Qu’est-ce que la guerre a signifié pour le Canada? Granatstein et Morton la désignent comme « la guerre qui a tout changé ». Ils soutiennent que même si elle a coûté cher au Canada, le pays y a gagné plus qu’il n’y a perdu. C’était une guerre juste, car il n’y avait pas d’autre choix que de combattre et de vaincre Hitler et l’Allemagne nazie; renoncer à agir était impensable. Plus précisément, c’était une « bonne guerre » pour le Canada. L’expansion industrielle a permis au pays d’en sortir plus riche en 1945 qu’il ne l’avait été en 1939, alors qu’il se relevait péniblement de la Grande Dépression. Cette guerre avait vu le Canada affirmer sa puissance sur la scène internationale en tant que nation. Le Canada était désormais ouvert sur le monde comme jamais auparavant.

Pourtant, ces fortunes d’après-guerre ont imposé un lourd tribut : la mort de plus de 42 000 hommes et femmes à l’étranger; la réapparition des divisions politiques au sujet de la conscription; l’internement des Japonais qui a éclaboussé le gouvernement canadien pour avoir adopté une mesure allant à l’encontre des droits de la personne – une politique largement acceptée à l’époque, mais décriée fortement en rétrospective. Le Canada est toutefois devenu une importante puissance militaire. Il a déployé outre-mer une armée composée de cinq divisions et de deux brigades blindées. Au terme du conflit, le Canada se targuait de posséder la quatrième force aérienne et la troisième marine en importance au monde; une réalisation notable pour un pays doté de l’une des plus petites forces militaires du Commonwealth britannique qui, en 1939, disposait principalement d’armes de la Première Guerre mondiale.

Comment les Canadiens devraient-ils se souvenir de la Seconde Guerre mondiale? C’est le 11 novembre 1918 qu’est souligné la première fois le jour du Souvenir – le jour où les canons se sont tus pendant la Première Guerre mondiale. Les batailles de la Grande Guerre, comme celles de la Somme, de Passchendaele et, plus particulièrement, de la crête de Vimy, sont demeurées dans la mémoire de nombreux Canadiens. Pouvons-nous en dire autant de la bataille de l’Escaut, de l’offensive de Rhénanie et des batailles menées pour libérer les Pays-Bas? Il n’est pas surprenant que notre souvenir de la Première Guerre mondiale soit si vif. La première guerre outre-mer d’envergure du Canada a exigé un engagement total à l’échelle nationale. Dans un pays comptant seulement huit millions d’habitants en 1914, plus de 650 000 hommes et femmes du Canada et de Terre-Neuve – environ un sur douze – se sont engagés dans l’armée. Plus de 66 000 d’entre eux sont morts et 172 000 autres ont été blessés. Il n’est guère étonnant que la plupart des communautés de tout le pays aient commémoré cet engagement et les sacrifices consentis. En observant les mémoriaux de guerre, on constate que la plupart ont été érigés pour commémorer le sacrifice canadien pendant la Première Guerre mondiale. Même le Monument commémoratif de guerre du Canada à Ottawa – le grand monument de granit à côté des édifices du Parlement représentant 22 militaires canadiens engagés dans la guerre de 1914-1918 – a été inauguré en 1939, avant le début de la Seconde Guerre mondiale.

Pas un seul monument commémoratif ne rendait hommage à l’étranger aux efforts canadiens pendant la Seconde Guerre mondiale. Après la Première Guerre mondiale, le gouvernement canadien a construit une série de monuments en France et en Belgique. Le Mémorial de Vimy est sans conteste le plus célèbre et le plus impressionnant. Des mémoriaux canadiens ont également été érigés à Saint-Julien, à Passchendaele et sur la colline 62 en Belgique, ainsi qu’à Courcelette, à Bois de Bourlon, à Dury et à Le Quesnel en France. Le gouvernement de Terre-Neuve a élevé des monuments commémoratifs à Beaumont-Hamel et à plusieurs autres endroits; le Canada a reconnu tous ces sites après 1949, lorsque Terre-Neuve-et-Labrador a rejoint la Confédération.

Le gouvernement fédéral n’a toutefois pas mis en œuvre un programme de commémoration similaire pour la Seconde Guerre mondiale.

Les monuments canadiens de la Seconde Guerre mondiale diffèrent de ceux de la Grande Guerre. Très peu d’entre eux ont été construits dans le style traditionnel. Par exemple, de nombreuses communautés ont simplement ajouté la mention « 1939-1945 » à leurs structures existantes, ainsi que les noms des soldats locaux tombés au combat. De nouveaux types de commémorations ont aussi été créés, notamment des arénas, des auditoriums et d’autres bâtiments publics dans des villes ontariennes (Kitchener, Hespler et Listowel) et dans des agglomérations urbaines de la Colombie-Britannique (Victoria, Vancouver et Kitsilano). De nombreuses autres communautés canadiennes ont emboîté le pas. Outre les nombreux cimetières gérés par la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth qui parsèment l’Europe occidentale, le seul grand monument commémoratif canadien permanent est le Centre Juno Beach, en Normandie. Ce musée et centre d’accueil des visiteurs commémore la participation du Canada à l’effort de guerre des Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a été mis sur pied par des anciens combattants déçus de ne pas avoir un tel lieu de mémoire. Il n’a été inauguré qu’en 2003.

Si les tentatives canadiennes de commémoration se sont avérées plutôt timides, le peuple néerlandais lui n’a jamais oublié. Chaque année, la population célèbre sa libération et accueille les soldats canadiens qui sont traités comme des héros. Le 50e anniversaire, en 1995, a été un moment particulièrement mémorable. Lors de l’événement principal tenu le 7 mai, plus de 1 000 anciens combattants canadiens ont défilé à Apeldoorn devant une foule enthousiaste estimée à plus de 150 000 personnes. Ce moment est demeuré gravé dans la mémoire des personnes qui y ont assisté.

Cette année, à l’occasion du 75e anniversaire, il y aura encore moins de vétérans. Le passage du temps aura éclairci les rangs des anciens combattants. Le vide des rangs ne sera pas le fait des Allemands. À l’été 2019, moins de 50 vétérans canadiens, tous nonagénaires, ont fait le voyage pour se rendre à la plage Juno. Les Néerlandais conservent un souvenir impérissable de leur libération par les Canadiens. Ils sont reconnaissants envers le Canada pour la liberté dont ils continuent de jouir aujourd’hui. Osons espérer qu’il en sera toujours ainsi, sachant que le temps guérit et que les souvenirs peuvent s’estomper.