Dans le village de Holten, aux Pays-Bas, la collectivité se réunit au cimetière militaire canadien lors de la vigile de Noël pour une cérémonie du Souvenir qui est devenue une tradition incontournable. Dans l’obscurité, les écoliers de l’endroit placent une chandelle devant chaque tombe. Dans la pâle lueur jaune des 1 347 chandelles, les résidants de Holten commémorent le rôle joué par les soldats canadiens dans la libération de leur collectivité.

Pourquoi ces gens quittent-ils la chaleur de leur foyer la veille de Noël pour assister à une cérémonie d’hommage et rappeler à la mémoire des faits si lointains? À quel point l’événement était-il si terrible qu’ils tiennent tant à ce que leurs enfants et les enfants de leurs enfants n’oublient pas?

Vivre sous la férule allemande était pénible et dégradant. Les nazis contrôlaient tout ce qui se produisait – où les gens allaient, ce qu’ils pouvaient faire, ce qu’ils disaient. De plus, on manquait de tout. Certains Hollandais ont choisi d’améliorer leur situation et ont coopéré, voire même collaboré avec l’ennemi. Les collaborateurs avaient de nombreuses raisons : parce qu’ils étaient d’accord avec les Allemands, qu’ils sentaient qu’il n’y avait pas d’autre solution ou qu’ils y voyaient l’occasion d’améliorer leur vie et celle de leur famille. Il s’agissait d’une minorité. La majorité des citoyens hollandais a résisté. Souvent, leur résistance était passive. Cependant, certains ont tout risqué pour aider à renverser le régime allemand.

Audrey Masselink était enfant durant la guerre aux Pays-Bas et se rappelle ce que c’était que de grandir dans cette période difficile :

« Durant la guerre, la nourriture était rare dans nos grandes villes. La plupart des aliments de Hollande étaient réquisitionnés pour nourrir l’armée d’Hitler. Le peu qui restait pour les citoyens de Rotterdam était rationné et très cher. Ma mère finit par trop maigrir et elle commença à souffrir d’un œdème, maladie provoquée par la faim qui entraîne un gonflement du corps. Elle avait pris un précieux biscuit salé Maria (du même type que ceux qu’on peut acheter encore dans les magasins de nos jours) pour apaiser sa faim durant la longue attente qui était de mise pour acheter une simple miche de pain. Derrière elle, dans la queue, se trouvait une jeune femme mince et souffrant de malnutrition, qui était sur le point de s’évanouir. Dans un geste de pure bonté, ma mère lui offrit le biscuit. Combien d’entre nous peuvent nourrir leur famille, lorsque nous avons nous-mêmes faim? Quel contrôle de soi faut-il avoir pour se sacrifier en offrant aux autres le peu d’aliments qu’on possède, alors que la faim nous tenaille. Cela nécessite incontestablement une forte volonté, une grande bonté de cœur et la foi en de solides valeurs spirituelles pour faire preuve de tant de miséricorde. »

La guerre s’était abattue sur les Pays-Bas le 10 mai 1940, lorsque Hitler a lancé son attaque contre la France. Les premiers combats ont abouti à une impasse de sorte que les Allemands ont bombardé Rotterdam, une ville sans défense. La plus grande partie du centre historique de la ville a été détruite, laissant 900 morts et 85 000 sans-abri. Peu de temps après, la Hollande a capitulé pour empêcher une autre attaque de ce genre. Au cours des cinq années suivantes, les Hollandais ont vécu sous l’Occupation nazie. La vie libre et facile, c’était fini. Les Allemands imposaient de nouvelles règles, limitant les déplacements, contrôlant les médias, la culture et l’éducation, et décrétant hors-la-loi toutes les organisations non nazies. Certains Hollandais ont eu plus de chance que leurs voisins d’Europe de l’Est en ce que les Allemands voyaient dans les Hollandais non juifs des camarades germaniques qu’ils pouvaient assimiler plutôt que des races considérées comme sous-humaines (par exemple, Juifs, Slaves, Roms) qui devaient être exterminées. Peu importe, les nazis ont impitoyablement dépouillé l’économie du pays en exportant tout ce qu’ils pouvaient, y compris la nourriture. Pour nombre de Hollandais, la seule solution était la résistance.

La résistance a pris plusieurs formes. Dans certains cas, c’était une résistance personnelle et passive, tandis que dans d’autres, elle était publique et risquée. La première forme a été la plus difficile à documenter, car privée et individuelle. Après la conquête et l’occupation des Pays-Bas par les Allemands, les citoyens hollandais devaient choisir entre la collaboration et la résistance et, dans les deux cas, les conséquences pouvaient être douloureuses et potentiellement mortelles. Certains garçons de café ont subitement cessé de parler allemand. Les gens sortaient des cafés au moment où entraient des Allemands ou encore tournaient le dos lors des défilés allemands. Même l’écoute des actualités radiophoniques de la BBC britannique, activité interdite, était considérée comme de la résistance. Il s’agissait d’actions modestes, mais au demeurant dangereuses. Les personnes prises sur le fait pouvaient être emprisonnées, ou pire encore. Et parce que ces actes étaient dangereux, on les qualifiait de patriotiques.

Dans le second type de résistance, les gens cherchaient des personnes qui pensaient comme eux, pour former des groupes. C’était un processus lent et incertain. Certaines personnes qui tournaient volontiers le dos aux Allemands n’étaient pas disposées à passer à la désobéissance active. Il n’était pas toujours facile de savoir à qui l’on pouvait faire confiance ou non. Inviter un collaborateur à participer à une cellule de résistance pouvait entraîner l’emprisonnement, la torture ou l’exécution.

De plus, les buts divergeaient selon les groupes. Certains œuvraient pour informer et distribuer du matériel de propagande, tandis que d’autres cherchaient à aider les pilotes abattus à fuir en Grande-Bretagne, comme l’a fait Mona Parsons, une Canadienne de Nouvelle-Écosse mariée à un homme d’affaires hollandais, Willem Leonhardt. Avec leur ami Bernard Besselink et d’autres, ils ont caché des aviateurs alliés dont les appareils avaient été abattus et les ont aidés à trouver la sécurité.

D’autres groupes avaient des intentions plus meurtrières : ils voulaient tuer des Allemands. Il en était ainsi de deux sœurs adolescentes, Freddie et Truus Oversteegen, et de leur amie Hannie Schaft. Elles vivaient à Haarlem et haïssaient les Allemands parce qu’ils occupaient leur pays. Elles ont commencé à servir de messagères et à distribuer des dépliants pour les groupes locaux de résistance. Elles sont bientôt passées à des activités plus « directes ». Elles rencontraient des officiers allemands dans des bars ou restaurants et les emmenaient faire une balade dans les bois. Une fois seuls, les Allemands tombaient dans une embuscade et y laissaient la vie. Il s’agissait d’actions très dangereuses, et Hannie Schaft en a finalement payé le prix. Elle a été arrêtée pour avoir distribué des journaux illégaux en mars 1945, puis a été torturée et exécutée 18 jours à peine avant la fin de la guerre. Fait étonnant, les deux sœurs Oversteegen ont non seulement survécu, mais vécu jusqu’à plus de 90 ans.

Hannie, Freddie et Truus avaient porté la bataille chez l’ennemi. D’autres combattants de la Résistance hollandaise avaient recours à des approches différentes aux actes manifestes : organiser une embuscade, faire dérailler un train ou couper les lignes téléphoniques. Les actes subversifs, par exemple organiser une grève ou diriger un sabotage industriel, figuraient aussi parmi les tactiques utilisées par les combattants de la Résistance. En règle générale, ces activités ont aidé les Alliés au cours de la libération des Pays-Bas, mais le tribut humain était souvent désastreux. Le soir du 30 septembre 1944, des combattants de la Résistance hollandaise ont tendu une embuscade à quelques soldats allemands près de Putten, un peu à l’est d’Amsterdam. L’attaque a échoué et trois soldats se sont échappés, tandis qu’un quatrième était gardé comme otage. Le général Heinz Helmuth von Wuhlisch, commandant local, a organisé un raid de représailles sur le village. Les Allemands ont rassemblé la majorité des hommes pour les déporter dans des camps de concentration et ont ordonné d’incendier le village. Le groupe de résistants a libéré son otage dans l’espoir de sauver les villageois, mais les Allemands ont agi sans pitié. À la fin, 552 hommes et une femme ont perdu la vie en raison de ces déportations. De nos jours, les visiteurs de Putten peuvent se recueillir devant le monument commémoratif dévoilé par la reine Juliana en 1949 pour souligner la tragédie.

Au-delà de ces morts, les Allemands, estime-t-on, ont exécuté 2 000 Néerlandais soupçonnés d’agir dans la résistance. Il vaut la peine de se demander ce qui inciterait une personne à défier le pouvoir des occupants d’assassiner des civils. Dans quelle impasse les gens devaient-ils se trouver pour risquer leur vie pour un sort meilleur? Les Hollandais n’étaient pas tous des résistants et, en fait, certains ont travaillé avec les Allemands. Par contre, nombreux étaient ceux qui étaient prêts à tout sacrifier. Il fallait du courage, de la détermination, sans faire la moindre imprudence. Ils étaient nombreux ceux qui, comme Hannie Schaft, ont sacrifié leur vie. Par contre, d’autres ont pris le risque et ont gagné, défiant finalement par leur activité les occupants nazis.

Même si la Résistance hollandaise n’a jamais pu orchestrer une révolte nationale armée contre les occupants allemands, des milliers de personnes se sont rebellées au début de septembre, à peine quelques semaines après le soulèvement de Varsovie en Pologne. Le 5 septembre 1944, jour qui allait passer à l’histoire comme le « mardi fou » (Dolle Dinsdag), la libération semblait très proche, car les Alliés progressaient rapidement. Le jour précédent, ils avaient libéré Anvers sans un coup de feu, fait qui a inspiré le lendemain les Hollandais à se soulever spontanément contre les Allemands. Ils ont déployé des drapeaux orange, applaudi les Alliés et occupé les rues.

En même temps que ce soulèvement spontané, le gouvernement de Hollande, en exil à Londres, en Angleterre, lançait un appel à une grève nationale des chemins de fer. Environ 30 000 travailleurs des chemins de fer sont entrés dans la clandestinité. Malheureusement, la progression des Alliés s’est arrêtée juste au moment où ces événements avaient lieu. Les Allemands, d’abord pris de panique, se sont vengés. Nombreux sont les Hollandais qui ont été emprisonnés, et certains ont été abattus. La forme la plus difficile de représailles a toutefois été imposée par Arthur Seyss-Inquart, le Reichskommissar pour les Pays-Bas occupés. Dès la mi-septembre, il a orchestré une famine qui allait passer à l’histoire comme l’« hiver de la faim ». Les Allemands ont bloqué les expéditions de combustible et emmagasiné dans des entrepôts la nourriture provenant des fermes, sans la distribuer aux Hollandais. On estime que 18 000 à 25 000 personnes sont mortes de faim en raison de cette famine. Les Alliés ne pouvaient apporter leur aide à la Hollande occupée tant que les Allemands n’étaient pas défaits, ce qui est demeuré l’objectif des opérations canadiennes en février-mars 1945. Cependant, tandis que l’hiver virait au printemps, la situation critique des Hollandais a fait ressortir l’urgence d’enfoncer le blocus afin de nourrir les Hollandais affamés. Ainsi, la première Armée canadienne se préparait à passer des opérations de combat à des missions de sauvetage le plus tôt possible. De plus, l’Aviation royale du Canada (ARC) a aidé à nourrir les Hollandais. Sous le nom de code « Opération Manne », les bombardiers lourds Lancaster sont passés de leur rôle mortel d’attaque des villes à un rôle humanitaire pour parachuter des denrées alimentaires.

L’expérience de Gilles Lamontagne fait ressortir un autre aspect de la vie des Hollandais sous l’Occupation allemande; la collaboration n’était pas nécessairement motivée par la sympathie à la cause nazie. Lamontagne était pilote de bombardier dans l’ARC. Après son retour au Canada, il a été maire de Québec, ministre de la Défense nationale sous le gouvernement libéral de Pierre Trudeau et, enfin, lieutenant-gouverneur du Québec. En 1943, son avion a été abattu au-dessus des Pays-Bas. Voici ce dont il se souvient :

« Les Allemands m’ont accroché […] Après ça, nous avons sauté chacun notre tour. J’ai sauté le dernier.

J’ai descendu en parachute. On était au-dessus de la Hollande. J’ai regardé autour et j’ai vu une ferme qui n’était pas très loin. J’ai décidé d’aller m’y réfugier dans une demi-grange. De bonne heure le matin, deux enfants d’environ quatre ou cinq ans sont entrés et ils m’ont vu. Ils sont partis à courir pour voir leurs parents. Le père est arrivé avec un gros fusil de chasse. Je lui ai dit bonjour, il ne m’a pas donné la main. Il m’a fait signe de reste là. Environ une demi-heure après j’ai entendu des autos arriver et des portes claquer. Je pensais que j’étais fichu. Des Allemands sont arrivés. Raus und schnell! Ça veut dire debout, et vite! Ils m’ont embarqué dans l’auto. Ils m’ont emmené à Amsterdam, à environ une centaine de miles et m’ont mis en prison.

Dans les années 1980, j’ai reçu un appel de l’ambassadeur hollandais. Il m’a dit que les fils du fermier chez qui j’avais atterri voulaient me recevoir. […] Ils étaient contents de me revoir. Ce n’était pas la même réception que j’avais eue à l’époque. Je les comprenais, si les Allemands avaient appris qu’ils m’aidaient, toute la famille aurait été fusillée. Il n’y avait pas de procès. Je les comprends. J’aurais sauvé mes deux enfants plutôt qu’un pouilleux. Ça a été extraordinaire. »

Il n’était pas rare que les Hollandais risquent leur vie pour sauver des aviateurs alliés, mais nombreux sont ceux qui, comme Bernard Besselink, y ont trouvé la mort ou se sont retrouvés en prison, comme Mona Parsons. D’autres ont choisi leur famille avant tout. Qui pourrait leur jeter le blâme? Existe-t-il une bonne décision dans cette situation?

Savoir dans quelles terribles conditions vivaient les Hollandais durant l’Occupation allemande nous aide à comprendre la profondeur de leur reconnaissance envers les Canadiens qui les ont libérés de ce cauchemar. Tout comme chaque chandelle allumée par un écolier au cimetière de Holten commémore la mémoire de ce lien spécial entre le Canada et les Pays-Bas, nous devons veiller à ce que le souvenir ne meure pas, de ce côté-ci de l’Atlantique.

Plus de 70 après la guerre, un Hollandais nommé Moish s’est adressé à un Canadien qui participait à cette soirée du Souvenir aux Pays-Bas. Les larmes aux yeux et le sourire témoignant d’une profonde reconnaissance, il a dit à ce Canadien : [traduction] « j’avais 9 ans et je vivais à Amsterdam, la première chose dont je me souvienne après la guerre [il y avait] des soldats canadiens qui ont combattu pendant neuf mois pour [me] libérer. Ils distribuaient du chocolat et des cigarettes et, rapidement, reprenaient les cigarettes dans une mimique de réprimande. Si je suis un homme heureux, c’est grâce aux Canadiens. »