Citez

Engagements climatiques du Canada

Paroles courageuses, actions décevantes

Par : Eric Murphy

Pour de nombreux Canadiens préoccupés par l’environnement, l’année 2015 a marqué un tournant. Stephen Harper, le premier ministre accusé de « museler » les climatologues et qui avait déjà avancé que le protocole de Kyoto des Nations Unies était un « plan socialiste destructeur d’emplois et d’économie visant à pomper l’argent des pays producteurs de richesses », venait de quitter ses fonctions[1][2]. Il sera remplacé par Justin Trudeau, un nouveau premier ministre qui présente un programme beaucoup plus respectueux du climat. En l’espace de quelques semaines, Trudeau se retrouve à l’ONU pour la COP21, la convention sur le climat à l’origine de l’Accord de Paris. Sur cette scène mondiale, M. Trudeau déclare : « Le Canada est de retour, mes bons amis. Nous sommes là pour vous aider. »[3]

Mais d’où revient le Canada précisément? Pour M. Trudeau, la réponse est claire – de l’inaction de son prédécesseur en matière de climat. Et maintenant? 

Au début des années 1990, le Canada a acquis une réputation de leader au sein du mouvement environnemental[4]. Cette réputation est attribuable à un certain nombre de mesures et de politiques environnementales innovantes. Le Canada a joué un rôle de premier plan dans l’élaboration du protocole de Montréal relatif à des substances qui appauvrissent la couche d’ozone, un accord mondial signé en 1987 pour réduire les dommages causés à la couche d’ozone. En 1992, des scientifiques canadiens mettent au point l’indice UV, adopté en vue d’une utilisation internationale par l’Organisation mondiale de la santé et le Programme des Nations unies pour l’environnement en 1994[5].

L’année 1992 est également une année charnière pour la réponse des Nations Unies au changement climatique. En réaction au consensus croissant de la communauté scientifique sur le caractère réel et imminent de ces changements, les Nations Unies établissent la Convention‑cadre des Nations Unies sur les changements climatiques. Le Canada est le premier pays du G7 à ratifier le traité, consolidant ainsi sa réputation d’innovateur et de leader dans le domaine de l’environnement[6]. Cette réputation s’est consolidée au cours des deux décennies suivantes, les gouvernements libéraux et conservateurs ayant signé tous les grands projets de loi des Nations Unies sur le climat, notamment le protocole de Kyoto, en 2002, et l’Accord de Copenhague, en 2009. 

Ainsi, lorsque Trudeau déclare que le Canada est « de retour » en signant l’Accord de Paris en 2015, c’est précisément à ce Canada qu’il fait référence. Un pays profondément respectueux de la nature, pilotant des recherches environnementales innovantes, parmi les premiers à s’engager à atteindre de nouvelles cibles climatiques. Mais en 2015, cette réputation est mise à mal et ne fera que décevoir au cours des années qui suivront l’élection du premier ministre Trudeau et son discours sur l’Accord de Paris. 

Le très honorable Justin Trudeau, Premier ministre du Canada, prononce la déclaration nationale du Canada lors de la COP21, Paris, 2015. Image reproduite avec l’aimable autorisation du Cabinet du Premier ministre du Canada.

Après le travail très concret et efficace réalisé par le Canada sur le protocole de Montréal et l’indice UV à la fin des années 1980 et au début des années 1990, le soutien manifesté par plusieurs gouvernements successifs envers les progrès environnementaux masque des décennies d’inaction en matière de climat. Le message d’activisme environnemental que nos gouvernements véhiculent sur la scène internationale est bien différent des politiques qui s’appliquent à domicile. 

En novembre 2023, un audit du bureau du commissaire à l’environnement révèle que le gouvernement libéral du Canada n’atteindra pas les objectifs de réduction des émissions fixés pour 2030[7]. Jerry DeMarco, commissaire à l’environnement et au développement durable, ne mâche pas ses mots : « Le Canada est le seul pays du G7 à n’avoir réalisé aucune réduction d’émissions depuis 1990 ».

Mais il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau. Lorsque Trudeau a annoncé le « retour du Canada », on aurait pu penser qu’il faisait référence aux orientations prises par ses derniers prédécesseurs au Parti libéral. Cependant, malgré la ratification du protocole de Kyoto par Jean Chrétien, les émissions de gaz à effet de serre augmenteront plus rapidement sous Paul Martin et Jean Chrétien que sous Stephen Harper[8]. En fait, les émissions ont légèrement diminué à l’époque Harper, mais cette baisse est attribuable à la crise financière de 2008 et aux mesures climatiques prises par certains gouvernements provinciaux, plutôt qu’à l’intervention du gouvernement fédéral[9].

Trudeau suivra de près le plan établi par ses trois prédécesseurs. Comme Chrétien, Trudeau saute sur l’occasion de signer le dernier traité climatique de l’ONU (en l’occurrence, l’Accord de Paris), mais ne fait pas fait grand‑chose par la suite pour atteindre les objectifs climatiques cruciaux du traité. Comme pour Harper, les plus grandes réussites de Trudeau en matière de climat sont attribuables à des facteurs extérieurs (dans son cas, la diminution de la demande en combustibles fossiles pendant la pandémie de COVID‑19). 

La signature de l’Accord de Paris est sans aucun doute une puissante déclaration, mais elle semble n’être formulée que pour le bénéfice des pays de la communauté internationale qui composent l’ONU. Au niveau national, les actions du gouvernement Trudeau sont en contradiction avec les déclarations du premier ministre en 2015. Il apparaît évident que le gouvernement fédéral du Canada a deux visages : celui de l’environnementaliste, qu’il arbore sur la scène internationale, et celui qu’il réserve aux dirigeants et lobbyistes du secteur pétrolier, dont bon nombre occupent des postes importants au sein des conseils d’administration des grandes institutions financières canadiennes, en particulier les banques et les caisses de retraite[10].

Trudeau dévoile simultanément ces deux visages en 2018, lorsqu’il déclare une urgence climatique nationale, puis achète l’oléoduc Trans Mountain le lendemain[11],[12]. Le financement de projets comme l’oléoduc Trans Mountain va directement à l’encontre des objectifs fixés dans l’Accord de Paris, et cet achat de 4,5 milliards de dollars est loin d’être le seul investissement du gouvernement fédéral dans les combustibles fossiles. En 2020, le gouvernement Trudeau dépensait au moins 13,8 milliards de dollars par année en financement public pour des projets pétroliers et gaziers, faisant ainsi du Canada le plus grand bailleur de fonds au monde pour des projets de combustibles fossiles par habitant, et le deuxième plus grand bailleur de fonds à l’échelle mondiale, après la Chine[13]. En 2022 seulement, on estime que le gouvernement fédéral a accordé plus de 20 milliards de dollars de subventions au secteur pétrolier et gazier, dont plus de 10 milliards de dollars destinés à l’oléoduc Trans Mountain[14].

Image reproduite avec l’aimable autorisation de Environmental Defence.

De telles mesures ont largement éclipsé les investissements dans les énergies vertes et les autres mesures de lutte contre la pollution prises par le Canada depuis la signature de l’Accord de Paris, comme la mise en œuvre de la tarification du carbone à l’échelle nationale. De 2005 à 2021, les émissions de gaz à effet de serre du Canada ont diminué de 8,4 %, ce qui est bien en deçà des engagements pris par le Canada. En outre, cette modeste diminution coïncide avec le début de la pandémie de COVID‑19, qui a imposé un ralentissement aux secteurs de l’énergie et des transports et réduit les émissions à l’échelle mondiale[15].

Il ne s’agit pas de dire que l’Accord de Paris lui‑même a été un échec, ou de minorer le travail continu de l’ONU pour amener les pays à lutter tous ensemble contre les changements climatiques. De nombreux pays ont réalisé des progrès significatifs en ce qui a trait à la réduction de leurs émissions. La Suède est en avance sur ses objectifs en matière d’énergies renouvelables; en effet, 60 % de l’électricité du pays provient de sources d’énergies renouvelables, et ce, depuis 2022[16]. La Norvège tire 98 % de son électricité des énergies renouvelables et est un leader mondial en ce qui a trait à l’adoption des véhicules électriques, puisque 8,1 % de sa population possédait un véhicule électrique en 2020[17].

L’Accord de Paris confirme également à plusieurs reprises les droits des peuples autochtones. Dans ce cadre, les pays d’Amérique latine et des Caraïbes ont promis de nouvelles protections pour les défenseurs de l’environnement, y compris les peuples autochtones qui font campagne contre l’exploitation forestière, minière et pétrolière dans les zones protégées[18]. Pendant ce temps, le Canada resserrait la criminalisation des défenseurs des terres autochtones, en particulier les Wet’suwet’en qui protestaient contre le gazoduc Coastal GasLink en Colombie‑Britannique. Ces actions sont très éloignées de la déclaration de Trudeau lors de la COP21, lorsqu’il a déclaré : « Il est très important que nous travaillions avec nos provinces, nos territoires, nos villes et nos dirigeants autochtones qui jouent un rôle de premier plan dans la lutte contre le changement climatique. Les peuples autochtones savent depuis des milliers d’années comment prendre soin de notre planète. Le reste d’entre nous a encore beaucoup à apprendre »[19].

En 2023, le gouvernement fédéral a recommencé à faire des progrès encourageants pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris. En l’espace de quelques semaines, au début de décembre, le gouvernement a dévoilé un certain nombre de nouveaux engagements et d’initiatives, notamment des propositions de règlement visant à interdire la combustion de méthane dans la production pétrolière et gazière d’ici 2030, une proposition de cadre réglementaire pour plafonner les émissions du secteur pétrolier et gazier, la nouvelle loi sur les emplois durables qui sera débattue à la Chambre des communes, et une promesse de 16 millions de dollars pour créer un nouveau fonds mondial de lutte contre les dommages causés par le changement climatique[20][21][22][23]. Plus tôt dans l’année, le gouvernement a également dévoilé des plans visant à supprimer progressivement les subventions inefficaces accordées aux industries du pétrole et du gaz[24].

S’ils sont respectés, ces engagements représenteront des étapes importantes pour aider le Canada à atteindre les objectifs de l’Accord de Paris, mais il existe encore un écart important entre l’avenir que l’Accord esquisse et la situation actuelle du Canada. Comme l’a dit M. Trudeau dans son discours suivant l’Accord de Paris, « ceux qui peuvent agir doivent le faire ». Depuis plus de trois décennies, le Canada déclare, lors des grands forums de l’ONU, que non seulement il peut agir, mais qu’il agira. Malgré cela, les mesures significatives que nous avons prises sont neutralisées par le maintien des investissements dans les sables bitumineux, et nos émissions de gaz à effet de serre n’ont pas diminué. Il reste encore du temps pour faire marche arrière, mais pas autant que lorsque les Nations Unies nous ont demandé d’agir en 2015, en 2009, en 2002 ou en 1992.  

Des participants à un rassemblement à Vancouver s’opposent au projet d’oléoduc Northern Gateway, 2015. Image reproduite avec l’aimable autorisation de CBC News.

[1] Wendy Palen, « When Canadian Scientists Were Muzzled by Their Government », dans The New York Times (2017).

[2] CBC News, « Harper’s Letter Dismisses Kyoto as ‘Socialist Scheme‘ », sur cbc.ca (2007).

[3] Justin Trudeau, « Déclaration nationale du Canada à la COP21 », sur canada.ca (2015).

[4] Vanessa Hrvatin, « A Brief History of Canada’s Climate Change Agreements », dans Canadian Geographic (2016).

[5] Gouvernement du Canada, « Au sujet de l’indice UV », sur canada.ca (modifié en 2018). 

[6] Vanessa Hrvatin, « A Brief History of Canada’s Climate Change Agreements », dans Canadian Geographic (2016).

[7] Peter Zimonjic, « Liberal Government Set to Miss 2030 Emissions Targets, Says Environment Commissioner Audit », sur cbc.ca (2023).

[8] Gouvernement du Canada, « Émissions de gaz à effet de serre », sur canada.ca (modifié en 2023).

[9] Leslie Young, « Reality Check: Have Greenhouse Gas Emissions Decreased as the Economy Grows? », sur globalnews.ca (2015).

[10] John Woodside, « Banks, Big Oil and Boards : Untangling the Relationship between Fossil Fuels and Finance », dans The National Observer (2022).

[11] The Narwhal, « Prime Minister Justin Trudeau on Climate Change », sur thenarwhal.ca.

[12] The Narwhal, « Trans Mountain Pipeline », sur thenarwhal.ca.

[13] Mitchell Beer, « Canada Leads G20 in Per Capita Public Financing to Oil and Gas », dans The Energy Mix (2020).

[14] Environmental Defence, « The Running List of Federal Fossil Fuel Subsidies in Canada in 2022 », sur environmentaldefence.ca (2022).

[15] P. Bhanumati, Mark de Haan, & James William Tebrake, « Greenhouse Emissions Rise to Record, Erasing Drop During Pandemic », dans IMFBlog (2022).

[16] Institut suédois, « Swedes Use a Lot of Energy, Yet Emissions Are Low. The Key? Renewable Energy », sur sweden.ca.

[17] Rob Binns, « Countries That Will Survive Climate Change : Is Your Country on the List ? », dans The Independent (2023).

[18] «  Draft Decision I/6, Human Rights Defenders in Environmental Matters », dans la première réunion de la Conférence des parties à l’Accord régional sur l’accès à l’information, la participation publique et l’accès à la justice à propos des questions environnementales en Amérique latine et dans les Caraïbes (2022).

[19] Justin Trudeau, « Déclaration nationale du Canada à la COP21 », sur canada.ca (2015).

[20] Mia Rabson, « Canada proposes new methane emissions rules for oil-and-gas sector », sur CTVNews (2023).

[21] Peter Zimonjic, « Federal Government Unveils What It Calls a ‘Strict’ Oil and Gas Cap to Curb Emissions », sur cbc.ca (2023).

[22] Natasha Bulowski, « Sustainable Jobs Act Heads Back to the House after Chaos in Committee », dans The National Observer (2023).

[23] Kyle Bakx, « Canada Commits $16M to New Global Climate Damage Fund », sur cbc.ca (2023).

[24] Mitchell Beer, « Canada Restricts Oil and Gas Subsidies, Leaves Open Door for Indigenous Projects, CCS », dans The Energy Mix (2023).