Fevrier à mars 1945

Trois militaires issus de milieux on ne peut plus différents. 

Le premier, un enfant unique du nord de l’Ontario, travaillait sur les chemins de fer avait de s’engager. Le second est allé à une école secondaire de Toronto avant de s’établir à Kirkland Lake pour travailler dans les mines. Le troisième a fréquenté une école privée pour garçons et a poursuivi des études à l’université de Toronto avant d’amorcer une carrière en ventes dans le domaine pharmaceutique. Ces trois Canadiens se sont joints aux forces armées sans savoir que leurs destins allaient se croiser dans les combats sanglants en Rhénanie allemande. Un d’entre eux ne survivrait pas à ce combat. L’autre y perdrait les deux jambes et l’usage d’un œil, alors que le troisième allait être accueilli en héros avec une parade sur la rue Bay à Toronto à son retour en sol canadien. Ces trois hommes ont en commun la Croix de Victoria, la plus prestigieuse décoration militaire du Canada, remise pour souligner leur bravoure remarquable face à l’ennemi dans les combats de la Rhénanie.

Les exploits des militaires qui se sont mérité une Croix de Victoria nous permettent d’entrevoir l’intensité des combats qui ont eu lieu en Rhénanie. Depuis la Première guerre mondiale, c’est la seule bataille menée par des Canadiens qui allait voir autant de soldats se mériter des décorations.  Deux Croix de Victoria ont été remises à des Canadiens à Dieppe en août 1942, une en Normandie et trois pendant la campagne d’Italie. Aucune ne sera remise pour les efforts de la bataille de l’Escaut ou la libération des Pays-Bas.

Voyons comment se sont déroulés les combats en Rhénanie en suivant le parcours du sergent Aubrey Cosens, du major Fred Tilston et du caporal Fred Topham.


La victoire de la bataille de l’Escaut ayant permis de rouvrir le port d’Antwerp, l’armée canadienne a pu profiter de trois mois de sursis bien mérités. Si la guerre en était à sa dernière phase, les combats étaient loin d’être terminés et les Allemands n’étaient pas prêts à concéder la victoire. En fait, Hitler préparait une offensive imminente. Le 16 décembre, l’armée de Hitler déployée dans l’ouest a lancé une grande attaque surprise. Initialement, la bataille des Ardennes lui a permis de pénétrer bien au-delà des lignes des forces alliées. Les troupes américaines n’ont pas laissé la panique les gagner et ont repoussé les forces allemandes, mais il s’en est fallu de peu. Eisenhower et ses troupes auront combattu avec acharnement pendant un mois durant pour neutraliser la menace allemande dans l’ouest. Il semblait alors évident que la poigne de fer de Hitler avait faibli. L’objectif d’Hitler était de prendre Antwerp et de scinder les armées anglo-canadiennes déployées au nord des armées américaines au sud. Il prévoyait forcer les alliés à signer un traité de paix satisfaisant aux deux fronts afin de pouvoir concentrer ses efforts sur un ennemi bien réel, les Soviétiques, qui menaçait l’Allemagne sur le front est. Mais, comme le déroulement des événements l’a confirmé, Hitler avait épuisé ses réserves dans une tentative futile de gagner la guerre dans l’ouest.

Nous savons aujourd’hui que la guerre allait s’achever quelques trois mois plus tard, soit le 8 mai 1945. Les commandants et les soldats qui combattaient sur les lignes de front savaient également que la guerre tirait à sa fin, mais ils ne pouvaient deviner s’ils allaient devoir passer un autre printemps, un autre été ou un autre Noël au front. Ils poursuivaient le combat en s’assurant de prendre des décisions judicieuses et en évitant de mettre leurs troupes en danger inutilement. L’histoire nous révèle que le Canada n’en avait pas fini avec les combats – et le nombre de morts.

La bataille des Ardennes a retardé quelque peu l’exécution de l’attaque offensive de l’hiver des alliés.  L’opération Veritable, aussi connue sous le nom de bataille de Reichswald, a été mise en œuvre le 8 février. Montgomery désirait mener un combat d’attrition pour détruire l’armée allemande à l’ouest du Rhin. Les forces anglo-canadiennes allaient être confrontées à de durs combats pour y arriver. Pour mener à bien une invasion de l’Allemagne en février 1945, le général Harry Crerar était à la tête de la Première armée canadienne, soit la plus grande formation menée par un seul commandant : 2 corps d’armée (2 canadiens et 30 britanniques) composés de six bataillons d’infanterie et de trois divisions blindées. La force du nombre de cette armée était nécessaire puisque les forces de Hitler défendaient maintenant leur patrie. Jusqu’à présent, les Allemands avaient combattu pour converser le territoire conquis. Ils se battaient désormais pour défendre leur nation et leurs familles. Ils combattaient donc avec plus de fougue et ne cédaient du terrain qu’après un combat acharné et sans merci.

Les forces britanniques ont pris en charge la première phase de ce combat. Le 2e corps canadien n’a pas tardé à venir prêter main forte. Ils devaient maintenant combattre sur un champ de bataille glacé, humide et boueux et faire face à un ennemi qui semblait jouir de munitions d’artillerie sans limites. C’est dans le cadre de l’opération Blockbuster, la seconde phase de ce combat, que la Première armée canadienne a pris le relais des combats. L’infanterie, l’artillerie et les chars d’assaut ont travaillé de concert pour atteindre leurs objectifs. Le Régiment de la Chaudière, une unité francophone de l’est du Québec, a connu un combat particulièrement difficile :

Les Allemands « se sont battus comme s’ils n’avaient rien à perdre, mais nous avons réussi à les vaincre. Notre capacité à atteindre notre objectif a fait naître un sentiment de fierté chez tous les soldats du régiment. Pour les soldats qui avaient participé au débarquement du jour J, il n’y a aucun doute que ce combat était le plus difficile à ce jour. Outre cette fierté, les forces avaient subi de lourdes pertes, avec le plus grand nombre de victimes pour une seule bataille; 15 morts, 3 officiers blessés et 52 autres rangs blessés ou évacués. »

Compte rendu après action – 26 février 1945, Régiment de la Chaudière, journal de guerre de février 1945

La première Croix de Victoria a été décernée à un Canadien ce jour-là. Cosens, un travailleur des chemins de fer du nord de l’Ontario, n’était qu’un adolescent lorsqu’il a joint les rangs de l’armée et il n’avait que 23 ans lorsque son régiment, le Queen’s Own Rifles of Canada, a attaqué le village de Mooshof, le 26 février au matin. Cosens a assumé le commandement des quatre survivants de son peloton. Sous une pluie de tirs, il a traversé un terrain découvert pour atteindre un char d’assaut et diriger son tir pour neutraliser une contre-attaque allemande. À lui seul, il a sécurisé une série de maisons de ferme où il a tué ou capturé de nombreux soldats ennemis. Il est remarquable que Cosens s’en soit tiré indemne. Il aurait pu être abattu à de nombreuses reprises. Or sa chance n’a pas duré; il a été abattu par un tireur embusqué alors qu’il revenait au quartier général de son bataillon pour faire état de la situation.


En date du 1er mars, les Canadiens avaient progressé d’environ cinq kilomètres et se préparaient à attaquer Hochwald Gap. Les chars d’assaut de la 4e division blindée du Canada ouvraient la marche. Le nombre de victimes étaient élevé puisque les Allemands recevaient continuellement des renforts et semblaient prêts à tout pour ne pas céder de terrain. Le 1er mars, le major Fred Tilston, un vendeur de l’industrie pharmaceutique de Toronto, a mené la compagne « C » de l’Essex écossais dans un combat près de Udem. Les chars d’assaut qui les accompagnaient n’ont pas pu progresser à cause d’un sol trop mou. Il a été blessé à quelques reprises en menant ses soldats à prendre le contrôle d’une série de positions ennemies. Il a ensuite organisé les efforts des survivants pour neutraliser des contre-attaques allemandes. Il a bravé à six reprises les tirs allemands pour ravitailler ses troupes en munitions et en grenades pour mener à bien le combat. Il a été gravement blessé une troisième fois, mais a continué de diriger ses troupes plutôt que de quitter le champ de bataille pour obtenir des soins médicaux. Tilston est le deuxième Canadien à recevoir la Croix de Victoria en Rhénanie. Sa bravoure et sa détermination lui ont néanmoins coûté ses deux jambes et l’usage d’un œil.

Le dur combat de Hochwald s’est poursuivi jusqu’au matin du 2 mars, moment à partir duquel l’ennemi a disparu. En raison du progrès des Américains au sud, les Allemands s’étaient repliés sur l’autre rive du Rhin. Ils n’avaient d’autre choix que de battre en retraite, faute de quoi ils auraient été encerclés et vaincus.

Les opérations Plunder et Varisty sont le théâtre du dernier acte de la bataille de la Rhénanie; un assaut qui amène les forces alliées à traverser le Rhin pendant que des troupes de parachutistes et aéroportées s’enfoncent en territoire ennemi. Les Canadiens ont joué des rôles de premier plan dans ces deux opérations. Le 23 mars, l’opération Plunder est mise en branle et des unités de la 3e division d’infanterie du Canada traversent le Rhin à la suite des régiments britanniques. La 9e brigade d’infanterie canadienne a dû mener un combat acharné à la tête de pont. L’opération Varsity, la dernière grande mission aérienne anglo-américaine de la guerre, a quant à elle eu lieu le 24 mars. Les parachutages initiaux de la 17e division aéroportée américaine et de la 6e division aéroportée britannique (y compris le 1er bataillon de parachutistes canadiens) se sont déroulés presque sans opposition, mais les défenses antiaériennes allemandes ont rapidement ajusté leur portée et de lourdes pertes ont été subies lors des largages ultérieurs. Les parachutistes canadiens avaient pour mission de sécuriser une zone connue sous le nom de forêt Diersfordt. Le régiment a perdu 43 soldats lors de cette mission, notamment le célèbre lieutenant-colonel Jeff Nicklin, champion de la coupe Grey et vedette-étoile de la Ligue canadienne de football, qui a fait son premier saut de combat le jour J.

La dernière Croix de Victoria de cette campagne a été remise au caporal Fred Topham, un infirmer du 1er bataillon de parachutistes du Canada. Le 24 mars, le caporal Topham et son régiment sont parachutés en Allemagne dans le cadre de l’opération Varsity. Il se met immédiatement à l’ouvrage pour soigner les nombreux soldats blessés. Vers 11 h, il entend le cri à l’aide d’un soldat blessé, à découvert au beau milieu d’un champ. Les deux infirmiers qui se portent à son secours sont abattus. Topham n’hésite pas et se précipite à son secours. Il est atteint au nez, mais réussit à ramener le blessé en lieu sûr. Il sauve également deux hommes d’une chenillette d’infanterie en flammes, à ses risques et péril. Topham est le seul récipiendaire de la Croix de Victoria à survivre à ce combat relativement indemne.

Quelques jours plus tard, les Allemands commencent à battre en retraite et cette bataille se termine vers la fin mars. Les combats ont été difficiles et les pertes, très nombreuses. Pendant cette période, la Première armée canadienne a perdu un total de 15 634 soldats, morts, blessés ou disparus au combat. Pendant une préiode de deux mois, le nombre de Canadiens s’élève à 5 304. 1 617 d’entre eux sont enterrés au cimetière de guerre du Canada de Groesbeek, aux Pays-Bas. Le général Harry Crerar, commandant de la Première armée canadienne, a refusé que ses soldats, ses hommes canadiens, soient enterrés en Allemagne.  À titre de comparaison, les Canadiens ont subi 18 700 pertes, dont plus de 5 000 morts en Normandie en trois mois. En à peine un mois de combat, la bataille de l’Escaut a coûté 12 873 vies à la Première armée canadienne, dont la moitié étaient Canadiens. Quelques 848 Canadiens reposent en paix au cimetière de guerre du Canada d’Adegem dans le nord-ouest de la Belgique, près de la frontière néerlandaise et 968 autres hommes sont enterrés au cimetière de guerre du Canada de Bergen-op-Zoom. De tous les affrontements de la Deuxième guerre mondiale, les Canadiens n’avaient participé à aucun autre combat aussi intense et dévastateur que les combats en Rhénanie.

Cosens, Tilston et Topham, ainsi que Charles Byce, dont le profil est présenté dans une autre section de ce site Web, ont fait preuve de bravoure et d’altruisme remarquables; ils ont fait des choix et des gestes qui ont défini le quotidien de ces terribles batailles en Rhénanie allemande. La campagne a pris fin lorsque les alliés ont traversé le Rhin pour aller neutraliser la dernière ligne de défense des Allemands. Les armées britanniques et américaines, appuyées à l’est par les Soviétiques, allaient poursuivre les combats à l’intérieur du territoire allemand. Pour les Canadiens, la prochaine étape consistait à libérer les Pays-Bas. La guerre allait se terminer quelques six semaines plus tard, mais personne n’aurait pu le prédire à ce moment de l’histoire.