des actes de violence entre les deux camps sont parfois observés. De 1966 à 1969, les tensions sont ravivées lorsque surviennent plusieurs affrontements armés, à commencer par l’envoi, par la Corée du Nord, de guérilleros armés en Corée du Sud. Les échanges de coups de feu à travers la zone démilitarisée deviennent vite courants. En janvier 1968, des commandos nord-coréens entrent dans Séoul, et une fusillade éclate près de la « Maison bleue », alors la résidence officielle du président sud-coréen – cette résidence et le bureau présidentiel seront déplacés en 2022. En outre, toujours en janvier 1968, l’USS Pueblo, un navire de surveillance américain, est capturé par les Nord-Coréens, et son équipage reste détenu pendant 11 mois. Cette période marquée par des tensions accrues, voire des combats, sera appelée la « seconde guerre de Corée »[iv].

La Corée du Nord tentera à plusieurs reprises de franchir la zone démilitarisée sans être détectée. De nombreux tunnels nord-coréens traversant cette zone sont découverts en Corée du Sud dans les années 1970. Des combats ont lieu lors de la découverte du premier tunnel, mais pas par la suite. L’un de ces tunnels est transformé en attraction touristique, mais il est interdit de le photographier, et trois barricades sont érigées sur la ligne de démarcation militaire pour empêcher toute tentative nord-coréenne de continuer de l’utiliser. Les visiteurs peuvent entrer dans le tunnel et marcher 300 mètres jusqu’à la troisième barricade, d’où la seconde est visible à travers une petite fenêtre.

La zone administrée conjointement par les deux camps est aussi le théâtre d’affrontements directs. En 1976, deux soldats américains sont assassinés par des soldats nord-coréens alors qu’ils tentent d’abattre un arbre bloquant la vue entre un poste de contrôle de l’ONU et un poste d’observation dans la zone de sécurité commune. Les Américains et les Sud-Coréens répondent vigoureusement lors de l’opération Paul Bunyan, en utilisant des éléments blindés et un appui aérien pour protéger les soldats qui abattront finalement l’arbre. Les tensions continuent de fluctuer dans la zone de sécurité commune, même si les deux camps y maintiennent des forces de sécurité. Ces forces ne se rendent toutefois pas jusqu’à la ligne de démarcation militaire depuis les meurtres survenus. Les relations internationales influent également sur l’ambiance qui prévaut dans la zone de sécurité commune. Cependant, malgré l’incertitude palpable, cette zone est maintenant une attraction touristique.

La Corée du Nord et la Corée du Sud évoluent très différemment depuis la fin des combats en 1953. En dépit de la nature répressive et dictatoriale du régime de Syngman Rhee, la Corée du Sud finit par devenir une démocratie florissante, dotée d’une économie forte. Elle maintient néanmoins de solides abris militaires et aériens pour son peuple et mène des exercices de protection civile à l’échelle nationale en raison de la menace constante que pose la Corée du Nord sur elle.

La Corée du Nord reste, quant à elle, l’une des sociétés les plus fermées au monde. On sait peu de choses sur la vie quotidienne, car le peuple sud-coréen reste sous le contrôle despotique de la dynastie Kim. La famine frappe le pays à de nombreuses reprises depuis la fin des combats. La Corée du Nord dispose d’une importante armée, bien que sa qualité soit loin d’être établie. Elle s’active à mettre au point des missiles de longue portée et des armes nucléaires.

Les Canadiens en Corée après l’armistice de 1953

Des officiers canadiens sous le commandement des Nations Unies dans la péninsule coréenne lisent l’armistice de 1953. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Hulton-Deutsch Collection/Corbis Historical/Getty Images/CNN et CTV News.

Après la signature de l’armistice, en juillet 1953, des soldats, des marins et des aviateurs canadiens restent en Corée pour contribuer à la mission de maintien de la paix dans la péninsule. C’est l’une des premières fois que les Canadiens agissent comme gardiens de la paix sous l’égide de l’ONU, mais certes pas la dernière.

Près de 7 000 Canadiens serviront comme gardiens de la paix de juillet 1953 jusqu’au milieu de l’année 1957. Chargés de surveiller le côté nord-coréen de la ligne de démarcation militaire, les Canadiens doivent observer le plus attentivement possible. Cette mission n’est pas aussi dangereuse que les combats livrés durant la guerre, mais elle comporte son lot de défis.

Un événement survenu en 1954 démontre ce à quoi les Casques bleus canadiens sont alors confrontés. La ligne de démarcation militaire elle-même est recouverte de mines terrestres, et les tentatives de déminage laissent des traces de part et d’autre. En mars 1954, deux soldats canadiens essayant d’éviter les mines terrestres sont pris de l’autre côté de la ligne de démarcation par des troupes nord-coréennes[v]. Ils seront rapidement rapatriés, mais cet incident met en évidence les efforts qui se poursuivent après la fin des combats en sol coréen.

La présence militaire canadienne en Corée commence à s’affaiblir au milieu des années 1950. En juin 1954, les avions du 426e Escadron de transport, qui approvisionnent les forces de l’ONU, sont les premiers à cesser leurs opérations. Les soldats de l’Armée canadienne resteront en Corée jusqu’en décembre 1954. Le dernier destroyer de la Marine royale du Canada à servir en Corée, le NCSM Sioux, lève l’ancre le 7 septembre 1955. La dernière unité canadienne à quitter la Corée est le détachement médical, en juin 1957[vi]. Tous les militaires canadiens qui ont servi en Corée de 1950 à 1957 sont considérés comme des anciens combattants de la guerre de Corée.

Les stratégies politiques mises en œuvre à l’époque de la guerre froide conduisent les Canadiens à se battre et à mourir pour aider la Corée du Sud à préserver son indépendance. À la fin de la guerre de Corée, en 1953, le gouvernement canadien atteint ses objectifs quant à la participation de ses forces militaires à la guerre. Il répond à son besoin de soutenir son allié américain, par l’intermédiaire de l’ONU, tout en évitant une guerre nucléaire entre les États-Unis et l’Union soviétique. Dans la poursuite de cet objectif, la contribution militaire canadienne en Corée sera toujours limitée. Cette participation restreinte reflète autant la nature des objectifs du gouvernement canadien que l’incapacité de l’armée canadienne à faire beaucoup plus en raison de ses engagements en Europe.

Le maintien de la paix canadien 

Officier canadien de la GRC avec une petite fille lors de la Journée de la Corée, 1967. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Bibliothèque et Archives Canada.

Après la fin des combats en Corée, les militaires canadiens prennent surtout part à des opérations de maintien de la paix, et ce, jusqu’à la fin du XXe siècle. La première grande opération de maintien de la paix dans laquelle les Canadiens s’engagent après la Corée découle de la crise de Suez en Égypte. Cette crise survient lorsque le gouvernement égyptien prend le contrôle du canal de Suez au détriment de la Compagnie du canal de Suez, qui appartient à des intérêts français et britanniques. En octobre 1956, les forces britanniques, françaises et israéliennes envahissent l’Égypte pour tenter de reprendre le contrôle du canal. Dans l’espoir de ramener la paix dans la région, et de la conserver, Lester B. Pearson propose que l’ONU crée la première force de maintien de la paix à grande échelle pour servir de médiatrice dans le conflit. Les Canadiens font partie du contingent envoyé en Égypte. Pearson recevra le prix Nobel de la paix en 1957 pour ses efforts.

Depuis la crise de Suez, le Canada est vu comme un pays se consacrant au maintien de la paix, avec plus de 125 000 militaires canadiens ayant servi à cette fin[vii]. Les militaires canadiens participent à des opérations de maintien de la paix à différents endroits, entre autres au Congo, à Chypre, sur le plateau du Golan, dans les Balkans, au Cambodge, en Somalie et au Rwanda. Aujourd’hui encore, le personnel militaire canadien appuie des missions de maintien de la paix de l’ONU partout dans le monde. Cette tradition de maintien de la paix associée au Canada a commencé en Corée.


[i] Herbert Fairlie Wood, Singulier champ de bataille : Les opérations en Corée et leurs effets sur la politique de défense du Canada (ministère de la Défense nationale, 1966), p. 314.

[ii] Armistice Negotiations (en anglais seulement), Commandement des Nations Unies. Une version française des pourparlers d’armistice est fournie ici.

[iii] Texte de l’accord d’armistice en Corée (Panmunjeom, 27 juillet 1953), Centre virtuel de la connaissance sur l’Europe (CVCE).

[iv] Mitchell Lerner, « The Second Korean War », Wilson Center.

[v] « CDKW00715 – The 38th Parallel », Canada Declassified.

[vi] « Canada », United Nations Command.

[vii] « Le Canada et le maintien de la paix internationale », Anciens Combattants Canada.