Le jour de la Victoire en Europe a marqué la fin des combats pour la Première Armée canadienne ainsi que la libération des Pays-Bas. Plus aucune bombe n’était larguée sur les villes allemandes, l’artillerie sur le front occidental était réduite au silence et les tueries avaient cessé dans les camps de la mort, comme Auschwitz et Dachau. Or, la guerre n’était pas terminée pour autant. Les combats se poursuivaient dans le Pacifique. Ils ne prendraient fin que lorsque deux bombes atomiques seraient larguées par les bombardiers américains, au début du mois d’août 1945, sur Hiroshima et Nagasaki. Pour les Canadiens postés aux Pays-Bas, il y avait encore beaucoup à faire.

Le 5 mai 1945, le général Charles Foulkes, en tant que commandant du 1er corps canadien, a accepté la reddition des forces allemandes aux Pays-Bas à l’hôtel de Wereld, à Wageningue. Il faisait face à un certain nombre de problèmes épineux. Ne comptant que 25 000 soldats canadiens sous son commandement, il était désormais responsable de 125 000 soldats allemands. Ces hommes devaient être nourris et surveillés de près. Il incombait également à Foulkes de veiller à ce que le peuple néerlandais soit nourri. C’était une lourde tâche.

Foulkes a pris la décision de traiter les Allemands comme des « troupes capitulées » plutôt que comme des « prisonniers de guerre ». Loin de jouer sur les mots, cette précision signifiait que les Allemands demeuraient sous les ordres de leurs propres commandants et étaient responsables de leur alimentation. Si ces hommes avaient été traités comme des prisonniers de guerre, les troupes canadiennes auraient été responsables de leur alimentation. Comme il n’y avait pas assez de nourriture pour tout le monde, il importait de nourrir d’abord le peuple néerlandais. Foulkes était d’avis que « s’il y avait une pénurie de nourriture, les Allemands manqueraient de vivres ».

Une fois les combats cessés, l’Armée canadienne devait en priorité s’occuper du peuple néerlandais. En rentrant au pays, Foulkes a rappelé dans un discours prononcé à Toronto ce que cette responsabilité entraînait :

[Traduction] « L’Armée devait à présent se mettre à l’œuvre pour nourrir la population. Les diverses divisions du Corps royal d’intendance de l’Armée canadienne se sont converties en épiceries, en boucheries et en centres de distribution. Les ingénieurs ont remis en état les réseaux de distribution d’eau et les stations d’épuration. Les conseillers en restauration devaient distribuer les soupes populaires. Le Corps de santé devait surveiller et superviser les hôpitaux. L’on comptait plus de 40 000 Néerlandais souffrant de malnutrition ».

Foulkes a également reconnu en 1945 que cet engagement présentait quelque chose de différent : « J’espère sincèrement que les bonnes relations établies en Hollande entre les troupes canadiennes et le peuple néerlandais continueront, que nous pourrons favoriser des liens d’amitié entre cette population vaillante qui souffre depuis longtemps et le Canada. Nous avons beaucoup en commun. » Il n’est pas étonnant que les Néerlandais et les Canadiens entretiennent depuis plus de 75 ans une relation privilégiée.


Tout n’était pas rose pour les Canadiens qui occupaient les Pays-Bas immédiatement après la guerre, même s’ils étaient vus comme les libérateurs. Certes, les conditions ne ressemblaient en rien à celles de l’Occupation allemande, mais la présence canadienne a engendré des problèmes particuliers. Après six ans d’assujettissement, les Pays-Bas se trouvaient affreusement appauvris, et la population faisait face à un afflux de « soldats bien payés avec un penchant pour le vin, les femmes et la chanson » pour reprendre les termes utilisés par les historiens J.L. Granatstein et Desmond Morton. Ayant tout juste survécu à la guerre, à la mort et au sacrifice, les soldats canadiens cherchaient à présent le plaisir. Comme l’a fait remarquer l’historien Michiel Horn qui a vécu, enfant, la guerre, aux Pays-Bas : « Qui pourrait les en blâmer? » Granatstein et Morton soulignent que « la discipline militaire, qui n’a jamais été un point fort du Canada, faisait parfois complètement relâche ». Le marché noir a prospéré. Huit cigarettes canadiennes pouvaient être vendues pour l’équivalent du salaire hebdomadaire d’un ouvrier qualifié. Les Néerlandais se trouvaient devant un dilemme. Ils étaient, et restaient, reconnaissants pour leur libération, mais la présence des troupes étrangères, même canadiennes, était déstabilisante. La proximité accrue des soldats canadiens avec les femmes hollandaises s’est traduite par 1 886 mariages qui ont vu naître 428 enfants. Le nombre élevé de grossesses accidentelles était jugé scandaleux par la société néerlandaise conservatrice. Ces « enfants de la libération » ont pour la plupart vécu une enfance difficile, souvent marquée par l’intimidation, tandis que d’autres n’ont jamais entendu parler de leur véritable père.

John Morgan Gray, un officier du renseignement de la Première Armée canadienne, a raconté dans ses mémoires que, lentement mais sûrement, les Canadiens n’étaient plus les bienvenus :

[Traduction] « Ces troupes ingénieuses et disciplinées qui avaient frayé leur chemin dans les cœurs et les foyers néerlandais dans les semaines délirantes qui avaient suivi le jour de la Victoire en Europe étaient devenues une armée d’occupation de plus. Si ces troupes ne suscitaient pas encore la haine, elles entravaient le retour à la vie normale. Pris d’assaut par les troupes canadiennes, les hippodromes, les théâtres, les terrains de jeu, les salles de danse étaient des endroits où les jeunes femmes néerlandaises pouvaient se divertir, mais pas leurs compatriotes masculins. Un éditorial retentissant dans un journal de Nimègue a exprimé ce que beaucoup avaient murmuré à mi-voix; l’essentiel se résumant en ces mots : “Laissez-les rentrer chez eux. Nous leurs sommes reconnaissants, mais laissez-les rentrer chez eux. Nous n’oublierons pas ces gentils garçons souriants qui ont toute notre gratitude; nos vœux les accompagnent, mais laissez-les rentrer chez eux. Ils ne sont pas heureux ici, pas plus que nous sommes heureux de les avoir parmi nous : alors, laissez-les rentrer chez eux. »

Les opérations de rapatriement au Canada se déroulaient trop lentement pour toutes les parties concernées. Toutefois, à la fin de 1945, tous les Canadiens, sauf 10 000 hommes, avaient été rapatriés. Le 31 mai 1946, le quartier général des Forces canadiennes aux Pays-Bas fermait enfin ses portes.