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Les Canadiens au combat

Par : Brad St. Croix

Brad St. Croix

Historien contributeur

Brad St. Croix est historien et chercheur indépendant. Il a obtenu son doctorat en histoire à l’Université d’Ottawa. Sa thèse portait sur l’héritage de la bataille de Hong Kong au Canada. Il a également écrit de nombreux articles pour le Centre Juno Beach et le Canadian Military History Journal. Il a travaillé sur des projets d’histoire publique avec plusieurs organisations, notamment la Fondation de l’ARC, le Royal Canadian Regiment Museum, le Musée canadien de la guerre et le Projet 44. Il gère les comptes de médias sociaux et la chaîne YouTube de l’OTD Military History.

Introduction

La participation du Canada à la guerre de Corée est appelée une « guerre de patrouilles », à juste titre. Des trois branches des Forces armées, c’est l’Armée canadienne qui a le plus contribué aux efforts de défense de la Corée du Sud déployés par les Nations Unies (ONU). Peu de « grandes » batailles ont marqué l’expérience canadienne des guerres mondiales. Les troupes canadiennes étaient surtout cantonnées à des positions statiques sur les lignes de front, face à l’ennemi, comme dans les tranchées notoires de la Première Guerre mondiale. Or, pour obtenir des renseignements sur les forces ennemies et leurs déplacements, il fallait absolument effectuer des patrouilles.

Les positions propices aux patrouilles étaient souvent situées au sommet de collines stratégiques, des côtes identifiées par un numéro correspondant au nombre de mètres au-dessus du niveau de la mer. De telles positions étaient généralement exposées aux éléments et couvertes de broussailles et de buissons bas. D’autres sommets se trouvaient à proximité, maintes fois reliés par un « col » – la partie plate, moins élevée, d’une crête. Le contrôle des sommets était crucial pour maintenir la zone environnante; s’il s’emparait d’un pic plus élevé, l’ennemi pouvait soumettre une troupe à un feu intensif. 

Malgré la guerre statique qui a défini son expérience, l’Armée canadienne a livré quelques batailles en Corée. Si les forces communistes, à la fois coréennes et chinoises, représentaient l’ennemi global, dans les faits, ces batailles opposaient les Canadiens aux forces chinoises. 

Bataille de Kapyong, du 22 au 25 avril 1951

Le 2e Bataillon du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (2 PPCLI) a été la première unité canadienne à combattre en Corée. Au cours de leur entraînement, des éléments du 2 PPCLI ont combattu des guérilleros nord-coréens près de leur secteur, entre Busan et Miryang-si, dans le sud-est de la Corée du Sud. 

Une fois l’entraînement terminé, le 2 PPCLI s’est rendu sur les lignes de front et, en février 1951, a rejoint la 27e Brigade d’infanterie du Commonwealth britannique[i]. Son premier affrontement contre les troupes chinoises a eu lieu le 21 février 1951, lors de petits échanges de feu sur la côte 419. Le 2 PPCLI a été retiré de la ligne le 13 mars. 

À la mi-mars 1951, les forces communistes ont lancé une autre offensive. L’objectif? Reprendre Séoul. Leur avancée a d’abord été couronnée de succès : les forces communistes sont parvenues à repousser celles de l’ONU des lignes de front, jusqu’à ce que le contraire se produise ensuite. Cependant, les forces communistes ne battaient en retraite que pour reprendre de la vigueur en vue d’une autre attaque. Tandis que les forces de l’ONU poursuivaient leur progression, le 2 PPCLI a été affecté à une ligne de crête appelée « colline 677 », près de la ville moderne de Gapyeong-gun, dans le sud. 

Les combats qui s’y sont déroulés en avril 1951 sont connus sous le nom de « bataille de Kapyong ». Les troupes du 2 PPCLI étaient positionnées à cinq kilomètres de celles du 3e Bataillon du Royal Australian Regiment (3 RAR), qui se trouvaient sur la côte 504. Le 3 RAR a été le premier à subir l’assaut des forces chinoises, le 24 avril vers minuit. Les Australiens ont pu résister à certaines attaques, mais ont été contraints de se retirer vers la fin de la journée. 

Le 2e bataillon du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry dans la zone de combat, Corée, 23 avril 1951. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Bibliothèque et Archives Canada.

Pour leur part, les Canadiens se sont trouvés exposés par la retraite australienne. Tard le 24 avril, vers 21 h 30, quelque 5 000 soldats chinois ont lancé une attaque contre les positions du 2 PPCLI. Il est rapidement devenu clair que les attaques initiales contre la compagnie « B » du 2 PPCLI n’étaient qu’une diversion. La principale cible de l’assaut chinois était plutôt la compagnie « D », qui occupait une position exposée au nord-ouest. De nombreuses troupes ennemies ont assailli cette compagnie de deux côtés[ii]

Les troupes chinoises ont pénétré dans les positions canadiennes, mais un barrage d’artillerie qu’on avait demandé pour protéger celles-ci a aidé à les ralentir. Elles ont toutefois réussi à creuser des abris et ainsi obtenu une certaine protection contre les obus d’artillerie. Après deux heures de tirs combinés d’artillerie et d’armes portatives, l’ennemi avait cessé de progresser. Les attaques chinoises se sont poursuivies, mais le feu de l’artillerie les repoussait chaque fois. Les troupes du 2 PPCLI ont pu conserver leur position face à cette série d’attaques et de tirs d’artillerie nourris. 

David Crook, qui a combattu à Kapyong avec le 2 PPCLI, en a gardé le souvenir de « trois jours douloureux, je suppose – passant du pur ennui à la pure terreur… Parfois, ça ne s’arrêtait pas. Il y avait des accalmies lorsque l’ennemi se regroupait pour une autre attaque, alors nous avions un peu de répit pour réfléchir un peu. Mais la plupart du temps, c’était sans arrêt. »[iii]

Pendant qu’ils tenaient leur position, les Canadiens se sont retrouvés coupés du reste des forces onusiennes dans la région. Les munitions et les réserves ont commencé à s’amenuiser. Le parachutage s’avérait le seul moyen d’approvisionner les Canadiens isolés. Des munitions et des rations ont donc été larguées sur les positions du 2 PPCLI le 25, à 10 h 30. À 14 h, une patrouille de la compagnie « B » a signalé que la route menant au reste des forces de l’ONU était de nouveau ouverte. Plus de matériel a alors commencé à arriver par la route.

En fin d’après-midi, toujours le 25, la zone était calme, sans aucune autre attaque d’artillerie ou d’infanterie de la part des Chinois. Parvenant à maintenir leurs positions, les troupes du 2 PPCLI n’avaient subi que des pertes légères, avec 10 morts et 23 blessés. On a dénombré 51 Chinois morts parmi les positions canadiennes. Le 26 avril, le 2 PPCLI était relevé par la 1re Division de cavalerie américaine. Le maintien de sa position a contribué à ralentir cette offensive chinoise, qui s’est terminée le 1er mai 1951.

Toutefois, la férocité de l’assaut chinois a marqué ceux qui y ont combattu. Phil Burke, également du 2 PPCLI, a évoqué la scène en ces mots : « J’ai servi pendant vingt-cinq ans et je suis maintenant à la retraite, mais je me souviens encore de ce matin comme si c’était hier. C’est quelque chose qui reste gravé à jamais dans ma mémoire. »[iv]

La première bataille de la colline 355, du 22 au 25 novembre 1951

En novembre 1951, les combats en Corée s’étaient enlisés dans une guerre statique autour du 38e parallèle. L’hiver coréen avait été difficile et le moral des troupes de l’ONU souffrait des conditions désagréables. Aussi les États-Unis et la Grande-Bretagne avaient-ils créé des politiques de rotation de leurs troupes dans les zones de combat et hors celles-ci en Corée. 

Le gouvernement canadien a emboîté le pas et introduit un système de rotation des unités combattant en Corée. En plus de relever le moral des troupes, cette politique permettait de composer avec la période d’enrôlement dans la Force spéciale (18 mois) de plus de 4 000 Canadiens en Corée. Cette période devait expirer en février 1952. D’autres bataillons d’infanterie canadiens ont été envoyés en Corée, tandis que les membres du 2 PPCLI retournaient chez eux. 

Parmi les nouvelles unités canadiennes figurait le Royal 22e Régiment, communément appelé « Van Doos », un surnom dérivé de la prononciation de « 22 » en français. Ce régiment a vite été confronté au combat lors de la première bataille de la colline 355, aussi appelée la « côte 355 », du 22 au 25 novembre 1951. 

La colline 355 était surnommée « Petit Gibraltar » par les troupes de l’ONU en raison de sa taille proéminente, rappelant le célèbre point de repère sur la côte sud de l’Espagne, et ses nombreuses positions défensives. Située à environ 40 kilomètres au nord de Séoul, elle revêtait une grande importance parce qu’elle était le point le plus élevé surplombant les lignes de front environnantes ainsi que les voies de ravitaillement. Connue sous le nom de Kowang Sa par les Coréens, cette colline se trouve aujourd’hui dans la zone démilitarisée entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, à l’ouest de Yeoncheon-gun, en Corée du Sud. 

« Petit Gibraltar » la colline 355, Corée, vers 1943-1965. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Bibliothèque et Archives Canada.

Juste au moment où les Van Doos s’installaient dans leurs nouvelles positions près de la colline 355, le 22 novembre 1951, les Chinois ont lancé un bombardement intense, qui s’est poursuivi le lendemain. Une fois le barrage d’artillerie arrêté, les soldats chinois ont attaqué le régiment dans l’après-midi du 23. Les conditions humides et enneigées ont transformé ce champ de bataille en un véritable bourbier.

Non loin de là, les Américains et les Chinois se disputaient le contrôle de la colline 355 elle-même. Lorsque les Américains ont été repoussés de la colline, les Canadiens se sont trouvés encore plus exposés au feu du sommet tenu par l’ennemi et dominant leurs positions défensives. Les Américains ont réussi à reprendre la colline 355 le 25 novembre, et les attaques chinoises ont alors pris fin. Le régiment des Van Doos a réussi à repousser sept attaques en trois jours, subissant 63 pertes au cours des combats : 16 tués, 44 blessés et trois prisonniers. 

Deuxième bataille de la colline 355, du 22 au 24 octobre 1952

Les combats de novembre 1951 n’ont pas été les derniers des Canadiens sur la colline 355. Le 1er Bataillon du Royal Canadian Regiment (1 RCR) a combattu lors de la deuxième bataille de la colline 355, aussi appelée la « côte 355 », du 22 au 24 octobre 1952. 

Les troupes du 1 RCR occupaient leur position sur la colline 355 depuis le début du mois de septembre 1952. Le 17 octobre, les Chinois ont entamé un barrage d’artillerie nourri contre des positions du 1 RCR. Le 22 octobre, leur ligne de défense ayant subi de graves dommages, quelques membres du 1 RCR étaient abandonnés à leur sort. 

Le soldat John Lewis, l’un des survivants de l’attaque chinoise contre les positions de la compagnie B du 1er bataillon du Royal Canadian Regiment sur la colline « Petit Gibraltar », en Corée, en octobre 1952. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Bibliothèque et Archives Canada.

L’infanterie chinoise a lancé un nouvel assaut le 23 octobre, en début de soirée, derrière un autre barrage d’artillerie. Keith Sherritt, qui a combattu sur la colline 355 avec le 2e Régiment d’artillerie de campagne au sein de la Royal Canadian Horse Artillery, n’a pas oublié la férocité de l’attaque chinoise : [Traduction] « Je me suis réfugié dans le bunker là-bas et, la nuit où l’on nous a encerclés, ils ont frappé le RCR sur l’éperon, une petite crête en dessous de nous. Ils ont tué un groupe et en ont capturé un autre, puis ils ont percé la ligne. Un officier d’artillerie, pas le mien, a demandé que nous tirions sur notre propre position parce que nous étions encerclés, et ils ont pilonné là-dedans, en plein sur notre position. »[v]

Certains Canadiens ont été forcés d’abandonner des positions défensives, permettant aux troupes chinoises de s’en emparer. L’ONU a répliqué avec des tirs de char et de mortier sur les secteurs capturés. L’artillerie de l’ONU a permis une contre-attaque, ce qui a contraint les Chinois à se retirer. Les Canadiens ont pu reprendre leurs positions aux petites heures du 24 octobre. Dans la foulée de cette opération, les Canadiens ont déploré des pertes : 18 morts, 35 blessés et 14 prisonniers.

Bataille de la colline 187, du 2 au 3 mai 1953

Alors que la guerre semblait s’éterniser en 1953, de nouvelles unités d’infanterie canadiennes ont débarqué en Corée. Le 3e Bataillon du Royal Canadian Regiment (3 RCR) est arrivé en Corée en mars 1953. Il s’est vite retrouvé sur les lignes de front.

La bataille de la colline 187 a commencé quand une patrouille de reconnaissance du 3 RCR de la compagnie « C » a subi une attaque chinoise dans la nuit du 2 au 3 mai 1953. Une violente fusillade a alors éclaté entre les deux camps. La moitié des hommes de la patrouille du 3 RCR ont été tués ou blessés. Une autre patrouille a été envoyée en renfort, mais elle est aussi tombée dans une embuscade. 

Après ces combats, les Chinois ont attaqué les positions de la compagnie « C ». Un lourd barrage d’artillerie et de tirs de mortier a immédiatement été suivi de vagues d’assauts contre la ligne de défense canadienne. Donovan Redknap, du 81e Régiment de campagne de l’Artillerie royale canadienne, a rappelé la tactique chinoise en ces mots : « Les patrouilles étaient revenues et les Chinois ont levé leur barrage et ensuite des nuées de soldats ont déboulé. […] À l’époque, ils ne se souciaient pas des pertes. Ils attaquaient en masse tout simplement. »[vi]

Une fois dans les tranchées, les soldats chinois ont détruit les ouvrages défensifs et capturé des prisonniers, qu’ils ont rapidement renvoyés dans leurs propres lignes. Cependant, à l’instar de nombreuses batailles canadiennes en Corée, les tirs nourris de mitrailleuses, de mortiers, de chars et d’autres éléments de l’artillerie ont brisé l’attaque chinoise. En dépit de lourdes pertes, les Chinois ont poursuivi leur attaque. Après une résistance acharnée, ils ont toutefois fini par se retirer, et les Canadiens ont réoccupé leurs positions.

La bataille de la colline 187 a été la dernière menée par des Canadiens en Corée, et l’une des dernières de cette guerre avant la signature de l’armistice. Le 3 RCR y a déploré des pertes : 26 hommes tués, 27 blessés et sept prisonniers. Deux artilleurs de l’Artillerie royale canadienne sont aussi morts au combat. Au sein du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, deux hommes ont perdu la vie et sept autres ont été blessés au cours de la bataille.

Autres contributions militaires canadiennes à la guerre de Corée

Bien que l’Armée ait envoyé le plus grand nombre de soldats canadiens sur les champs de bataille en Corée, les premières contributions canadiennes ont eu lieu en mer et dans les airs. Trois destroyers de la Marine royale du Canada (les NCSM CayugaAthabaskan et Sioux) ont été déployés dans les eaux coréennes en juillet 1950. Ils ont été les premiers d’une série de huit navires de guerre canadiens au total à servir dans la guerre de Corée. Leurs missions consistaient entre autres à bloquer l’accès aux côtes, à prévenir les débarquements amphibies ennemis, à protéger la flotte de l’ONU, à bombarder les cibles terrestres et à apporter de l’aide humanitaire.

L’Aviation royale du Canada (ARC) a commencé à soutenir les forces de l’ONU en Corée dès le début de la guerre. À partir de juillet 1950, le 426e Escadron de transport de l’ARC transportait des personnes et du matériel au-dessus de l’océan Pacifique. En juin 1954, à son retrait de Corée, cette unité avait effectué un total de 600 allers et retours au-dessus du Pacifique, transportant plus de 13 000 passagers et 13 000 millions de kilogrammes de fret et de courrier, sans subir une seule perte.

426e Escadron de transport «  Thunderbird », vers 1950-1954. Image reproduite avec l’aimable autorisation de l’Association des vétérans de la Corée et de l’Aviation royale du Canada.

Vingt-deux aviateurs canadiens ont également servi dans les forces américaines, prenant part à des missions de combat dans le ciel de la Corée. On attribue à ces pilotes la destruction ou l’endommagement de 20 chasseurs à réaction ennemis ainsi que la démolition de plusieurs trains et véhicules. Ernest Glover est reconnu pour avoir abattu trois avions ennemis au cours de son service dans la guerre – un record chez les pilotes canadiens[vii].

Conclusion

L’armistice du 27 juillet 1953 a mis fin à la phase de combat de la guerre de Corée. Jusqu’à ce jour, environ 27 000 militaires canadiens avaient servi dans la région : 23 000 membres de l’Armée canadienne, 3 000 membres de la Marine royale du Canada et 1 000 membres de l’Aviation royale du Canada. Parmi eux, 516 ont perdu la vie. Tous ces Canadiens ont contribué à la préservation de la Corée du Sud en tant que nation indépendante. Malgré la fin des combats actifs, le Canada a assuré une présence militaire dans un rôle de maintien de la paix en Corée après l’armistice et pendant une bonne partie des années 1950.

Le 2e bataillon du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry en Corée, vers 1943-1965. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Bibliothèque et Archives Canada.

[i] David. J. Bercuson, Blood on the Hills: The Canadian Army in the Korean War (University of Toronto Press, 1999, p. 87).

[ii] Herbert Fairlie Wood, Singulier champ de bataille : Les opérations en Corée et leurs effets sur la politique de défense du Canada(ministère de la Défense nationale, 1966, p. 95).

[iii] Le Projet Mémoire, « David Crook (source primaire) ». 

[iv] Le Projet Mémoire, « Interview with Phil Burke » (en anglais seulement). 

[v] Le Projet Mémoire, « Keith Duke Sherritt » (en anglais seulement). 

[vi] Le Projet Mémoire, « Donovan Redknap (source primaire) ». 

[vii] Valour Canada, « Korean War: Ernest Glover ».