Avril à mai 1945

Le 8 mai 1945 marque le jour de la Victoire en Europe. Cette date représente la fin de six longues années de guerre, qui se sont soldées par la capitulation sans conditions de l’Allemagne nazie. Une semaine plus tôt, Hitler s’était enlevé la vie dans son bunker alors que les troupes soviétiques avançaient sur Berlin. En Grande-Bretagne, les pubs sont restés ouverts tard et les célébrations se sont poursuivies jusqu’à une heure avancée de la nuit dans tout Londres et partout ailleurs au pays. Des scènes semblables se sont déroulées à Vancouver, Winnipeg, Toronto et Montréal. Alors que les combats continuaient de faire rage dans le Pacifique, le monde entier poussait un grand soupir de soulagement devant la fin des combats en Europe. 

Cependant, il régnait aussi une certaine agitation. Les réjouissances spontanées à Halifax, arrosées de grandes quantités de spiritueux et de bière, ont fait éclater au grand jour les tensions qui s’étaient accumulées en temps de guerre entre les civils et les militaires, déclenchant ainsi deux jours d’émeutes. Pour les Néerlandais, toutefois, la libération a apporté un soulagement. Ils avaient survécu, et la vie pouvait désormais reprendre un cours presque normal. Le journal de guerre du Canadian Scottish Regiment relate un exemple de la réaction néerlandaise à la libération. La scène décrite ci-après allait se répéter des milliers de fois à la grandeur des Pays-Bas :

[Traduction] « Il aurait été impossible de prendre et de garder le contrôle de la ville de Deventer avec autant de succès, n’eût été la splendide coopération du mouvement de résistance néerlandais. Il y avait un défilé constant de [prisonniers de guerre] allemands et de prisonniers civils qu’on escortait jusqu’au poste de commandement avant de les acheminer vers l’enclos pour prisonniers de guerre. On ne saurait décrire parfaitement l’enthousiasme avec lequel les habitants de Deventer ont accueilli le bataillon. Pas un membre du bataillon ne pouvait s’arrêter dans la rue sans être assailli par des hommes, des femmes et des enfants lui demandant du chocolat et de cigarettes en guise de préambule à toute autre conversation qu’ils auraient pu avoir avec lui. On nous a informés que l’occupation de Deventer par ce bataillon prendrait fin rapidement cet après-midi-là. Les soldats n’étaient pas contents d’apprendre cela, car nous espérions pouvoir passer un jour ou deux parmi ces gens sympathiques. »

(Journal de guerre, Canadian Scottish Regiment, 8 avril 1945)

Pour bien des Canadiens au XXIe siècle, il est difficile de comprendre ce qu’a pu signifier la libération pour les Néerlandais. Leur pays était sous l’occupation allemande depuis mai 1940 et ils en souffraient terriblement. L’imposition de règles draconiennes, la déportation des Juifs et d’autres personnes vers les camps de concentration, le manque de liberté, les graves pénuries de nourriture et la rareté des articles de première nécessité indispensables à la vie quotidienne (notamment le combustible pour le chauffage domestique) faisaient peser sur eux un fardeau inimaginable. Différentes parties du pays sont devenues des champs de bataille où des vies et des foyers ont été détruits. Des bombardements aériens alliés ont malencontreusement alourdi ce bilan de morts et de destructions. À la fin de la guerre, quelque 301 000 civils néerlandais et 17 000 soldats, marins et aviateurs avaient trouvé la mort – un sacrifice énorme dans un pays où la population avant la guerre ne dépassait pas les 9 millions d’habitants. (À titre de comparaison, plus de 45 000 militaires canadiens ont perdu la vie sur une population de près de 11 millions d’habitants.) Les Néerlandais ont péri de diverses façons : camps de concentration, captivité, exécution, actes de guerre, travaux forcés, conséquences de l’« hiver de la faim » de 1944-1945, maladies, famine et piètres conditions de salubrité publique en général. Il est plus facile d’apprécier la signification de la libération pour les Néerlandais lorsqu’on sait tout ça.

C’est la Première Armée canadienne qui a reçu l’ordre de libérer les Pays-Bas. Montgomery lui a confié cette tâche pendant que les troupes britanniques, américaines et soviétiques progressaient à travers l’Allemagne. Le 2e corps d’armée canadien a avancé vers le nord jusqu’à Leeuwarden, Delfzijl et la ville allemande de Leer, en passant par Deventer et Zwolle. Le 1er corps d’armée canadien, ces combattants nouvellement arrivés d’Italie qu’on surnommait les « D-Day Dodgers », a été envoyé à l’ouest dans la vieille Hollande, où il allait vivre ses premières batailles depuis son arrivée dans le nord-ouest de l’Europe. Après avoir traversé Arnhem, il a pris le contrôle d’Apeldoorn en route vers Amsterdam et Rotterdam. Ce sont ces grandes villes qui ont été les plus durement touchées par l’« hiver de la faim », car leurs habitants n’arrivaient pas à se nourrir aussi facilement que ceux en dehors des grands centres urbains. Ils avaient désespérément besoin de l’aide des Canadiens pour éviter une catastrophe pour l’humanité.

Sergent dans le régiment 48th Highlanders, Herb Pike a été atterré de voir tous ces gens affamés lorsque son régiment a franchi la frontière des Pays-Bas :

[Traduction] « Les civils n’avaient pas bonne mine. Leur état de santé était terrible, car ils n’avaient carrément que des bulbes de tulipes à manger. Ils n’avaient rien… Quand nous avons finalement pris le dessus, à La Haye, nous avons découvert de grands abris remplis de nourriture où les Allemands gardaient à manger tout ce qu’on pouvait imaginer, alors que les pauvres Néerlandais dehors n’avaient rien à se mettre sous la dent. C’était très dur à voir; il n’y avait pas que les hommes qui étaient mal en point, les femmes aussi et surtout les enfants. Imaginez des petits enfants qui n’avaient rien à manger. Ça faisait mal au cœur. »

Toutefois, pour pouvoir aider les Néerlandais, les Canadiens devaient d’abord vaincre les Allemands. Bon nombre des anciens fidèles d’Hitler ne voulaient rien d’autre que retourner auprès de leur famille, tandis que d’autres se sont battus jusqu’au bout. Capituler pouvait signifier la prison ou la mort s’ils devaient répondre de leurs crimes de guerre, alors que d’autres n’ont jamais renoncé à leurs idéaux nazis. Dans certains cas, de hauts responsables allemands ont même menacé leurs familles en Allemagne de représailles si elles se rendaient.

Tandis que la fin de la guerre approchait et que les combats faisaient rage aux Pays-Bas, les Canadiens faisaient de leur mieux pour limiter les dommages collatéraux ou excessifs dans les zones rurales. Autrement dit, ils évitaient les lourds barrages d’artillerie et appuyaient leurs attaques par un recours limité à la puissance aérienne tactique. Ils voulaient ainsi éviter le plus possible les pertes de vie et les destructions inutiles sur le territoire néerlandais. En France, en raison de la nature même des défenses allemandes, les Alliés n’avaient d’autre choix que d’employer toute leur puissance; de nombreux civils français ayant déjà quitté leur foyer, leur vie n’était plus en danger. En Allemagne, les Alliés ne s’inquiétaient pas de causer des destructions massives, alors ils utilisaient toute la puissance de tir à leur disposition. Après tout, c’étaient les Allemands qui avaient commencé la guerre et qui soutenaient Hitler. Les Alliés ont décidé de limiter leurs offensives militaires dans la campagne néerlandaise par égard pour la population locale, mais non sans en payer le prix : les soldats chargés de reprendre ce territoire s’étaient interrogés sur le bien-fondé de cette décision; d’ailleurs, la 1re division canadienne a essuyé plus de 500 pertes, dont plus de 100 décès en avril et au début de mai.

Depuis la fin de la guerre, Apeldoorn est au cœur des célébrations tenues en l’honneur des libérateurs canadiens aux Pays-Bas. En 1995, plus de 150 000 personnes ont envahi les rues pour accueillir les anciens combattants de retour. Ces célébrations évoquaient une scène similaire à celle vécue par les soldats canadiens à leur arrivée à Apeldoorn le 17 avril 1945, peu après la bataille livrée pour cette ville. La raison pour laquelle ils avaient combattu a tout de suite été claire aux yeux des Canadiens triomphants. Farley Mowat, éminent auteur et environnementaliste canadien, était un capitaine au sein du Hastings and Prince Edward Regiment. Il s’est rappelé la progression du régiment dans « une ville attendant sa libération, rendue à moitié folle, en proie à l’émotion; l’ennemi était parti et les seuls coups de feu entendus étaient ceux tirés en l’air du pistolet du commandant, qui cherchait à se frayer un chemin à travers la foule de civils ». Le journal de guerre du bataillon relevait, non sans quelque ironie, qu’il « était difficile d’avancer à cause des cris et des attroupements de milliers de Néerlandais libérés qui se massaient dans les rues et tendaient des bouquets de fleurs aux soldats. Un soldat paraissant bien devait user de son arme pour repousser les admiratrices, et bon nombre ont essuyé des baisers de jeunes filles malgré eux. » (Journal de guerre, Hastings and Prince Edward Regiment, 17 avril 1945) L’auteur de ces lignes plaisantait bien sûr – les soldats canadiens accueillaient volontiers toute l’attention qui leur était portée.

De nombreux régiments canadiens partout aux Pays-Bas rapportaient des épisodes semblables d’âpres combats suivis de célébrations glorieuses de la libération – la libération de Laren et de Holten par les Black Watch et le Fort Garry Horse, de Groningen par la 2e division d’infanterie canadienne et de Delfzijl par la 5e division blindée canadienne du major-général Bert Hoffmeister. Le 12 avril, le 8e régiment de reconnaissance canadien et le South Saskatchewan Regiment parvenaient à Kamp Westerbork, un camp de transit vers les camps de concentration allemands. C’est là qu’Anne Frank et sa famille furent envoyées après avoir été trahies. De nombreux Juifs néerlandais avaient déjà été déportés, mais les Canadiens sauvèrent les 876 hommes, femmes et enfants qui s’y trouvaient toujours. Le 14 avril, le soldat Léo Major du Régiment de la Chaudière libérait à lui seul la ville de Zwolle par la ruse et avec audace. Le 15 avril, Don White et les Royal Canadian Dragoons libéraient Leeuwarden. Les 3e et 4e divisions canadiennes ont fini la guerre en Allemagne, où elles se sont battues pour traverser le canal de Küsten et s’emparer de la ville de Leer. Il arrivait au cours de cette période que les affrontements soient aussi intenses que ceux vécus par les Canadiens durant la guerre, bien que, en Allemagne, l’utilisation de l’artillerie ou de frappes aériennes ne faisait l’objet d’aucune restriction.

Tandis qu’avril faisait place à mai, il était manifeste que la guerre tirait à sa fin. Les commandants faisaient de leur mieux pour protéger leurs hommes, car aucun ne voulait être le dernier à mourir. Le 5 mai, la nouvelle que tous attendaient tombait enfin : le cessez-le-feu était déclaré et tous les combats prenaient fin. Il y eut peu de célébrations, cependant. Les soldats canadiens étaient extrêmement fiers de leurs accomplissements, mais, pour le moment, le sentiment qui dominait les troupes était le soulagement d’avoir survécu.


[Traduction] « Le pilonnage nocturne s’accrut à 7 h 00, les canons firent entendre un ultime concert de haine, qui monta en crescendo à 8 h 00, puis ce fut le silence – un silence si étrange et nouveau que nous en sommes restés silencieux. Il n’y eut pas un seul homme du régiment qui, au plus profond de son cœur, ne murmura pas alors une prière de remerciement intérieurement. »

(Journal de guerre, Royal Canadian Dragoons, 5 mai 1945)

[Traduction] « Les nouvelles de la reddition inconditionnelle de tous les Allemands sur notre front n’ont pas eu sur les hommes un effet très évident. Comme si c’était difficile de réaliser que les combats étaient vraiment terminés, ils avaient l’air de ne pas y croire plutôt que de vouloir célébrer. Les hommes sont restés tranquilles, absorbés dans leurs obligations comme avant, ou ils se sont mis à discuter entre eux du temps que ça prendrait pour que tout soit fini et qu’ils puissent enfin faire la traversée et rentrer chez eux. »

(Journal de guerre, North Nova Scotia Highlanders, 5 mai 1945)

Lorsque Herb Pike, le Highlander qui avait été choqué par l’état des civils néerlandais rencontrés par son régiment en 1945, est retourné aux Pays-Bas 70 ans plus tard, il fut touché de voir les Néerlandais continuer d’honorer les sacrifices consentis par les soldats canadiens.

[Traduction] « Les Néerlandais n’oublieront jamais, vraiment jamais, ce que les Canadiens ont fait, et ils nous le font comprendre, ce qui nous touche beaucoup. Ils ne cessent de le répéter, et c’est vrai qu’ils n’oublient pas parce qu’ils nous le montrent chaque fois que nous y allons. »

Bien que nous sachions maintenant que la fin de la guerre était imminente, les combats se sont poursuivis jusqu’au dernier moment. Les longues batailles, intenses, de la Normandie, de l’Escaut et de la Rhénanie étaient chose du passé, mais les Canadiens ont dû mener une série incessante de combats, courts, rudes et coûteux, dans la dernière poussée pour libérer les Pays-Bas. L’historien Terry Copp a su saisir le caractère paradoxal de cette phase de la guerre :

« Si la trame des opérations canadiennes en avril ne contient aucune grande bataille décisive, elle recèle un puissant mélange de triomphe et de tragédie à la fois. Les souvenirs canadiens et néerlandais du mois d’avril évoquent habituellement une impression d’un « doux printemps », celui de la libération. Les soldats canadiens se sont trouvés submergés par la joie d’une population qui, ne sachant que trop bien les raisons pour lesquelles la guerre avait eu lieu, témoignait sa reconnaissance aux libérateurs à coups de baisers et de fleurs, avec amour. Mais avril a aussi été le mois le plus cruel. Si la guerre était gagnée, on en mourait encore. Les pertes fatales s’avèrent souvent la meilleure mesure de l’intensité des combats menés. Pour les Canadiens dans le nord-ouest de l’Europe, les pires journées ont été celles du 6 juin avec 359 victimes, du 8 juillet (262), du 25 juillet (344), du 8 août (290), du 14 août (261) et du 26 février (214). Il y eut 16 autres jours, dont plusieurs en octobre 1944, où le nombre de victimes dépassait la centaine. La dernière journée où l’on a déploré une centaine de morts a été le 10 mars 1945, lors de la prise de Xanten et de Veen. En avril 1945, plus de 50 soldats ont été tués, chacun des sept jours d’une semaine; 114 l’ont été entre le 1er mai et la capitulation du 5 mai, dont 12 le dernier jour des combats en Europe. »

S’il était clair que la guerre était sur le point de finir, les soldats canadiens ont continué de se battre et de tomber jusqu’au tout dernier jour. Nous ne pouvons oublier ces hommes qui ont tout sacrifié, et nous souviendrons toujours aussi de la gratitude des Néerlandais, et des récits de leur libération.