La puissance aérienne était encore une technologie nouvelle au cours de la Seconde Guerre mondiale. Les frères Wright avaient fait le premier vol motorisé en 1903. À peine une décennie plus tard, au cours de la Première Guerre mondiale, les aéronefs avaient révolutionné l’art de la guerre. Ils pouvaient servir aux missions d’observation et de reconnaissance, à l’orientation de l’artillerie afin que les canons longue portée puissent tirer plus précisément et, peut-être plus important encore, au bombardement de cibles loin derrière les lignes de front. Ce nouveau type de conduite de la guerre, appelé le bombardement stratégique, visait à détruire les usines d’armes et de munitions, et à miner le moral des civils afin qu’ils intensifient leurs pressions en faveur de la paix.

Entre les deux guerres mondiales, le bombardement stratégique était considéré par les théoriciens de la conduite de la guerre comme un meilleur moyen de faire la guerre. Que se passerait-il si l’on pouvait éviter les terribles luttes dans les tranchées en utilisant des bombardiers pour attaquer directement les villes ennemies? Une frappe éclair pourrait éventuellement mettre un terme à un conflit avant qu’il ne devienne une guerre mondiale. Ainsi que l’ont prouvé les événements dans la Seconde Guerre mondiale, ces théories ne fonctionnaient pas, mais les Britanniques, les Allemands et les Américains ont tous consacré des ressources considérables entre les guerres pour mettre au point ce nouveau type de conduite de la guerre.

Lorsque le Canada a déclaré la guerre à l’Allemagne le 10 septembre 1939, l’Aviation royale du Canada (ARC) se composait de huit escadrons réguliers et de 12 auxiliaires, soit une force totale d’environ 4 000 hommes, tous grades confondus. Malgré ces débuts modestes, l’ARC allait rapidement se hisser au quatrième rang des plus grandes armées de l’air du monde, atteignant un sommet de 215 000 membres (dont 17 000 femmes) et 80 escadrons de campagne opérationnels.


Lors du déclenchement de la guerre, en septembre 1939, le Canada a dû débattre de la forme de sa participation au conflit. En 1914, même s’il était un dominion autonome, le Canada n’avait pas la maîtrise de ses propres affaires étrangères et il est automatiquement entré en guerre quand la Grande-Bretagne a déclaré la guerre. Une pleine indépendance a suivi l’adoption du Statut de Westminster en 1931, de sorte que le Parlement du Canada contrôlait dès lors la destinée du pays. Au terme d’un vigoureux débat, le Canada a déclaré la guerre à l’Allemagne le 10 septembre, soit une semaine après la décision de la Grande-Bretagne. Tandis que le gouvernement entrait en guerre pour appuyer ses alliés traditionnels, le premier ministre Mackenzie King se souvenait trop bien du coût des combats sur le front de l’Ouest et s’efforçait de limiter les pertes canadiennes. La solution de rechange, selon lui, était de financer un programme de formation des aviateurs au Canada. Il espérait que ce geste limiterait le nombre de soldats que le Canada aurait à envoyer au combat en Europe. M. King pensait juste, mais il s’est avéré que les pressions des Canadiens et les demandes des Britanniques ont élargi l’engagement du pays à l’égard de la guerre, bien au-delà du programme de formation des aviateurs. Le Canada a finalement envoyé une immense armée pour combattre en Europe, tandis que les pilotes et les équipages formés pour la guerre aérienne allaient subir de très lourdes pertes.

Le Programme d’entraînement aérien du Commonwealth britannique (PEACB) a été l’une des plus grandes contributions canadiennes à la victoire durant la Seconde Guerre mondiale. Il a d’abord été établi sous le nom de British Empire Air Training Scheme (BEATS) en décembre 1939, comptant parmi ses principaux signataires la Grande-Bretagne, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Au cours de la guerre, 131 553 membres d’équipages aériens (pilotes, navigateurs, bombardiers, canonniers, opérateurs radio et mécaniciens de bord) ont été formés par le PEACB, soit environ le tiers de l’effectif entier des principaux commandements de la Royal Air Force (RAF). Parmi ces stagiaires figuraient 72 835 Canadiens, ce qui signifie que ceux-ci intervenaient pour un peu moins du quart de l’effectif navigant total de la RAF dans ses principaux commandements de combat. L’envergure de la contribution était remarquable pour un pays aussi petit que le Canada.

Le service dans la force aérienne était le premier choix de nombreux jeunes Canadiens. Au cours de la Première Guerre mondiale, les pilotes étaient considérés comme les nouveaux chevaliers de l’air – attirants, de fière allure, dans une profession honorable. De plus, il valait bien mieux faire la guerre du cockpit d’un avion que de ramper dans la boue froide et humide d’un champ de bataille.

Cliff White se rappelait que son père était dégouté que les Allemands aient déclaré une autre guerre, et il voulait donc participer à l’effort. Il a choisi la force aérienne après avoir écarté l’armée et la marine : [traduction] « Je n’étais pas près de l’océan, je n’y connaissais rien et je trouvais que les soldats marchaient trop. J’ai entendu parler de toute la boue pendant la Première Guerre mondiale, alors je ne voulais pas trop me retrouver dedans. Donc, je me suis engagé dans l’armée de l’air. »

Agnes Ward est entrée dans le Service féminin de l’Aviation royale du Canada en 1942. Son frère était déjà dans l’armée de l’air et elle se souvient que lorsqu’il revenait à la maison lors des congés, [traduction] « il avait l’air si énergique, au point où cela m’a incitée à y prendre part moi aussi ». « Je ne voulais pas aller dans les usines de munitions comme nombre de dames à Toronto [l’ont fait] parce qu’on leur versait un très bon salaire. Tout ce que je voulais, c’était me joindre aux forces armées, à l’armée de l’air; j’aurais aimé la marine, mais, à l’époque, celle-ci ne recrutait pas de femmes et l’armée de l’air était la première à le faire. J’ai donc décidé que c’est là que j’irais. »

Cliff et Agnès comptaient parmi les milliers de jeunes Canadiens qui se sont empressés d’endosser l’uniforme bleu pâle de l’armée de l’air.


De nombreux rôles ont été confiés à l’ARC au cours de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, 40 escadrons étaient voués à la défense du territoire national, décollant surtout de la Colombie-Britannique, de la Nouvelle-Écosse et de Terre-Neuve. Le principal travail des escadrons de la côte Est, dont chacun comptait de 12 à 16 avions, était de survoler l’Atlantique-Nord à la recherche des U-boot (sous-marins) allemands et de protéger les convois importants de navires reliant l’Amérique du Nord et le R.-U.

L’ARC a également déployé une quarantaine d’escadrons pour servir dans le nord-ouest de l’Europe. Le 1re escadron, le premier à arriver en Angleterre en juin 1940, a participé à la bataille d’Angleterre. Cette campagne aérienne névralgique a permis de défaire l’aviation allemande, appelée la Luftwaffe, dans le ciel d’Angleterre, tandis que les nazis essayaient de détruire la British Royal Air Force en préparation d’une invasion prévue des Îles britanniques. C’est en grande partie grâce à l’Aviation royale du Canada (ARC) que l’invasion n’a jamais eu lieu.

Alors que des pilotes et d’autres membres d’équipages aériens formés dans les écoles du PEACB en sortaient avec leur diplôme, l’ARC a pris de l’expansion et ajouté des escadrons outre-mer. En faisaient partie les escadrons de chasseurs, de chasseurs-bombardiers et d’avions de reconnaissance de la 2e force aérienne tactique, les escadrons de bombardiers de groupe no 6 de l’ARC et les escadrons du Coastal Command (commandement dans la garde côtière) de l’ARC.

Pour le jour J, celui de l’invasion de l’Europe le 6 juin 1944, l’ARC a affecté 37 escadrons à l’appui des débarquements. Parmi eux se trouvaient des escadrons de combattants et de reconnaissance qui soutenaient directement le débarquement, des escadrons de patrouille côtière surveillant les navires de guerre et les U-boot allemands ainsi que des escadrons de bombardiers qui attaquaient les défenses côtières et les lignes de communication allemandes. Au cours de la bataille de Normandie, les escadrons canadiens ont continué de jouer un rôle important, appuyant les soldats en attaquant les blindés et les troupes allemandes, coupant les lignes d’approvisionnement et effectuant des vols de reconnaissance afin de savoir ce que faisait l’ennemi.

De nombreux faits héroïques ont jalonné cette période, mais certains sont plus remarquables que d’autres, notamment le jour où le capitaine d’aviation Richard « Dick » Audet a abattu cinq appareils allemands en moins de quelques minutes. Audet, originaire de Lethbridge (Alberta), est entré à l’ARC en août 1941. Il s’est classé comme « supérieur à la moyenne » pendant sa formation et s’est rapidement retrouvé aux commandes de Supermarine Spitfires de l’escadron 421 de l’aérodrome B88 à Heesch, près de Bois-le-Duc aux Pays-Bas. Le 29 décembre 1944, Audet prenait part à une mission de combat lorsque des pilotes ont repéré des Messerschmitt 109 et des Focke Wulf 190 près d’Osnabrück, en Allemagne. La citation de la Croix du service distingué dans l’Aviation offre une excellente description de ce qui s’est produit :

« Sans tarder, il a mené sa section à l’attaque, choisissant un 109 neuf qui était le dernier avion de la formation. Une courte rafale et le 109 tombait en flammes. Après la première attaque, il a pris une trajectoire circulaire défensive et, repérant un 190 un peu sous lui, il est passé à l’attaque, une autre courte rafale et cet avion aussi s’abattait en flammes. La troisième attaque a suivi presque immédiatement; cette fois, la cible était un autre 190 qui descendait légèrement en plongée et qui s’est ensuite mis à remonter rapidement. Le capitaine d’aviation Audet a ouvert le feu à une distance de 300 verges et à ce moment, le pilote a essayé sans succès de s’échapper, mais son avion s’est écrasé en flammes. Immédiatement après ce combat, le capitaine d’aviation Audet aperçut un Spitfire poursuivi par un FW.190; instantanément, il s’est rapproché de l’avion ennemi et l’a descendu en flammes, sauvant ainsi probablement la vie d’un camarade pilote. Ensuite, tandis qu’il reformait sa section, il a aperçu en dessous un FW.90. En plongée, il s’est lancé dans une attaque directe, et a eu la satisfaction de voir cet aéronef partir en vrille et s’écraser au sol… Dans un bref laps de temps, le capitaine d’aviation Audet s’est avéré un pilote aux qualités exceptionnelles par son habileté, son dynamisme et sa détermination. »

Audet pilotait encore trois jours plus tard, au jour de l’An, lorsque la Luftwaffe a lancé une attaque-surprise massive sur les aérodromes alliés en Belgique et aux Pays-Bas. Le but était de détruire les forces aériennes alliées, mais, en réalité, les Allemands ont fini par se mettre eux-mêmes en difficulté. Quelques avions alliés ont décollé pour affronter la menace. Audet était l’un de ces pilotes et il a abattu deux FW.190. Au cours de l’attaque, au moins 40 aviateurs britanniques ont perdu la vie, et les pertes en avions britanniques, canadiens et américains ont été considérables. On estime qu’environ 305 avions ont été détruits et 190 autres, endommagés. Par contre, en moins d’une semaine, tous ces avions alliés ont été remplacés grâce à la puissance du système de production industrielle en Amérique du Nord. La Luftwaffe, toutefois, a souffert ses pires pertes de la guerre en une même journée, soit 271 avions détruits, 169 pilotes tués ou portés disparus, 21 blessés et 70 prisonniers de guerre. Elle ne se remettrait jamais de ces pertes.


Arthur Harris, maréchal en chef de l’Air, chef du commandement des bombardiers de la RAF, croyait que la façon la plus rapide de mettre fin à la guerre et, en même temps, de libérer les Pays-Bas, était de forcer les Allemands à se rendre en détruisant leur volonté de combattre. Les Britanniques avaient été bombardés au cours de la Première Guerre mondiale et à nouveau au cours du blitz de Londres, en 1940 et 1941. John Pavey, qui a émigré au Canada après la guerre, a grandi à Brighton, sur la côte Sud de l’Angleterre. Il se souvenait que les bombardiers allemands survolaient la ville « nuit après nuit ». « Notre famille, habituellement dans les premiers temps, sortait du lit, et nous allions dans la cuisine, pour dormir sous la table, qui était très massive et, par conséquent, nous supposions y être suffisamment en sécurité. » Le moral des Britanniques a commencé à chanceler sous les bombes allemandes, mais ne s’est jamais éteint. Les dirigeants alliés espéraient que la solution serait une campagne de tirs plus massifs contre l’Allemagne.  

Le bombardement stratégique de l’Allemagne au cours de la Seconde Guerre mondiale a fait l’objet d’observations mitigées. Selon les critiques, le bombardement des villes allemandes, particulièrement Dresde, sont des crimes de guerre. Ils font remarquer que la production industrielle allemande n’a cessé d’augmenter tout au long de la guerre – un indice que l’offense aérienne n’était pas très efficace. Les partisans répondent et soutiennent qu’au début de la guerre, le bombardement stratégique était la seule façon de mener les combats en Allemagne. Plus tard au cours de la guerre, la campagne de bombardement s’est avérée être une des grandes causes de la défaite de l’Allemagne hitlérienne. La vérité se situe, sans doute, quelque part entre les deux, mais au bout du compte, le commandement des bombardiers et les escadrons canadiens du 6e groupe ont continué de mener la guerre sur le territoire allemand.

À la fin de la guerre, le 6e groupe avait fait 41 000 vols de sortie et relâché 126 000 tonnes de bombes. Le prix était exorbitant – les pertes s’élevaient à 814 avions et 3 500 hommes d’équipage morts au combat. Au total, plus de 10 600 Canadiens ont perdu la vie en servant dans le commandement des bombardiers de la RAF. (Le total comprenait les escadrons de la RAF et de l’ARC, les pertes opérationnelles et les personnes tuées dans des accidents ou au cours d’un entraînement.)

Le bombardement de Dresde, en février 1945, a été l’une des attaques les plus controversées du commandement des bombardiers de la RAF au cours de la guerre. Les critiques, bien souvent inspirés par les animosités de la guerre froide soviétique, soutenaient que la guerre était terminée à ce stade et qu’aucune raison militaire ne justifiait l’attaque de la ville. Cependant, selon l’historien David Bashow, la ville était une cible valide, car on y produisait des fournitures de guerre. De plus, elle était un carrefour de transport appuyant la guerre des Allemands contre l’Union soviétique sur le front de l’Est.

Le groupe 6 de l’ARC a pris part aux attaques sur Dresde la nuit du 13 au 14 février. Le sergent Frank Bramley occupait la tourelle centre-supérieure dans l’escadron 431 (Iroquois). Il se souvient que Dresde brûlait déjà lorsque le Lancaster de construction canadienne est arrivé au-dessus de la cible. [Traduction] « Lorsque nous sommes partis, les incendies étaient plus intenses que jamais. Il est certain que les nazis d’en bas n’auront pas besoin de beaucoup d’éducation antiguerre lorsque ce sera fini. » Il était évident que la guerre tirait à sa fin, mais elle était loin d’être terminée. À titre de point de référence, le même jour où Dresde a été bombardée, l’Armée canadienne subissait une de ses batailles les plus intenses et les plus coûteuses au cœur de la Rhénanie allemande. Tout ce qui pouvait être fait pour abréger la guerre devait l’être, non seulement pour les Canadiens, mais aussi pour les Soviétiques qui progressaient en provenance de l’Est.


L’ARC et la force aérienne en général ont apporté une immense contribution à la victoire finale, mais le prix a été énorme. Environ 13 000 Canadiens ont perdu la vie dans les opérations aériennes ou en tant que prisonniers dans les camps de guerre. De plus, 4 000 autres membres d’équipage sont morts au cours des missions d’entraînement. Mackenzie King a peut-être essayé de limiter le nombre de pertes canadiennes dans la Seconde Guerre mondiale, mais il ne pouvait savoir à quel point les opérations aériennes transformeraient le cours de la guerre. Sa tentative d’épargner les vies de Canadiens en détournant les ressources d’une grande armée qui irait combattre en Europe, choisissant plutôt d’appuyer une vaste campagne aérienne, n’a pas atteint son objectif.

Si nombre de Canadiens ont perdu la vie dans l’ARC, leur contribution à la victoire a été essentielle. L’offensive des bombardiers a sans nul doute abrégé la guerre par la destruction des moyens de l’Allemagne de poursuivre le combat. De plus, l’aviation tactique a offert un appui important aux armées, se frayant un chemin pour traverser la France et la Belgique, puis atteindre l’Allemagne et les Pays-Bas. Pour les Hollandais, l’un de leurs souvenirs les plus chers des bombardiers canadiens a été la mission qui faisait suite à l’arrêt des combats. Au lieu d’une charge d’explosifs très puissants, les bombardiers étaient remplis d’aliments et autres fournitures essentielles qu’ils ont parachutés chez les Hollandais affamés. Arie de Jong, qui était adolescent aux Pays-Bas en 1945, se souvenait avec attendrissement :

« Il n’y a pas de mots pour décrire les émotions vécues ce dimanche après-midi-là. Plus de 300 quadrimoteurs Lancaster, volant à une altitude exceptionnellement basse, ont tout à coup rempli l’horizon occidental. On pouvait voir les artilleurs envoyer la main dans leurs tourelles. Un spectacle merveilleux. Un Lancaster a rugi sur la ville à 70 pieds. J’ai vu l’avion louvoyer entre les clochers des églises et laisser tomber ses sacs sur le Sud. Partout où nous regardions, nous pouvions voir des bombardiers. Personne ne restait à l’intérieur, et tous osaient brandir des tissus et des drapeaux. Quelle fête! L’enthousiasme gagnait tout le monde. La guerre était sur le point de finir. »

C’était un magnifique cadeau en lieu et place des armes de destruction massive.