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La santé dans l’histoire selon la démarche curatoriale : un cadre de travail éducatif

Dre Madeleine Mant

Résumé

Il est possible de comparer l’histoire et les récits des phénomènes médicaux dans le temps à un enchevêtrement complexe de corps, de moments, d’institutions, de biologie et de culture. La pensée interdisciplinaire permet de les aborder et de tenter de les comprendre; c’est pourquoi les éducateurs et les élèves doivent relever un défi de taille, soit d’apprécier le nombre d’angles d’approche permettant de comprendre le passé. Dans cet ouvrage, je fais état du parcours qui m’a mené à la démarche curatoriale et mets l’emphase sur la multitude de façons dont un simple artéfact, photographie ou événement peut inspirer une réflexion curatoriale. La méthodologie de la démarche curatoriale habilite les intéressés à accorder plus d’importance au processus qu’au produit, encourage leur examen critique du matériel de recherche et à prendre en considération leur propre position dans l’espace-temps. Je propose aux élèves six étapes à suivre pour les aider à aborder l’histoire des phénomènes médicaux selon la démarche curatoriale : (1) Formuler le thème étudié dans le contexte de la santé publique; (2) Cerner les zones de chevauchement; (3) Élaborer une taxinomie de questions pour faire émerger une empathie propre à cette période de l’histoire; (4) Encourager l’engagement grâce à la méthodologie de sélection et de tri; (5) Établir le véhicule idéal pour partager/faire connaître les produits d’apprentissage; (6) Célébrer l’apprentissage en partageant le travail des élèves. La démarche curatoriale aide les élèves à comprendre les événements et les artéfacts historiques comme le produit de processus sociaux, culturels, biologiques, économiques, politiques et interpersonnels. 

La Dre Madeleine Mant a été récipiendaire du programme des bourses postdoctorales Banting du Conseil de recherches en sciences humaines à l’Université Memorial de Terre-Neuve avant de devenir associée de recherche en anthropologie de la santé à l’Université de Toronto à Mississauga. Ses recherches s’articulent sur l’étude approfondie des expériences en matière de santé dans le temps en incorporant des méthodologies de recherche bioarchéologique, d’histoire de la médecine et d’anthropologie médicale. 

 

J’ai entrepris mon cheminement dans la démarche et l’enseignement curatoriaux pendant les étés de mes études de premier cycle, à titre d’interprète historique au Fort Edmonton Park, un musée d’histoire vivante d’Edmonton, en Alberta. Je faisais revivre des moments marquants de la traite des fourrures entre le 18e siècle et les années 1920 de la ville. Tous les matins, les membres du personnel revêtaient leur « uniforme »; des vêtements historiques reconstitués avec soin par des costumiers à l’aide de patrons, de tissus et de matières d’époque. Nous revêtions des jupons, des collets raidis à l’empois et nous remontions notre chevelure dans des chignons élaborés afin de donner vie au passé. 

En tant qu’interprète, je m’exprimais autant à la première qu’à la troisième personne et faisais appel à des styles d’interprétation fluides pour m’adapter au niveau d’aise et d’engagement des visiteurs. Certains d’entre eux acceptaient à cœur joie de se prêter au jeu et de remonter le temps; ils posaient des questions pertinentes pour l’époque sur les récoltes, les bonnes manières, les techniques de danse et combien de temps je mettais à m’habiller le matin. L’expérience qui découle d’une interprétation à la première personne avec un acteur qui reste fidèle à son personnage donne lieu à des moments d’improvisation stimulants. S’il est évident que la reconstitution se déroule dans le présent, il était amusant, en compagnie de touristes vêtus de shorts et de sandales qui prennent des photos avec leur cellulaire, de clamer que « nous sommes en l’an de grâce 1885 ». D’autres visiteurs préféraient découvrir l’histoire par le biais du détachement temporel. L’interprétation à la troisième personne convient mieux à leur type d’apprentissage; l’interprète conserve son rôle de guide historique même s’il a recours à des références populaires pour expliquer les réalités du passé. Je préfère recourir à cette méthode d’interprétation flexible, où chaque rencontre avec un visiteur se fait à la première personne pour ensuite basculer entre les points de vue et donner lieu à des discussions contextualisées; chaque visiteur peut par conséquent vivre une expérience qui lui convient et organiser sa propre compréhension du passé. L’histoire s’adresse à tous et j’étais chargée d’aider chaque visiteur à y prendre part, à sa façon. Ces expériences ont cimenté les bases de mon enseignement : chaque élève à des besoins d’apprentissage qui lui sont propres. Leur volonté de prendre des risques et d’interagir avec le matériel du cours peut changer d’un moment à l’autre; dans ce sens, l’élève et l’éducateur tirent tous deux profit de la flexibilité et la fluidité de l’enseignement. 

L’interprétation historique est à son meilleur lorsqu’on accepte de se salir les mains et de sentir la fumée du feu de bois. Pendant trois étés, j’ai incarné des personnages historiques d’Edmonton de 1885 pour prendre en charge, l’été suivant, le rôle d’une infirmière revenant de son service en Europe pendant la Grande guerre. J’ai appris à travailler comme on le faisait à l’époque, soit allumer un feu de camp avec une pierre à feu, à nettoyer et entretenir un poêle en fonte et à développer de bons arguments quant aux élections de 1888 des Territoires du Nord-Ouest. J’ai conduit une camionnette Roadster Modèle A 1928 de Ford à transmission manuelle pour crier « huzzah[1]! » lorsque le moment était à la fête; l’histoire s’infiltrait dans mon quotidien. En accueillant des milliers de visiteurs au parc chaque année, j’ai compris que le processus avait une plus grande valeur que le produit. Ultimement, il importait peu que la miche de pain cuite dans une cocotte sur le feu de bois soit dorée uniformément; c’étaient les discussions que nous échangions avec les visiteurs autour du feu de camp qui avaient de la valeur. Telle était la première leçon de ma démarche curatoriale : sélectionner judicieusement les activités et les artéfacts les plus propices aux dialogues et aux échanges. 

Les conversations ne manquent jamais lorsqu’il est question de santé et de médecine puisque nous avons tous un corps et chaque corps a une histoire à raconter. J’éprouvais toujours du plaisir à faire revivre les activités du bureau d’un médecin de 1885; les rangées d’instruments chirurgicaux anciens généraient des conversations riches et donnaient lieu à des réactions aussi dramatiques que passionnantes (« ça servait à quoi? »). On s’interrogeait souvent sur mes cheveux coupés très courts et lorsqu’on me posait des questions (parce que moi, je « vivais » en 1885), j’expliquais que j’avais eu la scarlatine l’hiver dernier et qu’on m’avait coupé les cheveux pour tenter de me guérir. Ces associations entre le connu et l’inconnu ont mené à la seconde leçon de ma démarche curatoriale : puiser dans les connaissances générales des visiteurs pour faire émerger signification et compréhension. Mon travail avait le pouvoir de donner vie au passé dans le moment présent. 

Ces conversations à propos de la santé m’ont amenée à réfléchir sur mes propres interactions avec la biomédecine : comment aurais-je souffert des bronchites et des amygdalites de mon enfance si je n’avais pas eu accès à des antibiotiques? Est-ce que je serais à risque de souffrir d’ostéomalacie (le rachitisme chez l’adulte) si je portais tous les jours mes vêtements historiques (qui couvrent la totalité de ma peau à l’exception de mon visage)? À quel point ma vie serait-elle différente (en ce qui a trait à l’acné et à la maternité) si je n’avais pas accès à des contraceptifs hormonaux? J’abordais, à cette époque, ces questions dans un contexte historique, en me demandant : « et si j’étais née au siècle dernier? ». Comment les réalités de l’époque auraient-elles affecté mon corps? Or ces questions historiques impliquaient tout autant les dimensions personnelle, socioculturelles et profondément politiques et exigeaient une réflexion contextuelle. Mes réponses auraient été drastiquement différentes si je n’étais pas née au 20e siècle, mais pis encore si je n’étais pas née en tant que femme cisgenre blanche et hétérosexuelle avec les privilèges qui y sont associés. La troisième leçon : il est primordial de puiser dans son propre contexte temporel et spatial pour enseigner à d’autres. 

J’ai depuis obtenu une formation d’anthropologue de la santé et travaillé au sein et au croisement de plusieurs domaines dont la bioarchéologie (l’étude des restes humains provenant de sites archéologiques ou de contextes historiques), l’histoire de la médecine et l’anthropologie médicale, pour étudier les moments microhistoriques des personnes et de leur état de santé au fil du temps. Faire des fouilles et examiner des restes de squelettes humains pour y déceler des signes de traumatisme ou de maladies nous permet de « lire » les ossements comme les pages d’un livre, pour y découvrir les récits de santé et du bien-être. L’ostéobiographie, l’étude du squelette d’une personne pour mieux connaître son histoire, est un outil puissant pour comprendre les vies des individus. Dans d’autres contextes, il est possible d’en apprendre davantage sur la vie d’une personne en accédant aux registres et archives des hôpitaux, des prisons, des hospices ou des notes d’un chirurgien. Ce sont ces nœuds enchevêtrés et kaléidoscopiques de corps, de moments, de santé et d’institutions qui motivent mon programme de recherches. Je veux savoir si cette personne a vécu une vie saine ou malade. Quels étaient les effets des divers agents de stress (tant biologiques que socioculturels) sur son corps? Comment cet individu a-t-il abouti ici? Dans la file d’attente d’un hôpital, le certificat d’admission d’une maison de correction ou dans la tombe anonyme d’un cimetière? Que s’est-il passé dans la vie de cette personne (et après son décès?) pour qu’il aboutisse ici?

Toutes ces questions exigent une mise en contexte. L’intersectionnalité et la syndémie peuvent nous aider à entrevoir et comprendre les expériences de santé des individus d’hier et d’aujourd’hui. L’intersectionnalité est un terme de Kimberlé Crenshaw; il s’agit d’une théorie qui se base sur les travaux de féministes et de spécialistes en droit noires qui mettent en valeur comment le chevauchement et l’interaction entre les divers aspects de l’identité d’une personne (tels que ses sexe, genre, race ou origine ethnique, âge, sexualité, habiletés ou handicaps, etc.) créent et entretiennent les inégalités sociales. L’approche intersectionnelle de la santé implique une étude approfondie du contexte unique d’une personne, plus particulièrement lorsqu’il s’agit de personnes marginalisées dans une société donnée. La syndémie, terme proposé par l’anthropologue médical Merrill Singer, met l’accent sur le fait que pour discuter de questions de santé, nous devons prendre en compte les interactions synergistes biologiques des processus des maladies dans le corps d’une personne, mais aussi comment ces maladies sont influencées par le contexte socioéconomique et socioculturel, notamment l’expérience d’agents de stress, de pauvreté, d’accès aux soins de santé (économique et géographique), etc. Tous ces éléments sont reliés. Les gens vivent une expérience du monde qui varient énormément tout dépendant de la vision qu’ils ont d’eux-mêmes et de celle que le monde a d’eux. Ces cadres de travail peuvent contribuer grandement à la démarche curatoriale : plus nous prenons d’éléments en considération, plus il est possible de mettre en lumière l’expérience du vécu d’une personne dans le monde.

Je pense qu’il est impératif d’enseigner et de faire des recherches sur les maladies historiques, tant aiguës que chroniques, en les abordant avec toute l’ouverture et le caractère inclusif de la démarche curatoriale. Tout comme un directeur de musée choisit les objets à présenter au public et prépare à cet effet des affiches didactiques, l’enseignement implique une sélection soignée du matériel pour assurer une compréhension claire des thèmes et du contexte. Les leçons qui m’ont permis d’élaborer ma démarche curatoriale me permettent de réfléchir adéquatement aux méthodes, au contenu et au mode d’enseignement avant d’interagir avec les élèves : (1) sélectionner les thèmes ou activités les plus susceptibles de stimuler l’intérêt et la créativité; (2) établir quels angles d’approche vont contribuer à l’émergence de la signification chez les élèves; et (3) passer en revue et reconnaître notre propre contexte temporel et spatial. 

Ensuite, comment faire pour mettre, dans un environnement d’apprentissage en ligne synchrone, la démarche curatoriale en pratique pour étudier la santé historique? Le cadre de travail suivant vous propose une façon d’y arriver : 

Politique et droit (études sociales)

  1. Qui était Premier ministre à cette époque? Qui étaient les membres du cabinet? Qui était chargé de la santé publique? 
    1. Quel rôle jouait le gouvernement local en matière de santé?
    1. Les lois en vigueur protégeaient quels droits à cette époque?

Prospérité individuelle (santé, histoire, langues, arts)

Biologie et biomédecine (biologie, chimie)

La démarche curatoriale promeut la pluralité des angles d’approche et met en lumière le fait que chaque élément sélectionné peut être examiné de plusieurs points de vue. La photographie d’infirmières ayant servi au front occidental en 1918 peut donner lieu à des discussions sur la théorie microbienne, les uniformes (et la mode contemporaine), les technologies militaires et le rôle évolutif des femmes dans la société. Une bouteille d’insuline du milieu des années 1920 traduit la rencontre de la technologie biomédicale, de l’éthique des tests sur les animaux, des lois sur les brevets, de l’histoire canadienne, des rôles sociaux des chercheurs et de la célébrité. Lorsqu’on pose l’idée qu’un objet, un article de journal ou une photographie est la concaténation de processus sociaux, historiques, économiques, politiques et biologiques, nous encourageons les élèves à reconnaître les forces qui étaient en jeu au moment de la création de cet objet, de cette idée ou de ce moment. 

Se pencher sur les questions de santé dans le cadre de la démarche curatoriale permet à l’apprenant de prendre connaissance du contexte, des thèmes et des sources interdisciplinaires d’information qui s’y rattachent. Bien que les travaux effectués selon cette démarche donneront sans aucun doute naissance à des projets fantastiques, l’objectif principal est d’encourager les élèves à faire le travail de réflexion curatoriale. J’ai eu le privilège d’en apprendre longuement sur le passé et de l’interpréter de façon épistémologique et phénoménologique, soit en revêtant des costumes historiques, en faisant des fouilles dans des sites archéologiques et en explorant diverses archives pour y dénicher des histoires médicales. Ces expériences ont profondément influencé mon style d’enseignement et mon approche des questions historiques. C’est en encourageant les élèves à considérer les événements et les artéfacts historiques comme le résultat de processus sociaux, culturels, biologiques, économiques, politiques et interpersonnels qu’ils peuvent apprécier et bénéficier de la démarche curatoriale. Établir des liens entre ce que nous comprenons du passé et aider les élèves à voir le monde à partir de leur point de vue et de la place que leur corps occupe dans le monde leur permet de faire des liens significatifs et de favoriser un apprentissage à chaque étape de leur vie. À titre d’éducatrice, je pense que ces possibilités méritent un huzzah clamé haut et fort!

[1] Huzzah est une exclamation de surprise et d’enthousiasme archaïque provenant de l’Angleterre. En Amérique du Nord, on utilise plutôt « hooray » (hourra). Son usage est vieilli; on l’utilise dans les contextes d’époque ou de manière auto-dérisoire (ndlt).