Octobre à novembre 1944

La plus sale tâche de l’Armée canadienne a été la prise et le dégagement de l’estuaire de l’Escaut parce que les Alliés devaient à tout prix rétablir l’accès au port d’Anvers.Anvers est en Belgique, mais la plus grande partie de l’Escaut est en Hollande. Alors, la 3e Division devait dégager le côté ouest et nous, de la 2e Division d’infanterie canadienne, devions dégager le côté est, qui comprend la péninsule de Beveland et l’île de Walcheren. Et ce fut la plus sale job que nous ayons eu à faire [la bataille de l’Escaut].

(Entrevue avec Bill Davis, Black Watch [Royal Highland Regiment] of Canada)

À l’automne 1944, plus de 40 000 soldats canadiens se retrouvent dans une région marécageuse, à la frontière entre la Belgique et les Pays-Bas, pour mener à bien une mission capitale : s’emparer du vaste port d’Anvers afin de procéder au ravitaillement des forces alliées qui doivent poursuivre leur offensive du nord de la Normandie vers l’Allemagne. Bill Davis, caporal des Black Watch, qualifiera avec justesse cette mission de « la plus sale job » de l’Armée canadienne. Mais rappelons-nous également que la bataille de l’Escaut représente la campagne la plus importante remportée par les Canadiens durant la Seconde Guerre mondiale.

Comme nous l’avons vu dans le module « La course vers Anvers », les Alliés remportent, le 4 septembre, une victoire décisive avec la prise du port sans dommage aucun. Unique problème : Anvers se trouve à l’extrémité d’un estuaire long de 80 km. Or, si les Allemands regrettent d’avoir perdu Anvers, ils savent que le port ne sera d’aucune utilité pour les Alliés tant que les puissances de l’Axe contrôleront les berges de l’estuaire. Le fleuve est en effet abondamment miné, et les troupes allemandes stationnées des deux côtés arrêteront les navires alliés dans leur course vers la ville.

La campagne de libération du port d’Anvers aura lieu sur trois fronts : la progression de la 2e Division d’infanterie canadienne du nord d’Anvers vers l’île de Walcheren; l’offensive de la 3e Division d’infanterie canadienne sur la poche de Breskens (l’opération Switchback); enfin, l’opération Infatuate, à savoir le débarquement amphibie des Britanniques sur l’île de Walcheren.

Bien souvent – et comme le feront d’ailleurs bon nombre d’historiens par la suite –, la campagne de l’Escaut est oubliée, voire ignorée, par les commandants alliés, dont le regard est tourné sur la progression des armées américaines et britanniques du débarquement de Normandie vers l’affrontement « principal » au cœur de l’Allemagne. Or le combat de l’Escaut est effroyable, les conditions rudes et les pertes considérables. Cependant, les soldats trouvent de nombreuses raisons de poursuivre le combat, certains invoquant « le Roi et la patrie », d’autres le sentiment de fraternité ou, tout simplement, le désir de rentrer dans son pays.

« Vous ne le croirez peut-être pas, mais ce n’était pas le combat qui était difficile. C’étaient les conditions. Nous étions prêts à donner n’importe quoi pour une bonne nuit de sommeil dans un endroit sec et bien au chaud. C’est devenu notre objectif. Et, les Allemands étaient des obstacles à cet objectif. Cette année-là, en Hollande, ce fut le pire automne et le pire hiver en 50 ans. »

La motivation de Bill Davis?

Le général Gustav von Zangen, commandant de la 15e armée allemande, affecte deux divisions à la garde de la région afin d’empêcher les Alliés de s’emparer d’Anvers. À la mi-septembre, le feld-maréchal Bernard « Monty » Montgomery, commandant du 21e groupe d’armées, lance l’ordre à la Première Armée canadienne de libérer Anvers. Mais seuls deux divisions complètes – les 2e et 3e Divisions d’infanterie canadienne – et quelques éléments de la 4e Division blindée canadienne sont disponibles.

Montgomery reconnaîtra après la guerre qu’il ne s’était pas rendu compte de la difficulté de la mission. Ainsi s’exprimera-t-il dans ses mémoires : « J’ai sous-estimé la difficulté à ouvrir les voies d’accès à Anvers, accès qui nous auraient permis le libre usage de ce port. J’ai cru que l’Armée canadienne pourrait s’atteler à cette tâche pendant que nous pousserions vers la Ruhr. J’avais tort. »

Protégeant l’accès nord de l’estuaire de l’Escaut, l’île de Walcheren constitue une zone idéale pour une invasion. Elle est donc extrêmement bien gardée. En vue de contrer les bombardiers alliés survolant l’estuaire vers leurs cibles allemandes, les Allemands ont chargé les berges de l’estuaire de bunkers, d’imposantes batteries de tirs et de défenses anti-aériennes d’une extrême puissance. Les défenses côtières de Walcheren sont à vrai dire plus difficiles à percer que n’importe quelle résistance rencontrée par les Britanniques, les Canadiens ou les Américains lors du jour J. Cela dit, le lieutenant-général Guy Simonds a conscience qu’une bonne partie de l’île se trouve sous le niveau de la mer et qu’elle est protégée par des digues. Il fait alors usage de bombardiers de la RAF afin d’y créer des brèches et d’inonder les défenses allemandes.

Le 2 octobre, les avions des forces alliées larguent des tracts en amont de l’offensive, pour prévenir les civils néerlandais de celle-ci. Le lendemain – et, de même, les 7 et 11 octobre –, des bombardiers Lancaster et Mosquito effectuent des attaques hautement localisées sur Westkapelle, Vlissingen et Veere, grâce auxquelles ils réussissent à inonder la majeure partie de Walcheren. La lente avancée de l’eau ne cause que quelques noyades parmi les civils, mais complique en revanche énormément les déplacements. Qui plus est, cette opération aura des conséquences à long terme. Il faudra des années pour que le bétail tué soit remplacé et que les sols recouvrent leur fertilité après avoir été exposés à l’eau de mer. Les bombardements des digues et des positions de défense allemandes causent, quant à eux, un nombre considérablement plus élevé de morts dans la population locale. Le général Dwight Eisenhower, commandant suprême des Forces alliées, voit ces attaques d’un bon œil, notant plus tard dans ses mémoires : « Ces brèches, rendant possible l’inondation de zones cruciales de défense, ont été d’une grande utilité dans une opération qui, tout du long, a présenté d’inhabituelles embûches. »

Le lieutenant-général Simonds planifie ensuite trois poussées de la Première Armée canadienne en vue de la prise de l’estuaire de l’Escaut. Le premier volet consiste en l’attaque du nord d’Anvers menée par la 2e Division d’infanterie canadienne. Pour ce faire, les soldats doivent en premier lieu percer les défenses allemandes ouvrant sur l’isthme de Beveland. Dans les villages, comme ceux de Woensdrecht et Hoogerheide, un rude combat les attend. Les pertes seront nombreuses et les avancées lentes; le jour le plus meurtrier demeurant le vendredi 13 octobre, lorsque les Black Watch de Montréal attaquent des positions gardées de pied ferme par les Allemands. Aucun progrès ne sera fait, et le bilan pour les Black Watch s’élèvera à 145 victimes, dont 56 morts et 27 soldats faits prisonniers. Il faudra attendre presque la fin d’octobre pour que la 2e Division atteigne la chaussée de Walcheren. Les Canadiens y lanceront l’attaque à plusieurs reprises, mais ils seront repoussés par les Allemands et subiront de lourdes pertes.

Le deuxième volet de la stratégie du lieutenant-général Simonds est l’opération Switchback. Son objectif : la poche de Breskens, située le long de la rive sud de l’estuaire de l’Escaut, une presqu’île cernée d’eau de tous bords – la mer du Nord, l’estuaire de l’Escaut, l’anse Braakman et le canal Léopold. Seul un petit pont à moitié inondé, au sud-est, la relie à la terre. Cela en fait donc une zone de défense stratégique pour les Allemands. L’opération est déclenchée le 6 octobre dans le sud-ouest de la poche, après une première offensive dans le canal Léopold. Celle-ci est suivie trois jours plus tard par l’attaque principale : un débarquement amphibie dans l’anse Braakman et dans l’estuaire de l’Escaut. Cette attaque permet aux Canadiens de se retrouver derrière les principales fortifications allemandes. L’une des premières unités à traverser le canal est le Canadian Scottish Regiment. Des lance-flammes Wasp, capables d’expulser des flammes de la longueur d’un terrain de football, auront été décisifs dans la victoire. Ces armes n’auront tué qu’une poignée de soldats allemands, mais en auront fait fuir ou se rendre une multitude, de par la terreur qu’elles auront provoquée.

Le journal de guerre du Canadian Scottish Regiment relate ainsi les événements de la traversée du canal :

« Ce qui dégénéra en l’une des batailles les plus sanglantes et sordides de l’histoire du CANADIAN SCOTTISH est né dans les flots de rage incendiaires déversés par nos lance-flammes WASP dans le canal. C’est cela qui, en grande partie, donna aux troupes d’assaut de la Compagnie D les moyens nécessaires pour neutraliser l’ennemi dans certaines de ses positions à mi-canal. Comme il sera montré plus tard, ce n’est pas la totalité de l’ennemi qui fut ainsi traité, mais ceux qui subsistèrent furent quoi qu’il en soit frappés de terreur. Ce fut une lugubre affaire. »

(Journal de guerre, Canadian Scottish Regiment, 6 octobre 1944)

S’ensuivent de violents corps-à-corps aussi intenses que n’importe quel combat de la Grande Guerre. La 7e Brigade d’infanterie canadienne, les Canadiens écossais à son bord, voit 533 hommes se faire tuer ou blesser en seulement six jours de combat. Et ceci sans compter les 200 hommes qui doivent être évacués pour cause d’épuisement.

Les talents de commandant du lieutenant-général Simonds s’avèrent cruciaux dans cette bataille où les Allemands ont le dessus sur tous les plans. Les tactiques militaires traditionnelles préconisent en effet que l’attaquant doive être trois fois plus nombreux que le défenseur pour garantir une victoire. La 3e Division d’infanterie canadienne ne parvient jamais à cet avantage et est bien souvent dépassée en nombre par les Allemands. De plus, le combat a lieu dans le « pays des polders », une région de basses terres où la mer a été asséchée, chacune des terres étant entourée d’une digue haute sur laquelle se trouve généralement une route ou un chemin. Le terrain est donc humide et boueux, le rendant difficile à franchir. La majeure partie des déplacements est alors limitée aux digues, faisant des soldats canadiens des cibles évidentes pour les Allemands, qui disposent de quantité d’armes lourdes et de mitrailleuses ainsi que d’une réserve presque illimitée de munitions.

« Les conditions de vie sur le front sont LOIN d’être agréables. L’eau et la terre deviennent de la BOUE. La BOUE s’accroche à tout. Nos chaussures pèsent deux fois plus que d’habitude. Les fusils et les [mitrailleuses] Bren fonctionnent au ralenti.Les munitions prennent l’eau. Les tranchées étroites nous offrent de ne pas rester à la surface de la terre, mais elles sont aussi pleines de plusieurs centimètres d’une eau épaisse. Les allumettes et cigarettes sont mouillées et inutilisables… Alors, le soldat remue la tête et nettoie son fusil; il jure à n’en plus finir et rêve de ce qu’il fera plus tard quand il aura sa permission (s’il l’obtient).  »

(Journal de guerre, Canadian Scottish Regiment, 9 octobre 1944)

Le journal de guerre du Canadian Scottish Regiment nous donne un aperçu de ce que les soldats ont dû endurer :

L’attaque du canal Léopold ne fait gagner que peu de terrain sur l’Allemagne. Elle remplit toutefois son objectif de distraction : la surprise des Allemands est totale à la vue, au petit matin du 9 octobre, de la 9e Brigade d’infanterie canadienne débarquant à bord du Buffalo, son engin amphibie. La défaite des Allemands semble alors sans conteste, mais cela n’empêchera pas l’affrontement de se poursuivre pendant trois semaines. Le commandant allemand et ses 8 000 soldats restants ne se rendront en effet qu’à la date du 2 novembre.

Ne reste que l’ultime volet de la stratégie du lieutenant-général Simonds : un débarquement amphibie sur Walcheren. L’île située à l’embouchure de l’estuaire de l’Escaut contrôle l’ensemble des accès fluviaux menant à Anvers. L’opération, nommée « Infatuate », dispose des renforts non négligeables de la Royal Air Force et de la Royal Navy. Elle est menée par les commandos britanniques à Westkapelle et par la 52e Division britannique à Vlissingen, deux villages hollandais situés sur la côte sud de l’île. Les attaquants, dont les renforts apportés par les navires de la Royal Navy, subissent de très lourdes pertes. Malgré cela, tous les assauts se soldent par une victoire et en l’espace d’une semaine les affrontements sont terminés. Le 28 novembre, les premiers navires de transport alliés accostent enfin au port d’Anvers. Permettre leur passage aura pris non moins de dix flottilles de dragueurs de mines – neuf flottes britanniques et une flotte hollandaise – et trois semaines pour nettoyer l’estuaire des mines ennemies.

Les opérations canadiennes de libération du port d’Anvers auront pris bien plus de temps que prévu. Mais au vu des ressources dont les Alliés disposaient, il est à vrai dire remarquable que la campagne ne se soit pas éternisée. La bataille aura toutefois été coûteuse en vies humaines. Au total, le bilan des pertes pour la Première Armée canadienne – force internationale constituée d’unités canadiennes, britanniques, polonaises et américaines – s’élèvera à 13 000 victimes, dont plus de 6 300 Canadiens.

Aujourd’hui, il est possible de visiter les cimetières de guerre canadiens d’Adegem et de Bergen op Zoom, où sont enterrés la majorité des hommes tués dans ces affrontements. Peu de Canadiens ont connaissance de ces exploits; chose regrettable s’il en est, car la bataille de l’Escaut fut l’une des campagnes les plus importantes des Canadiens dans la Seconde Guerre mondiale. Le port d’Anvers constituait un lieu stratégique essentiel à l’approvisionnement des troupes pour l’ensemble des futures opérations alliées. D’une part, il était impératif que le port soit libéré rapidement. D’autre part, les Allemands détenaient tous les avantages : bien approvisionnés, le moral au plus haut et de solides tranchées. Les Canadiens ont dû se débrouiller avec les effectifs à leur disposition, lesquels étaient bien insuffisants pour cette tâche. Pour couronner le tout, le froid et la pluie avaient transformé le terrain en marécages, limitant les mouvements et empêchant les renforts aériens d’arriver pendant de nombreux jours. Il n’en demeure pas moins que, malgré une situation peu encline à la victoire, les troupes canadiennes, sous le commandement du lieutenant-général Simonds, firent ce qu’on attendait d’elles.                


Notes de bas de page

L’estuaire d’Anvers

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Des lance-flammes Wasp

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MTB flottilles
« Torpilleur à moteur canadien MTB-460. Mis en service en mars 1944 et coulé dans la nuit du 2 juillet 1944, donc photo prise entre ces dates » Avec l’autorisation de la Bibliothèque et Archives Canada, 4821109, 1944.

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