Comme l’observe l’historien Michael Bliss dans son article « Resurrections in Toronto: The Emergence of Insulin » (Résurrections à Toronto : l’émergence de l’insuline), publié en 2005, la plupart des patients traités à l’insuline ont [TRADUCTION] « échappé à la mort d’une manière spectaculaire, jamais observée dans l’histoire de la médecine ». En effet, [TRADUCTION] « ce sursis se manifeste tant sur les plans physiques, qu’émotionnels et spirituels, et demeure à ce jour inédit. »

Le 2 décembre 1921, lorsque le jeune Leonard Thompson, âgé de 13 ans, est admis à l’hôpital général de Toronto, il ne pèse que 29,5 kg, il est dénutri et pâle. Il perd ses cheveux et on perçoit des traces d’acétone sur son haleine. Comme il n’y a pas de clinique du diabète au Hospital for Sick Children, les médecins font admettre le patient à la clinique du diabète de l’hôpital général par compassion, mais pour cela, le père de Leonard doit amener son fils voir le Dr Duncan Graham, professeur de médecine. Le spectacle de M. Thompson transportant son fils dans le bureau du DGraham laisse un souvenir douloureux à la secrétaire du médecin, Stella Clutton. Elle est horrifiée. Comme elle l’évoquera plus tard, [TRADUCTION] « je n’avais jamais vu une personne aussi maigre, sauf dans les photos de victimes de famine ou des camps de concentration. » Pendant les cinq semaines suivantes, la condition de Leonard va en se détériorant. Comme le mentionne un étudiant en médecine qui a participé à sa prise en charge, [TRADUCTION] « nous savions tous qu’il était condamné ».

Désespéré, le père de Leonard accepte que son fils reçoive l’extrait pancréatique de Banting et Best, le 11 janvier 1922. Le résultat est encourageant, mais reste limité. Cependant, après avoir reçu un extrait purifié de Collip, le 23 janvier, l’amélioration est immédiate, comme le rapportent Banting, Best, Collip, Campbell et Fletcher dans leur article précurseur, publié en mars 1922 dans le Canadian Medical Association Journal. Grâce à des injections quotidiennes au cours des semaines suivantes, le glucose dans le sang et l’urine de Leonard chute de manière draconienne et [TRADUCTION] « il prend des couleurs, il est plus actif, a meilleure mine et se sent plus fort. » 

Ce premier article dans une revue médicale sur la première utilisation de l’insuline pour l’être humain peine à décrire l’effet de cet extrait sur les patients diabétiques gravement atteints et sur les médecins, qui sont témoins de véritables résurrections. [TRADUCTION] « Il est difficile de mettre des mots sur ce que l’on entend par amélioration clinique. Ceux qui ont l’habitude de traiter les patients diabétiques savent reconnaître les premiers signes d’amélioration, notamment un changement quant à l’apparence de la peau et des yeux, le comportement du patient, son activité mentale et psychique, sans oublier les preuves physiques et le désir du patient de bouger et d’exercer ses muscles. » Six autres patients de l’hôpital général de Toronto recevront l’extrait pancréatique vers la fin de janvier et au début de février. L’un d’entre eux, particulièrement atteint, [TRADUCTION] « se voit complètement remis de ses dépressions majeures et de son extrême lassitude », rapportent les scientifiques.  

Cependant, ces premières résurrections sont temporaires, puisque la pénurie d’insuline s’installe vers la fin de février en raison des difficultés de production de l’extrait aux laboratoires Connaught, tel qu’abordé dans un autre article. Les efforts désespérés de Best permettent de restaurer l’approvisionnement d’insuline à la mi-mai; pendant ce temps, Banting ouvre son propre cabinet à Toronto où il traite des patients diabétiques. Il recevra également des patients au Christie Street Military Hospital, incluant le Dr Joseph Gilchrist, qui est à la fois médecin et patient à la clinique. Le 15 mai, Gilchrist reçoit sa deuxième injection d’insuline dès que les tests cliniques à petite échelle reprennent à Toronto, grâce à des extraits produits aux laboratoires Connaught et répartis entre Banting, Christie Street, l’hôpital général et le Hospital for Sick Children. Il importe de reprendre, en priorité, les traitements d’insuline avec le premier groupe de patients, incluant Leonard Thompson. 

Peu après que Macleod ait livré un exposé scientifique à Washington, D.C. sur les travaux menés à Toronto, le 3 mai, exposé auquel assistent les plus grands spécialistes du diabète en Amérique du Nord, Banting commence à recevoir des lettres désespérées de patients hors de Toronto. Parmi celles-ci, notons le cas de Jim Havens, de Rochester, dans l’État de New York, un patient âgé de 22 ans malade depuis l’âge de 15 ans. Il réussit à se tirer d’affaire grâce à la « diète de privation » Allen, mais son état se détériore gravement en 1920. Au début de 1921, le père de Jim, James Havens Sr, vice-président chez Eastman Kodak, est sur le point de perdre espoir. En 1922, son fils Jim est émacié, il ne pèse que 33,3 kg et survit à peine en ne consommant que 820 calories par jour. Il ne pouvait pas lever la tête de son oreiller, pleurait la plupart du temps de douleur, de faim et de désespoir et se préparait à mourir. 

La proximité des Havens de Toronto et les liens d’affaires et personnels du père de Jim, cadre chez Kodak, permettent au jeune patient de recevoir un traitement d’insuline. Au début d’avril 1922, le père de Jim entend parler des progrès réalisés par des médecins de Toronto avec un extrait pancréatique. Grâce à un intermédiaire, il parvient à mettre en branle une série d’événements qui le mèneront à Toronto. Le même mois, le père de Jim rencontre par hasard le directeur d’une boutique Kodak de Toronto, George Snowball, et lui demande s’il a entendu parler de ce nouveau traitement contre le diabète au Canada. Or il se trouve que Snowball est un partenaire de golf du Dr Macleod, qui lui a mentionné que des travaux de recherche sur le diabète étaient en cours à l’Université de Toronto, mais qu’il est encore prématuré d’annoncer le succès de ces recherches. 

Snowball est tenace et finit par rencontrer Banting, qui lui fournit d’autres détails, que Snowball s’empresse de transmettre au père de Jim. Le 9 avril, Evans envoie le Dr John R. Williams, le médecin de Jim, à Toronto pour tenter d’obtenir une dose de cet extrait, en vain. Mais Banting  promet à Williams qu’il sera l’un des premiers à recevoir l’extrait, dès que l’approvisionnement sera restauré. Pendant ce temps, Jim continue de dépérir et il est sur le point de sombrer dans un coma diabétique. Peu après que le Dr Williams ait entendu l’exposé de Macleod à Washington, Evans s’informe auprès de Macleod et Banting. Le 21 mai, des doses d’insuline sont finalement envoyées à Rochester. Jim sera le premier patient diabétique aux États-Unis à recevoir de l’insuline même si, dans son cas, le retour à la santé se fera difficilement.

La première injection d’insuline administrée par le Dr Williams ne semble pas donner de résultat, amenant Banting à se rendre précipitamment à Rochester, le 26 mai. Il apporte une ampoule d’insuline, qu’il entend lui administrer personnellement, mais cette fois, la dose est plus conséquente. L’effet est immédiat. Comme l’écrit Banting dans ses notes : [TRADUCTION] « La transformation n’est rien moins que miraculeuse. Jim peut maintenant se déplacer dans la maison et il fait une promenade chaque jour en voiture. » La douleur dans ses jambes a également disparue et son « état mental est passé du désespoir à l’espoir et à la sérénité. » D’autres doses d’insuline sont régulièrement envoyées par voie ferroviaire de Toronto au Dr Williams, qui les administre à Jim et continue de rapporter les progrès du patient à Banting. Comme l’écrira Jim plus tard, [TRADUCTION] « Mes parents ont organisé un souper pour Fred Banting et George Eastman. Ce dernier pressait Fred de venir à Rochester pour travailler à la nouvelle faculté de médecine. Mais lorsque Banting a répondu à Eastman qu’il restait loyal à son établissement canadien, Eastman s’est tourné vers mon père et lui a dit « voici un jeune homme que j’admire, il a du cran ». »

Au début de juin, et pendant la majeure partie de l’été 1922, Banting se retrouve seul et responsable de la production d’insuline à Toronto. Collip est parti, Macleod est au Nouveau-Brunswick pour poursuivre des travaux pendant la période estivale et Best visite sa famille dans le Maine. Banting est libre de recevoir quelques patients privés. Hélas, il ne manque pas de diabétiques gravement malades cherchant à bénéficier de ce traitement apparemment miraculeux. L’exposé de Macleod à Washington sur la « découverte révolutionnaire de Banting » impressionne tout particulièrement le Dr Louis Hamburger de Baltimore, dont la patiente diabétique âgée de huit ans, Ruth Whitehall, dépérit. Il propose immédiatement aux parents de Ruth de faire le voyage au Canada pour rencontrer Banting. Cependant, comme la production d’insuline avait alors pratiquement cessée, Banting n’a d’autre choix que de les en dissuader. Cependant, au début de juin, après un échange personnel avec le père de Ruth et une reprise de la production, Banting [TRADUCTION] « accepte très gracieusement de s’occuper des soins de Ruth », comme le rapportera plus tard Hamburger. Ruth, qui appartient à une famille riche, arrive à Toronto le 17 juin avec sa mère, une tante et un majordome. Ils louent un appartement de huit pièces pendant que Ruth est soignée par Banting, jusqu’à la fin de septembre.

En juillet, Myra Blaustein, âgée de 11 ans et également de Baltimore, vient rejoindre Ruth à Toronto. Elle n’est pas une patiente du Dr Hamburger et on ne sait pas précisément comment s’organise son voyage à Toronto. Diagnostiquée en octobre 1920, Myra est plus gravement atteinte que Ruth. Lorsqu’elle arrive à Toronto, elle est si faible qu’elle doit être transportée de la gare à l’hôtel. Une fois traitée à l’insuline et mieux nourrie, Myra se transforme du tout au tout. Comme l’observe le Dr Hamburger [TRADUCTION] « au lieu d’être pâle, léthargique et terne, elle devient alerte, elle sourit et chante comme aux jours précédant sa maladie. » Myra reste à Toronto pendant trois mois, aux bons soins de Banting, et revient à Baltimore en même temps que Ruth.

Teddy Ryder, pesant 26 livres, en 1922 avant de recevoir sa première injection d’insuline. Le musée de la maison Banting, « The Long Life of One of Banting’s First Patients ».

Du début de juillet jusqu’au début d’octobre, Banting traite également Teddy Ryder, âgé de six ans, du New Jersey. Teddy est un « squelette qui marche », une expression généralement employée pour décrire les diabétiques dont la maladie est avancée, puisqu’il pèse un peu moins de 10 kg. Diabétique depuis l’âge de quatre ans, Teddy grandit mais ne prend pas de poids. Son diagnostic alarme son oncle, le DMorton Ryder, interne dans un hôpital de New York. Le Dr Ryder évoque franchement avec les parents de Teddy le sort qui attend leur fils : il sera mort d’ici quelques semaines ou quelques mois. La mère de Teddy l’amène voir plusieurs médecins, pleine d’espoir. Elle obtient finalement un rendez-vous avec le DrFrederick Allen, qui fait admettre Teddy à son « institut physiatrique » en septembre 1920 pour le soumettre à sa diète de la privation, une approche qui permet de stabiliser l’état de Teddy. À Noël 1921, Teddy pèse 12,25 kg. Mais l’espoir renaît dans la famille Ryder lorsque l’oncle de Teddy tombe sur un article en première page du Toronto Star, daté du 22 mars 1922 : [TRADUCTION] « Des médecins de Toronto en bonne voie de guérir le diabète ». Le Dr Ryder communique avec Banting, qui ne peut lui venir en aide puisqu’il n’a pas d’extrait à lui fournir. En juin, le Dr Ryder rend visite à Banting pour lui demander de prendre Teddy comme patient. Banting lui répond de revenir avec Teddy en septembre, mais il lui répond franchement que Teddy risque de ne pas se rendre jusque-là. Déterminé, le Dr Ryder écrit l’anamnèse détaillée de Teddy, qu’il envoie à Banting. Ce dernier acceptera finalement de le prendre comme patient privé. 

Teddy et sa mère prennent le train de nuit vers Toronto et arrivent le samedi 8 juillet. Ils se rendent directement au bureau de Banting, mais ce dernier n’a toujours pas d’insuline à leur offrir. Le dernier lot a échoué les tests de qualité et ils devront attendre jusqu’au lundi suivant. Pendant ce temps, Banting installe Teddy et sa mère dans une petite chambre louée près de son bureau. Le lundi matin, il donne ses premières injections d’insuline à Teddy. Le garçon répond positivement, mais il a souvent besoin de trois ou quatre injections par jour. Il reprend du poids rapidement et commence à se comporter comme un petit garçon en santé. Après trois mois à Toronto, Teddy et sa mère reviennent à la maison. Ses joues sont bien rebondies et il peut jouer et courir. Selon une entrevue accordée le 20 février 1983 au Toronto Star par Teddy, alors âgé de 67 ans, et sa mère de 92 ans, c’est « comme s’il était ressuscité d’entre les morts. » 

Le premier récit de « résurrection » d’un patient diabétique ayant reçu de l’insuline – résurrection de ce qui aurait autrement été un coma diabétique fatal – concerne Elsie Needham, onze ans, de Galt, en Ontario. Au début d’octobre 1922, Elsie, déclarée diabétique depuis six mois, succombe à la faim engendrée par sa maladie et tombe dans un coma profond après s’être régalée d’olives et de raisins. Même si le médecin de famille a peu d’espoir, les parents d’Elsie l’amènent au Hospital for Sick Children, où elle est examinée par la Dr Gladys Boyd, chef du service d’endocrinologie de l’hôpital. La Dr Boyd consulte Banting et les deux scientifiques décident de lui injecter de l’insuline. L’injection entraîne une chute dangereuse de sa glycémie. Afin de stabiliser Elsie, Banting prend une chance et lui donne du sucre. 

Nuit et jour, Banting demeure au chevet d’Elsie pour suivre les symptômes de sa patiente, qui est toujours dans le coma. Comme l’écrira plus tard Banting : [TRADUCTION] « J’ai habité à l’hôpital 24 heures par jour, pendant trois jours, et j’y étais quelques heures chaque jour pendant toute une semaine. » Après un autre traitement, qui entraîne une fluctuation importante de son état, de la fièvre et des épisodes de délire, Elsie finit par reprendre conscience. [TRADUCTION]« C’est un rétablissement incroyable, indique le surintendant du Hospital for Sick Children au Toronto Star le 1ernovembre. Toutes nos connaissances médicales et les prédictions des médecins condamnaient cette fillette à une mort certaine. » L’article se termine en mentionnant qu’Elsie a si bien récupéré de sa maladie qu’elle peut maintenant écrire une lettre à son père pour lui dire qu’elle sera bientôt de retour à Galt.

En 1922, le rétablissement d’une autre jeune fille diabétique gravement atteinte, et traitée à Toronto par Banting, devient l’histoire la plus publicisée en Amérique du Nord au sujet de l’insuline. En effet, le rétablissement d’Elizabeth Hughes, âgée de 14 ans, est le premier à être repris dans les journaux; les cas déjà évoqués dans la presse étaient restés jusque-là anonymes. 

Elizabeth est la fille du secrétaire d’État américain et passera quatre mois à Toronto. En plus des articles dans les journaux, l’expérience d’Elizabeth est bien documentée dans les lettres qu’elle écrit à ses parents. Contrairement à Teddy Ryder, Elizabeth ne reste pas à Toronto avec sa mère et son père, mais plutôt avec une gouvernante/infirmière. Elle reçoit un diagnostic de diabète à l’âge de 11 ans. Elizabeth, née dans une famille aisée, a accès aux meilleurs traitements de l’époque, soit une admission à l’institut physiatrique du Dr Allen pour suivre sa très rigoureuse diète de la privation. 

Au cours de l’hiver 1921-1922, Elizabeth survit à peine, elle est dénutrie et pèse un peu plus de 22,7 kg. Après un voyage aux Bahamas avec son infirmière, où l’on espère que les chauds rayons du soleil lui seront bénéfiques, sa condition se détériore. Comme l’écrit Michael Bliss, [TRADUCTION] « Cette jeune fille à l’immense courage, comme les héroïnes de la littérature jeunesse, combat la lassitude et le désespoir qui s’emparent de la plupart des diabétiques aux dernières étapes de la maladie. » La mère d’Elizabeth entend parler des diabétiques qui se sont rétablis à Toronto par le truchement du DrAllen et d’autres médecins, et le 3 juillet, elle écrit à Banting. Sa première réponse est peu encourageante, puisqu’il ne dispose pas de suffisamment d’insuline. L’état d’Elizabeth continue cependant de se détériorer. 

Au début du mois d’août, l’approvisionnement en insuline s’améliore, permettant au Dr Allen de commencer à administrer l’extrait à la plupart de ses patients les plus gravement atteints, mais pas encore à Elizabeth. Cette dernière n’aime pas le Dr Allen et ses parents préfèrent qu’elle soit traitée « à la source », à Toronto. Le Dr Allen s’était rendu à Toronto au début d’août, avant de commencer à utiliser l’insuline, et en a profité pour reparler du cas d’Elizabeth à Banting. Il présente Elizabeth comme une patiente modèle pour un traitement à l’insuline. Le 15 août, Elizabeth, en compagnie de sa mère et d’une infirmière, se rend à Toronto en train et voit Banting le lendemain. Il est surpris de voir Elizabeth encore active. Elle est très maigre, ses cheveux son fins et cassants, sa peau sèche et squameuse. Elle peine à marcher en raison de sa faiblesse. Banting commence immédiatement le traitement à l’insuline et très rapidement, le glucose disparaît de son urine. Banting enrichit également son alimentation. En deux semaines, elle mange comme une jeune fille normale de son âge. 

Une fois Elizabeth stabilisée, sa mère la laisse aux bons soins de son infirmière et la jeune fille lui écrit régulièrement pour l’informer de ses progrès. Elle fête ses 15 ans peu après le début de son traitement. Même si elle écrit avec talent, elle peine à trouver les mots pour décrire son rétablissement quasi miraculeux. [TRADUCTION] « Et de penser que je mènerai une existence normale, en santé, c’est au-delà de toute compréhension », écrit-elle à sa mère dans sa première lettre de Toronto. Quelques semaines plus tard, dans une autre lettre, elle est enthousiaste : « Oh, c’est trop merveilleux pour qu’on puisse décrire tout cela avec de simples mots ». Elle tient un registre rigoureux de son alimentation et mentionne dans une autre lettre que cinq semaines après son arrivée à Toronto, elle a gagné 4,5 kg. « C’est comme un conte de fées, n’est-ce pas? »

Au cours de l’automne 1922, Elizabeth fait partie des centaines de diabétiques en Amérique du Nord recevant de l’insuline, dont bon nombre connaîtront un rétablissement spectaculaire rappelant le « conte de fées » évoqué par Elizabeth. D’autres seront littéralement ramenés à la vie, comme Elsie Needham. Pour les familles ébahies, ces patients comateux sont pratiquement ressuscités d’entre les morts. En effet, quelques jours après qu’Elizabeth ait quitté Toronto pour passer l’Action de grâce avec sa famille, plusieurs récits font surface évoquant des rétablissements quasi miraculeux. Le premier concerne une fillette de huit ans de Vulcan, en Alberta, transportée à l’hôpital universitaire d’Edmonton deux semaines plus tôt, en plein coma diabétique. Un des articles mentionne que [TRADUCTION]  « selon ce qui a été observé à ce jour, les patients dans cet état ne se rétablissent jamais. »  Le numéro du 6 décembre du Edmonton Journal, dont les journalistes ignorent encore le rétablissement d’Elsie Needham, rapporte que la jeune fille de Vulcan a été ramenée à la vie grâce à des injections d’insuline préparée à l’Université de l’Alberta par le Dr J. Bertram Collip. Il était revenu de Toronto en juin et avait réussi à obtenir quelques doses pour sauver la vie de cette fillette. Le deuxième cas de rétablissement spectaculaire d’un coma diabétique a lieu à New York et concerne un garçon de 16 ans.  

Plus tard, on apprendra que plusieurs autres cas sensationnels sont recensés à l’hôpital général de Toronto. Tel que rapporté en janvier 1923 dans un article du British Medical Journal écrit par Banting, W.R. Campbell et A.A. Fletcher, vers la fin de décembre 1922, 50 patients diabétiques sont traités avec succès à l’hôpital général de Toronto, et 10 patients sortent du coma. Les auteurs mentionnent cependant que quatre patients mourront plus tard, en raison d’un manque d’insuline ou d’autres causes.

Un peu comme Elizabeth Hughes, les médecins, et surtout les spécialistes du diabète, n’ont pas de mots pour décrire la résurrection de leurs patients les plus malades grâce à l’insuline. Le DElliot Joslin écrit [TRADUCTION] : « Il m’apparaît miraculeux que ce liquide clair injecté sous la peau deux fois par jour permette à un nourrisson frêle, à un enfant, un adulte, un vieil homme ou une vieille femme de reprendre une vie presque normale. » Lorsque le Dr Allen revoit Elizabeth Hughes à Toronto en novembre 1922, juste avant qu’elle ne revienne à la maison, il ne la reconnaît pas. Comme elle l’écrit dans une lettre [TRADUCTION] « Allen a ouvert la bouche et s’est exclamé Oh!, et c’est tout ce qu’il a fait. Je ne sais combien de fois il a répété qu’il n’avait jamais vu un tel changement chez un patient et a même fait une blague en partant, disant qu’il était heureux que l’on ait fait connaissance avant car il n’aurait jamais su à qui il s’adressait! »  

Allen est sans doute l’un des médecins spécialistes du diabète le plus sévère, le plus strict et le moins émotif, mais même ses témoignages évoquent la nature révolutionnaire du traitement à l’insuline. Par exemple, il mentionne au sujet d’un de ses cas : [TRADUCTION]  « Même si la patiente est très pauvre et sans éducation, elle a suivi le traitement religieusement… et même si elle a vécu la vie d’une invalide et que la mort semblait être l’unique issue dans son cas, le traitement s’est révélé la seule façon pour une patiente aussi gravement atteinte de rester vivante, sauvée par l’insuline… L’enfant est maintenant un modèle de bonne santé, et des photos d’elle avant et après son traitement à l’insuline montrent une transformation miraculeuse. » Comme le Dr J.R. Williams le mentionne au sujet de Jim Havens, [TRADUCTION]  « Le rétablissement de ce patient est un exploit qu’il est difficile de décrire en des termes sobres. De telles résurrections d’une mort imminente ont rarement été observées par un médecin. »