Les éclosions de maladies infectieuses, de la peste à la COVID-19 : un tour d’horizon

John Lorinc

Bien avant que des expressions comme « distanciation sociale », « auto-isolement » et « aplanir la courbe » ne deviennent des référents[AF1]  linguistiques de la pandémie de COVID-19, au début de 2020, les Canadiens s’étaient familiarisés avec une autre terminologie du domaine de la santé publique : les messages d’intérêt public, cordiaux mais insistants, sur l’importance de se faire vacciner contre la grippe chaque année, parfois dès la fin de l’automne. Les agences de santé plaçaient des annonces dans les abribus, les journaux et les sites Web, tandis que les chaînes de pharmacies offraient la vaccination gratuite dans certaines régions. 

            Ces avis encourageaient les Canadiens à prendre des mesures pour se prémunir contre une maladie infectieuse qui peut, selon l’année et la gravité, être simplement désagréable, franchement débilitante ou occasionnellement mortelle. La réaction du public a évolué au fil du temps, mais les taux de vaccination contre la grippe chez les Canadiens adultes de moins de 65 ans sont restés à moins de 40 % dans l’ensemble de la population[1]. Cependant, au lendemain de l’éclosion de la COVID-19, il semble prudent de prédire que les autorités de santé publique faisant la promotion de cette mesure de prévention contre la grippe et, peut-être un jour, contre la COVID-19, trouveront un auditoire beaucoup réceptif.

            Il y a un siècle, après la pandémie de la grippe « espagnole » de 1918-1919, peu de Canadiens avaient besoin qu’on leur rappelle à quel point une infection respiratoire virale pouvait être mortelle. Les estimations varient, mais de 50 à 100 millions de personnes de par le monde ont été emportées par la pandémie la plus dévastatrice de l’histoire – un événement qui, étrangement, s’est estompé dans nos mémoires.

            De nos jours, les personnes raisonnablement bien informées savent que chaque nouvelle vague de la grippe provient de l’Asie et se répand autour de la planète selon des modèles prévisibles. Et elles peuvent même être au courant que certaines souches (H1N1 ou grippe aviaire) sont difficiles à traiter, tandis que d’autres variantes risquent d’engendrer des pandémies, comme cela a été le cas non seulement en 1918, mais aussi en 1957, en 1968 et en 2019.

            Les personnes plus âgées se souviendront aussi de l’épidémie de poliomyélite, ou polio, qui a pris de l’ampleur partout au Canada de la fin des années 1920 à la fin des années 1950, avant qu’un vaccin ne soit facilement accessible. La « paralysie infantile », ainsi qu’était appelée la polio, a laissé dans son sillage près de 50 000 enfants, ainsi que des adultes, aux prises avec divers degrés de faiblesse musculaire et de paralysie. Le poliovirus a aussi été à l’origine de plus de 4 100 décès après un grave affaiblissement ou une paralysie des muscles contrôlant la respiration, et ce, malgré l’assistance d’un « poumon d’acier »[2].

            Durant les années 1980 et 1990, le VIH, qui s’attaque au système immunitaire et se transmet par contact sexuel, transfusion sanguine ou seringue intraveineuse utilisée par les toxicomanes, s’était répandu rapidement autour du monde. Le syndrome d’immunodéficience acquise (sida) a été mortel jusqu’au développement de régimes de traitement, au lancement de campagnes de sensibilisation du public et à l’adoption d’autres mesures préventives. En 2003, des milliers de personnes sont devenues malades, et de nombreuses autres ont perdu la vie, à cause d’une éclosion particulièrement grave à Toronto, qui semblait cibler les hôpitaux et les travailleurs de la santé. C’était le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), une infection semblable à une pneumonie causée par un nouveau coronavirus (similaire à la COVID-19) provenant de la Chine et importé au Canada[3].[AF2] 

            Par ailleurs, certaines sous-populations, comme les personnes qui fréquentent les refuges pour sans-abris ou des membres de communautés autochtones, notamment inuites, ont connu des éclosions de tuberculose, même si les autorités de santé publique avaient pris des mesures pour contenir la propagation chez les personnes vulnérables[4]. Ces dernières années, la rougeole a fait un retour spectaculaire dans de nombreuses régions dans le monde, y compris dans des villes canadiennes, en raison de parents sans cesse plus nombreux qui refusent de faire vacciner leurs enfants, cédant à la crainte non fondée scientifiquement, mais alimentée dans les médias sociaux, d’un lien entre le vaccin contre cette maladie et l’autisme.

            Cependant, jusqu’à la pandémie de COVID-19, il serait juste de dire que les sociétés urbaines modernes ne se préoccupaient plus de la menace d’éclosions de maladies infectieuses répandues comme celles qui ont ravagé des communautés entières à d’autres époques. Bien que le sentiment de sécurité qui prévalu jusqu’ici soit ancré dans une véritable confiance à l’égard des mesures de protection de la santé publique et de la science médicale, il révèle une forme de complaisance sociale et d’amnésie quant aux dommages que peuvent infliger des maladies infectieuses, qu’elles soient causées par des bactéries et des virus connus ou nouveaux.

            Parmi tous ces exemples anciens, celui offert par la pandémie de grippe « espagnole » est unique par son intensité et son étendue. L’histoire de cette pandémie offre aux Canadiens et Canadiennes du 21e siècle, qui bénéficient de soins de santé modernes et d’une médecine de pointe, un précieux éclairage sur les répercussions et les séquelles de la pandémie de COVID-19. En apprenant cette histoire, en nous en souvenant et en l’honorant, nous faisons preuve d’humilité et reconnaissons le pouvoir de la nature d’infliger encore souffrances et trépas. Pour la plus grande partie de l’histoire connue, les êtres humains ont vécu avec la menace d’une mort soudaine ou d’une infirmité aux mains de maladies qu’ils ne comprenaient pas. Nous en savons aujourd’hui beaucoup plus que nos ancêtres, mais notre bien-être ne dépend pas que de la science, mais aussi d’une vaste et profonde compréhension de l’histoire de tragédies du passé. 

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            Au cours du Moyen Âge et tout au long du 19e siècle, des pandémies associées aux infestations de rats, à la contamination de l’eau et à la promiscuité décimaient régulièrement les populations urbaines dans la plus grande partie de l’Europe et en Asie. La peste bubonique, transmise par les puces et autres parasites, a été l’une des plus mortelles. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, la peste bubonique, aussi appelée « peste noire », a tué environ 50 millions de personnes dans l’Europe du 14e siècle et a continué de circuler pendant plusieurs centaines d’années par la suite. La peste existe toujours, quelques milliers de personnes étant infectées chaque année partout dans le monde, mais on peut désormais facilement traiter la maladie avec des antibiotiques[5]. Pendant des générations, l’on a considéré les rats comme des vecteurs d’infection, mais de récentes recherches donnent à penser que la peste se répand par la transmission de parasites humains[6].

            Plus tard, les conditions de la vie urbaine ainsi que les migrations de masse sont devenues des facteurs clés de propagation de maladies très contagieuses et mortelles telles que la variole, le typhus et le choléra, qui se propageaient dans les villes où les réserves d’eau, comme les puits ou les cours d’eau, étaient polluées par les excréments humains. Des épidémies successives de choléra, une maladie qui cause une diarrhée extrême et peut entraîner la mort par déshydratation dans les heures suivant l’exposition à la bactérie qui en est à l’origine[7], ont déferlé sur l’Europe et se sont répandues en Amérique du Nord, par les bateaux qui emmenaient des migrants venus de la Grande-Bretagne.

            Au Canada, le choléra est arrivé dans les années 1830[8] et a déclenché des urgences sanitaires dans des villes comme Montréal et Toronto, ce qui a forcé les autorités prises au dépourvu à mettre sur pied les premiers conseils de santé publique. Les responsables locaux se sont empressés d’enterrer les morts dans une fosse commune pour tenter d’enrayer la contagion[9].

            À l’époque, personne ne savait comment le choléra et, en fait, la plupart des maladies infectieuses se propageaient d’une personne à une autre. Les scientifiques n’avaient pas encore découvert les bactéries ou virus (« germes »), puisque le microscope n’avait pas encore été inventé et que le concept de la vaccination n’en était qu’aux balbutiements. La « vaccination » a été découverte par Edward Jenner dans les années 1790 pour éviter la propagation de la variole à l’aide du virus de la vaccine (de la vache; vacca en latin). En fait, l’une des explications prédominantes pour la transmission de la maladie reposait sur le concept du « miasme » ou air putride, une idée qui remontait à la Grèce ancienne et a persisté jusque vers la fin du 19e siècle malgré les progrès réalisés en microbiologie[10].

            Comme le font remarquer Christopher Rutty et Sue Sullivan dans leur histoire de la santé publique au Canada publiée en 2010, les gouvernements coloniaux des 18e et 19e siècles ont promulgué des lois sur la mise en quarantaine, mais les responsables locaux omettaient souvent de les faire respecter[11]

            Un tournant décisif dans le confinement des flambées de maladies infectieuses a eu lieu pendant une épidémie de choléra à Londres, en Angleterre, en 1854. Des dizaines de milliers de Londoniens étaient morts dans les épidémies de choléra en 1849 et en 1853. Les réformateurs et les responsables de la santé mettaient l’accent sur les conditions de vie dégoûtantes qui sévissaient, caractérisées par les maisons surpeuplées dont les caves étaient littéralement remplies d’excréments, et par l’utilisation répandue de la Tamise comme égout à ciel ouvert. Pendant une flambée de choléra en 1854, un jeune médecin nommé John Snow a alors eu l’idée de relever sur une carte les adresses des victimes dans un quartier de l’ouest centré sur Broad Street.

            Lorsqu’il a fait l’analyse de sa fameuse « carte des fantômes », Snow s’est rendu compte que bon nombre des malades et des morts vivaient à proximité d’une pompe à eau extérieure qui s’approvisionnait à un puits contaminé par une toilette située tout près. Par contre, les gens qui travaillaient dans les brasseries locales un peu plus loin semblaient ne pas contracter la maladie. Les observations empiriques de Snow, considérées comme étant parmi les premières percées en épidémiologie moderne, ont incité les responsables locaux à retirer la poignée de la pompe à eau de Broad Street, un tournant décisif en matière de politiques de santé publique[12].

            À la fin du 19e siècle et au début du 20e, de nombreux gouvernements et défenseurs de la santé publique ont fait des pressions pour apporter des améliorations axées sur la prévention afin de limiter la propagation de maladies comme le choléra : modernisation des égouts et des réseaux d’approvisionnement en eau potable, adoption de normes de conception résidentielle et mise en œuvre de règles visant un enterrement sanitaire dans les cimetières. D’autres mesures ont suivi, comme la chloration de l’eau, la pasteurisation du lait, l’introduction de règlements pour les abattoirs ainsi que la transformation et la manutention de la viande crue.

            La production de masse de vaccins et l’avènement de campagnes de vaccination à grande échelle ont déplacé la lutte contre les maladies infectieuses et les épidémies vers le monde de la médecine préventive. Mais les gens n’ont pas immédiatement accepté la vaccination comme mesure de prévention. Pendant une flambée dévastatrice de variole à Montréal en 1885, les responsables provinciaux et municipaux ont dû rendre obligatoire la vaccination. Comme l’explique l’historien Michael Bliss dans son livre Plague: A History of Smallpox in Montreal, les communautés protestantes acceptaient de meilleur gré les campagnes de vaccination que les quartiers catholiques, et elles ont ainsi connu des taux de maladie beaucoup plus faibles[13].

            Malgré la controverse, la vaccination systématique est devenue l’une des principales mesures de prévention contre une série de maladies infectieuses. La variole a été déclarée éradiquée de la planète en 1979, et l’on est sur le point d’atteindre le même objectif pour la polio. Lancée en 1988, l’Initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite a permis de réduire l’incidence mondiale de cette maladie de 99 %; seule une poignée de pays très instables continuent de connaître quelques cas aujourd’hui[14].

            Mais ce ne sont pas toutes les maladies infectieuses susceptibles de créer des épidémies qui ont été éradiquées aussi efficacement que la variole ou la polio. Au Yémen, par exemple, on assiste à une poussée inquiétante de choléra depuis quelques années – « la plus importante et la plus rapide flambée de la maladie de l’histoire moderne – avec un million de cas prévus d’ici la fin de l’année et au moins 600 000 enfants susceptibles d’être touchés », comme l’a rapporté le journal The Guardian en octobre 2017[15].

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            Quels liens y a-t-il entre les pratiques nationales et mondiales en matière de santé publique d’aujourd’hui et la pandémie qui a fait tant de ravages dans une si grande partie de l’humanité en 1918? La réponse est complexe, entre autres parce que l’on a oublié un immense pan d’histoire de la pandémie de grippe espagnole. Les épidémiologistes de nos jours en savent pourtant beaucoup plus sur les vecteurs d’infection parce qu’ils ont analysé le mode de propagation de cette grippe pandémique, plus particulièrement en Amérique du Nord, à partir des troupes envoyées sur les champs de bataille européens et en revenant, puis dans les déplacements entre les É.-U. et le Canada. Les scientifiques saisissent maintenant comment la structure moléculaire très variable du virus de la grippe peut produire des infections restreintes ou mortelles. Nous avons aussi tiré quelques leçons durant et après la pandémie de SRAS en 2003. Toutefois, une grave constatation est ressortie durant la pandémie de COVID-19 : les pénuries de fournitures et équipements médicaux sont critiques. Et l’on a pris conscience de ce qui peut se produire lorsqu’on oublie les conséquences d’événements bouleversants.

            En fait, il reste encore beaucoup à apprendre de 1918, notamment comment des personnes ordinaires ont été forcées de composer avec la maladie, et ce, tout juste après avoir vécu une guerre atroce.

            Le site Moments Déterminants Canada (MDC) fournit une mine de renseignements sur les répercussions de cette pandémie sur la population canadienne. Il fait connaître différents points de vue sur un événement qui a largement disparu de nos mémoires. Il fait notamment mention d’une bourse de recherche sur le contexte en évolution des politiques en matière de santé publique, les réactions à la pandémie dans le milieu politique et les efforts des scientifiques pour expliquer le mode de propagation de cette famille de maladies. De plus, le site MDC comporte divers articles basés sur un éventail de sources primaires et d’histoires orales montrant comment la grippe « espagnole » a dévasté des camps militaires, des quartiers urbains ou ethniques et des communautés rurales et autochtones éloignées. Cette pandémie a même failli coûter au pays sa finale de la coupe Stanley de 1919.

            Le projet visant à souligner le centenaire de la pandémie de grippe espagnole a permis la création d’un carrefour virtuel où, au moyen de récits transmis par voie numérique, l’on peut commémorer et documenter un événement qui, bien que profondément transformateur, s’est estompé dans la mémoire collective au Canada. En plus de bénéficier de l’apport novateur d’étudiants, le site MDC repose sur des techniques de narration numériques développées pour le Digital Historian Project (projet d’historien numérique), une initiative de collaboration primée entre le conseil scolaire du district Upper Grand et le Dufferin County Museum and Archives (musée et archives du comté de Dufferin).

            L’objectif de ce projet, dont l’importance s’est accrue de façon exponentielle depuis son lancement en 2018, est de nous inoculer contre les effets mortels d’une amnésie collective. Il importe de nous souvenir non seulement pour le principe en soi, mais aussi pour contrer un laxisme qui pourrait rendre nos communautés vulnérables face à de futures épidémies dévastatrices. 


[1] www.canada.ca/fr/sante-publique/services/publications/vie-saine/2016-2017-resultats-sommaires-couverture-vaccinale-contre-grippe-saisonniere-grippe.html

[2] www.museumofhealthcare.ca/explore/exhibits/vaccinations/polio.html;connaught.research.utoronto.ca/history/ (articles nos 7 et 8)

[3] www.ehatlas.ca/sars-severe-acute-respiratory-syndrome/case-study/sars-outbreak-canada

[4] www.toronto.ca/wp-content/uploads/2017/10/95eb-TPH-TB-homeless_stats-2015.pdf

[5] www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/plague

[6] news.nationalgeographic.com/2018/01/rats-plague-black-death-humans-lice-health-science/

[7] www.mayoclinic.org/diseases-conditions/cholera/symptoms-causes/syc-20355287

[8] www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/cholera

[9] Plusieurs de ces fosses étaient situées au centre-ville de Toronto, dont une derrière la cathédrale St James (thebulletin.ca/do-st-james-park-protesters-know-whats-beneath-them/).

[10] www.carlsterner.com/research/files/History_of_Miasmic_Theory_2007.pdf

[11] www.cpha.ca/fr/cyberlivre-historique

[12] Pour un compte rendu complet sur l’histoire de John Snow et de la carte des fantômes, consultez : Steven Johnson, The Ghost Map: The Story of London’s Most Terrifying Epidemic and How it Changed Science, Cities and the Modern World, New York, 2006. 

[13] Michael Bliss, Plague: A History of Smallpox in Montreal, Toronto, 1991. 

[14] polioeradication.org/polio-today/history-of-polio/

[15] www.theguardian.com/global-development/2017/oct/12/yemen-cholera-outbreak-worst-in-history-1-million-cases-by-end-of-year


Version français arrivera bientôt!