Au cours de l’été 1921, deux étages sous le laboratoire de l’édifice médical Banting and Best, le Dr John G. FitzGerald, directeur des laboratoires Connaught Antitoxin, entend des chiens aboyer et se demande quelle en est la raison. Après être tombé sur Banting dans les couloirs du bâtiment, il comprend que ces aboiements sont liés à certaines recherches intéressantes qui se déroulent aux étages supérieurs. Le bureau de FitzGerald jouxte un petit laboratoire et la salle d’entreposage et de classement des vaccins et antitoxines. Produits par Connaught, ces produits biologiques sont essentiellement fournis aux ministères de la Santé provinciaux du pays au prix coûtant, afin d’être distribués gratuitement aux agences de santé locales, aux hôpitaux et aux médecins. Les produits de Connaught sont également distribués hors du Canada, plus particulièrement aux membres du Commonwealth britannique qui, par pure coïncidence, atteint son étalement géographique maximal en 1921. 

« Les Laboratoires Connaught étaient bien établis en tant que centre de recherche en médecine préventive et fournisseur de produits de santé publique essentiels à des prix minimums, non seulement au Canada, mais aussi, comme le souligne cette carte promotionnelle, dans ‘Service To The Empire' », Archives de Sanofi Pasteur Canada, Université de Toronto, « Connaught Laboratories & The Crucible of World War I », Dr Christopher Rutty.

L’existence de Connaught en tant que service public unique en son genre et volet autonome de l’Université de Toronto se révèle essentielle au développement et à la production d’insuline. Les principales installations du laboratoire, dans l’édifice médical, se trouvent à proximité du lieu de travail de Banting et Best, ce qui favorise la formation de liens étroits entre Banting et FitzGerald. 

Les laboratoires Connaught sont nés d’un contexte de santé publique propre au Canada qui marque la période entre 1890 et 1910. En effet, au cours de ces vingt années, les agences de santé publique locales et provinciales déploient des efforts de plus en plus proactifs pour contrôler les maladies infectieuses, et plus particulièrement la diphtérie. Cependant, le traitement de la diphtérie dépend de l’importation des États-Unis de l’antitoxine récemment découverte, et son prix, surtout après l’application des droits d’importation, n’est pas à la portée des familles de la classe moyenne menacées par cette maladie mortelle. En effet, la diphtérie est la principale cause de décès chez les enfants canadiens âgés de moins de 14 ans vers le milieu des années 1920. En Ontario seulement, 36 000 enfants meurent de la diphtérie entre 1880 et 1929.

La diphtérie, également appelée « l’étrangleuse », est une infection bactérienne transmise par un contact étroit avec un individu infecté, généralement par le truchement de gouttelettes aérotransportées. Corynebacterium diphtheria produit une toxine qui se répand dans tout le corps. L’infection génère une membrane épaisse et gluante dans la gorge qui rend la respiration de plus en plus difficile. Le bacille responsable de la diphtérie a été identifié pour la première fois par Edwin Klebs en 1883 et cultivé par Freidrich Loeffler en 1885, deux scientifiques établis en Allemagne. En 1888, Emile Roux et Alexandre Yersin en France isolent la toxine de la diphtérie et, en 1890, Emil von Behring et Shibasaburo Kitasato, tous deux établis en Allemagne, développent l’antitoxine diphtérique en injectant à des cochons d’Inde, des chèvres et surtout des chevaux des doses de plus en plus importantes de la toxine, ce qui permet de stimuler la réponse immunitaire de façon sécuritaire. On prélève ensuite le sang des chevaux pour extraire l’antitoxine des globules blancs et ainsi traiter les personnes infectées. Lorsqu’elle est administrée assez rapidement et en doses suffisantes, l’antitoxine a le pouvoir de sauver des vies. 

La découverte de l’antitoxine diphtérique suit celle du vaccin contre la rage par Louis Pasteur, en 1885. Ce traitement permet de neutraliser les effets presque toujours mortels de certaines morsures d’animaux atteints de la rage. La découverte de ces deux traitements révolutionnaires mène à la création de nouvelles institutions en Europe pour en accélérer le développement et la production, pensons notamment à l’Institut Pasteur en France (d’autres instituts Pasteur verront le jour ailleurs dans le monde par la suite) et le Lister Institute en Angleterre. Ces institutions de santé publique se consacrent également à la recherche et à l’enseignement, et facilitent la distribution de produits de santé biologiques, dont la vente contribue au financement de leurs opérations. Des dons privés et certaines bourses gouvernementales permettent également d’ouvrir de tels instituts et d’assurer leur pérennité financière. Plusieurs gouvernements européens jouent un rôle plus important dans l’établissement de ce que l’on appelle les State Serum Institute (instituts d’État pour la préparation des sérums) afin de faciliter la production, la distribution et la recherche sur les produits de santé biologiques, parfois en collaboration avec des entreprises pharmaceutiques. 

En Amérique du Nord, ces nouveaux développements européens inspirent plusieurs villes, notamment New York et quelques États, à créer des laboratoires voués à la production et à la distribution d’antitoxines et de vaccins; plusieurs grandes compagnies pharmaceutiques suivent l’exemple, mais à des fins commerciales. Au Canada, à l’exception de quelques laboratoires publics ou privés œuvrant à la production du vaccin contre la variole, il n’existe pas d’installations ayant le mandat d’élaborer des produits de santé biologiques; les médecins, les hôpitaux et les agences de santé locales et provinciales les importent d’entreprises et de certains laboratoires de santé publique américains. Le prix de ces produits importés au Canada devient de plus en plus préoccupant et incite les membres de la profession médicale, notamment, à exercer des pressions auprès des gouvernements fédéral et provinciaux pour qu’ils jouent un rôle plus direct dans la production et la distribution de ces produits essentiels. Le Dr John G. FitzGerald est l’un d’eux. 

John « Gerry » FitzGerald est né dans le village de Drayton, en Ontario, le 9 décembre 1882. Il est le fils aîné d’un pharmacien. En 1903, le jeune homme à la chevelure rousse, passionné, grand et élancé, obtient son diplôme en médecine de l’Université de Toronto. Frustré par les difficultés de la pratique privée, FitzGerald cède à l’impatience, à l’enthousiasme et à l’ambition qui le caractérisent et s’enrôle comme chirurgien à bord du S.S. Philadelphia en 1904. C’est alors qu’il commence à s’intéresser à l’étude des maladies mentales et à leur prévention. Il travaille comme interne dans des hôpitaux de Buffalo et Baltimore. En 1906, il revient à Toronto pour occuper le poste de directeur clinique du Toronto Hospital for the Insane, plus tard appelé le Clarke Institute et ensuite le CAMH. Emporté par l’enthousiasme que suscitent les découvertes révolutionnaires de l’époque, il pense que la cause des troubles mentaux, comme la schizophrénie, se trouve sous la lentille du microscope. Cependant, il ne tarde pas à comprendre que les progrès liés à la prévention des maladies mentales seront péniblement lents. En 1907-1908, il se tourne vers les avancées plus prometteuses réalisées dans le domaine de la bactériologie en lien avec le traitement et la prévention des maladies infectieuses, et s’intéresse plus particulièrement à l’antitoxine diphtérique.

À l’été de 1910, à la fin de son perfectionnement en bactériologie à l’Université de Toronto et à Harvard, FitzGerald décide d’étudier à l’Institut Pasteur de Bruxelles. Au cours des deux années suivantes, il enseigne la bactériologie à la University of California et poursuit des études en Allemagne, au Lister Institute de Londres et au département de la santé de New York. Pendant cette période intense consacrée à ses voyages à l’étranger et à l’établissement de son réseau, FitzGerald acquiert des connaissances et une expérience très pointues dans le domaine de la bactériologie et de la santé publique. Il a appris à produire des antitoxines, ainsi que le traitement contre la rage de l’Institut Pasteur. Lors de ses voyages, FitzGerald observe également de nouvelles approches dans les domaines de l’éducation en santé publique, de la recherche et de l’élaboration de produits biologiques qu’il est impatient de mettre en pratique lorsqu’il revient à Toronto au printemps de 1913 pour accepter un poste de professeur adjoint à temps partiel en salubrité à l’école de médecine.

La tâche initiale de FitzGerald consiste à préparer le premier approvisionnement du vaccin contre la rage au Canada pour le laboratoire provincial de l’Ontario. Une éclosion de rage au début des années 1910 dans une meute des chiens du sud-ouest de l’Ontario provoque le décès d’un jeune garçon, et intensifie les appels à l’établissement d’un Institut Pasteur à Toronto. Sans approvisionnement local, les personnes mordues par un animal enragé doivent se rendre au New York Bacteriological and Pasteur Institute pour recevoir le vaccin qui leur sauvera la vie. 

FitzGerald travaille avec William « Billy » Fenton, technicien au laboratoire provincial, afin de produire le vaccin contre la rage; Fenton se porte même volontaire pour tester le vaccin. Mais en plus de la rage, les deux scientifiques s’intéressent à l’antitoxine diphtérique et aux raisons pour lesquelles ce traitement peu coûteux n’est pas disponible au Canada. FitzGerald sait comment produire l’antitoxine et peut compter sur un réseau d’experts pour le conseiller, surtout au laboratoire du département de la santé de New York, qui prépare des antitoxines et des vaccins pour la ville à titre de service public gratuit. Le médecin chef de l’Ontario s’est également engagé à ce que l’antitoxine soit distribuée gratuitement par l’agence de santé provinciale, qui l’achètera au prix coûtant. De sa propre initiative, FitzGerald décide de produire l’antitoxine diphtérique. Il a simplement besoin de chevaux, d’un endroit où les installer et d’un petit laboratoire pour traiter l’antitoxine. 

Fenton propose sa cour arrière, sise au 145 avenue Barton, près de Christie Pits dans l’ouest de Toronto, pour bâtir une écurie modeste et un petit laboratoire. La femme de FitzGerald offre pour sa part sa dot et une partie de son héritage pour financer le projet. En décembre 1913, ils font l’acquisition de cinq chevaux, nécessaires pour la préparation de l’antitoxine, qu’ils payent chacun 5 $ (sinon, les animaux auraient été envoyés à une usine de colle). Les chevaux vieillissants subissent les tests requis et nos vaillants cobayes, baptisés Crestfallen, J.H.C., Fireman, Goliath et Surprise, commencent à recevoir leurs premières petites injections de toxine diphtérique. 

« [TRADUCTION] L’humble écurie, construite en 1914, a été le lieu de naissance des laboratoires Connaught actuels, qui valent cinq millions de dollars. L’homme à la porte est William Fenton, premier employé ». L’histoire des Laboratoires Connaught a été présentée dans un article du magazine Maclean’s du 1er octobre 1955, “The Miracle That Began in a Stable.” Archives de Sanofi Pasteur Canada.

FitzGerald veut que l’Université de Toronto se dote d’un Institut Pasteur et au début de 1914, il présente son mémoire aux membres du conseil des gouverneurs de l’Université. FitzGerald propose d’utiliser les profits de l’Institut pour financer la recherche sur des produits nouveaux et améliorés, et pour soutenir l’éducation en santé publique. Impressionnés par ses efforts, les membres du conseil de l’Université de Toronto créent officiellement le laboratoire d’antitoxines du département de la salubrité, le 1er mai 1914. La première étape consiste à sacrifier le musée de la salubrité du département – qui repose sur une collection d’articles d’assainissement et de plomberie visant à expliquer la pollution des puits et la transmission des maladies –pour faire place au nouveau laboratoire.

La création du laboratoire d’antitoxines survient alors que l’on observe d’importants développements dans le domaine de la santé publique au Canada, surtout après 1910. À l’échelle nationale, l’Association canadienne de santé publique voit le jour cette année-là, alors que de nouvelles lois ambitieuses en matière de santé publique sont instaurées en Saskatchewan et en Ontario, où leur application relève du nouveau médecin hygiéniste en chef de l’Ontario, le Dr J.W.S. McCullough. La loi sur la santé publique de l’Ontario impose une nouvelle norme en matière d’éducation pour les médecins hygiénistes locaux, norme qui sera mise en œuvre par le truchement des enseignements du Dr FitzGerald, alors professeur en salubrité à l’Université de Toronto. Au niveau de la ville, Toronto nomme un nouveau médecin hygiéniste en chef, le Dr Charles O. Hastings, en 1910. Ce dernier, sur le point de prendre sa retraite comme gynécologue, accepte le mandat qui lui est confié de réformer la santé publique, après la mort en bas âge de sa propre fille attribuable à du lait contaminé dont l’origine est retracée à un producteur laitier atteint de la fièvre typhoïde. Hastings transforme les départements de santé publique de la ville et met essentiellement l’accent sur la sécurité de l’approvisionnement en eau et en lait, il modernise les réseaux d’égout et impose la chloration de l’eau et la pasteurisation du lait.

Installé dans le sous-sol de l’édifice médical, le laboratoire d’antitoxines doit s’autofinancer et ne reçoit aucune subvention de l’Université. Sir Edmund Osler, frère du célèbre Dr William Osler et gouverneur de l’Université de Toronto, fait un don de 500 $ pour transformer le musée de la salubrité et construire trois pièces distinctes : un laboratoire général, une salle pour le nettoyage et la stérilisation des accessoires de verre et un petit laboratoire bactériologique. L’espace au sous-sol sert à extraire l’antitoxine du plasma sanguin et à emballer et entreposer les produits. 

Au cours de l’été 1914, FitzGerald cherche à agrandir les modestes installations du laboratoire d’antitoxines et à augmenter sa production et sa gamme de produits. En plus de l’antitoxine diphtérique et du traitement contre la rage de l’Institut Pasteur, le laboratoire commence à produire un vaccin contre la fièvre typhoïde, un sérum contre la méningite et l’antitoxine tétanique afin de répondre à des demandes provenant de l’extérieur de la province. FitzGerald trouve également des locaux pour poursuivre ses recherches et de plus grandes installations destinées à l’enseignement. 

Cependant, après un printemps et un été productifs, l’entrée soudaine du Canada dans la Première Guerre mondiale, le 4 août 1914, menace les plans ambitieux de FitzGerald, mais le conflit présente rapidement de nouvelles possibilités pour son jeune laboratoire. En novembre, surpris par les conséquences inattendues que provoquent les plaies infectées, le corps expéditionnaire britannique ordonne que tous les soldats blessés reçoivent une dose prophylactique d’antitoxine tétanique. Comme toutes les nations impliquées se lancent dans la course à cette antitoxine, une pénurie mondiale grave s’ensuit, malgré les efforts déployés par les laboratoires du R.-U., de France, d’Allemagne et des États-Unis.

Le tétanos est une maladie bactérienne sournoise qui peut causer une contraction des fibres musculaires prolongée et mortelle. Le phénomène de la « mâchoire bloquée » en est le symptôme le plus grave. De nombreux animaux sont porteurs de Clostridium tetani : le bacille, expulsé par l’animal, peut ensuite de retrouver dans le sol où il survit et libère des spores. Le tétanos se développe chez l’être humain lorsque le bacille pénètre dans le corps par des coupures profondes ou des plaies punctiforme et prolifère dans les conditions anaérobiques propres aux cellules mortes ou endommagées. En se reproduisant, le bacille produit la toxine tétanique qui se répand dans le système nerveux, perturbant le contrôle des muscles et menant à des spasmes musculaires progressant en intensité; près de 10 % des cas non traités se révèlent mortels.

Comme avec l’antitoxine diphtérique, de petites doses de toxine tétanique peuvent stimuler une réponse immunitaire chez le cheval. On prélève ensuite du sang pour extraire l’antitoxine des globules blancs, qui contiennent les anticorps. La demande d’antitoxine tétanique était assez faible avant la guerre, mais les tranchées infectes qui sillonnent les champs de bataille en France installent les conditions idéales pour exposer les soldats blessés au bacille du tétanos.

À la fin de janvier 1915, le Dr Robert D. Defries, qui vient de se joindre au laboratoire d’antitoxines, décrit la situation concernant l’antitoxine tétanique aux membres du conseil des gouverneurs de l’Université : [TRADUCTION] « Pas une seule des doses nécessaires n’est disponible » puisque la totalité de la production est déjà réservée par les nations alliées, explique-t-il.  

Defries obtient son diplôme en médecine de l’Université de Toronto en 1913, suivi d’un diplôme en santé publique en 1914. Il est le premier à suivre le cours en santé publique de FitzGerald et travaille comme chef des travaux au laboratoire. Defries pensait devenir médecin missionnaire, mais FitzGerald le convainc de se concentrer sur le dossier plus pressant de la santé publique. Defries élabore un plan selon lequel, dans les cinq à six prochains mois, le laboratoire d’antitoxines devrait pouvoir produire suffisamment de sérum pour chaque soldat canadien au coût de 65 ¢ la dose, par rapport à 1,25 $, qui était le prix le plus bas que la Croix-Rouge canadienne avait réussi à négocier avec le laboratoire du département de la santé publique de la ville de New York. Ce résultat dépendait cependant d’un agrandissement des écuries et des laboratoires, et ce, le plus rapidement possible.

Le conseil des gouverneurs de l’Université de Toronto approuve rapidement le plan de Defries, et le président, Robert Falconer, fait entendre au premier ministre Robert Borden que la [TRADUCTION] « production d’antitoxines tétaniques pour nos propres corps expéditionnaires est un devoir patriotique ». Malgré cet appel à l’action, le conseil n’est pas en mesure de recueillir les 3 000 $ à 4000 $ nécessaires, du moins pas dans l’immédiat, et propose plutôt à FitzGerald de trouver cette somme auprès de donateurs privés. Falconer a déjà sollicité plusieurs grandes familles aisées de Toronto, mais ces dernières jugent que c’est le gouvernement canadien qui devrait assumer cette dépense de guerre.

« [TRADUCTION] Albert E. Gooderham (1881-1935) était un financier et un philanthrope qui a succédé à son père pour diriger la distillerie Gooderham & Worts à Toronto, dont l’héritage existe aujourd’hui dans le quartier des distilleries du centre-ville”. Archives de Sanofi Pasteur Canada, Université de Toronto, « Connaught Laboratories & The Crucible of World War I », Dr Christopher Rutty.

Peu après l’appel de Falconer à Ottawa, le colonel Albert E. Gooderham, directeur de la distillerie Gooderham & Worts à Toronto, rencontre Falconer et lui remet un chèque de 3 000 $. Philanthrope, membre du conseil des gouverneurs de l’Université et Toronto et président de la Croix-Rouge de l’Ontario, Gooderham précise à Falconer que les fonds doivent servir à construire les installations nécessaires à la préparation des antitoxines tétaniques, qui devront ensuite être remises à la Croix-Rouge canadienne. Cependant, Falconer comprend rapidement que la livraison de toute la production d’antitoxines à la Croix-Rouge risque de poser un problème si le gouvernement accepte de lui verser des fonds et se rend compte qu’aucune dose ne lui est destinée. FitzGerald évite un conflit en convenant de fournir immédiatement 5 000 boîtes d’antitoxines à la Croix-Rouge achetées à coût réduit, avec ses fonds de réserve, au laboratoire du département de la santé publique de New York. Pendant ce temps, le don de Gooderham permet d’équiper le laboratoire afin qu’il soit en mesure de produire suffisamment de doses d’antitoxines d’ici le mois d’août.

Mais Gooderham offre entre temps un cadeau encore plus précieux à FitzGerald pour soutenir son entreprise. Falconer propose à Gooderham de rendre visite à FitzGerald pour en apprendre davantage sur ses plans. Après un échange de 90 minutes, FitzGerald fait visiter à Gooderham les installations de l’édifice médical, incluant la chaufferie au sous-sol, où il entend garder quelques chevaux destinés à la production d’antitoxines tétaniques. Gooderham n’est pas impressionné par cette idée. Il mentionne à FitzGerald : [TRADUCTION] « Je suppose qu’avec 12 000 $ à 16 000 $, on pourrait acheter quelques acres de terre sur la rue Yonge et bâtir une écurie et quelques laboratoires. » 

Quelques jours plus tard, Gooderham demande à FitzGerald de le rejoindre aux bureaux des architectes Stevens & Lee. Gooderham veut étudier les plans préliminaires du laboratoire et des écuries, mais également de la résidence du surintendant qu’il propose de faire bâtir dès qu’un site propice sera trouvé. Plus tard, au début d’avril, Gooderham invite FitzGerald à l’accompagner en voiture pour une petite promenade dans le comté de York. L’agent immobilier de Gooderham a entendu parler d’un site possible aux limites de York-Vaughan, sur la rue Dufferin, dans le village de Fisherville. Ils y trouvent une propriété agricole abandonnée de 56 acres qui comprend une maison de ferme, une écurie et un moulin inutilisé. FitzGerald est impressionné. Gooderham demande à son agent de retracer les propriétaires et de lui obtenir un prix. Mais il le prévient : [TRADUCTION] « Ne leur donne surtout pas l’impression que je suis intéressé. » 

En attendant la finalisation des plans des nouveaux bâtiments et le début des travaux, l’antitoxine diphtérique du laboratoire commence à être distribuée dans la plupart des autres provinces. En juin 1915, FitzGerald fait part des progrès réalisés dans son deuxième rapport annuel. [TRADUCTION] « Le soutien consenti au laboratoire dépasse nos plus folles attentes et son rôle dans le programme de santé publique du Canada est maintenant incontournable ». En février 1916, le conseil de santé de l’Ontario commence à distribuer les produits du laboratoire d’antitoxines gratuitement dans toute la province; d’autres gouvernements provinciaux suivent rapidement l’exemple, en commençant par la Saskatchewan.

Au début de 1916, le laboratoire d’antitoxines achète également les bovins et le reste des vaccins contre la variole de la Ontario Smallpox Vaccine Farm, qui est en opération dans le village de Palmerston, dans le sud-ouest de l’Ontario, depuis 1885. La demande pour ce vaccin, au pays et par l’armée, dépasse maintenant les capacités de l’installation et des autres petits producteurs au Canada. Le nouveau laboratoire permet de produire des vaccins de meilleure qualité, et en plus grande quantité, pouvant être distribués partout au pays. À l’automne 1916, le laboratoire, bâti sur l’ancienne ferme, est essentiellement occupé par le petit effectif chargé d’accroître la production d’antitoxines et de vaccins pour participer à l’effort de guerre, mais également pour répondre aux besoins ici même au pays.

Les nouvelles installations ne seront prêtes à être officiellement transférées à l’Université de Toronto que le 25 octobre 1917, date qui coïncide avec l’anniversaire de mariage de Gooderham. Pendant les mois qui précèdent l’inauguration officielle des  « Connaught Antitoxin Laboratories and University Farm », ainsi nommés en l’honneur du duc de Connaught, gouverneur général du Canada de 1911 à 1916, FitzGerald s’attache à accroître l’autonomie des laboratoires. Le directeur obtient les pleins pouvoirs sur le personnel et sur les fonds de recherche des laboratoires Connaught. En vertu de l’entente conclue avec l’Université de Toronto, tous les surplus découlant de la vente des produits sont séparés des fonds généraux de l’université et servent à financer la recherche en médecine préventive. Ensuite, afin que Connaught puisse offrir un service de santé publique réellement national, FitzGerald forme un comité consultatif honoraire des laboratoires Connaught. Des représentants de chaque ministère de la santé provincial et du gouvernement fédéral sont nommés au sein de ce comité afin de consulter FitzGerald sur des problèmes scientifiques concernant Connaught.

Les nouvelles installations des laboratoires Connaught ouvrent officiellement leurs portes le 25 octobre 1917, par un jour pluvieux. En compagnie des dignitaires, rassemblés sous une scène couverte près des nouveaux laboratoires et des écuries, le premier ministre de l’Ontario, Sir William Hearst, annonce que le gouvernement de la province versera un don de 75 000 $ au fonds de recherche Connaught. Gooderham annonce également un autre don de 25 000 $ pour la recherche menée aux laboratoires. Lorsque des journalistes lui demandent pourquoi l’Université s’implique dans une entreprise de production aussi inhabituelle, Sir Edmund Walker, président du conseil des gouverneurs de l’Université de Toronto, explique [TRADUCTION] « Grâce aux laboratoires, l’université peut poursuivre ses travaux pour le bien de toute la collectivité, mais également sa vocation éducative, en offrant un service direct visant à améliorer les conditions générales des populations de tout le pays. »

Presque un an plus tard, la veille de l’Armistice, une nouvelle crise de santé publique donne à Connaught l’occasion de servir la nation. La « grippe espagnole » apparaît en Chine au début de l’année 1918, mais la propagation rapide de ce virus de la grippe particulièrement meurtrier est pour la première fois évoquée dans des journaux espagnols non censurés. En octobre 1918, alors que la deuxième vague de la pandémie déferle sur l’Amérique du Nord, les agents de la santé publique déploient des efforts désespérés pour produire un vaccin en se fondant sur l’hypothèse selon laquelle une nouvelle souche de Bacillus influenza est responsable de la contagion (le virus de la grippe ne sera isolé qu’en 1933). Le département de la santé de la ville de New York produit un vaccin contre la grippe et partage ses cultures bactériologiques et ses méthodes de production avec Connaught. 

Pendant que FitzGerald sert son pays en France, au sein du Royal Army Medical Corps où il est responsable d’un laboratoire mobile, Defries dirige une petite équipe de l’édifice médical. Ils travaillent jour et nuit pendant deux mois pour produire de grandes quantités de ce que Defries qualifie de « vaccin expérimental ». Il est distribué gratuitement aux ministères de la santé provinciaux, aux hôpitaux, à l’armée et à divers services de santé partout au pays, ainsi qu’à plusieurs États américains et même en Grande-Bretagne. En raison de l’état d’urgence sans précédent, aucune preuve de l’efficacité du vaccin n’est produite, mais il ne semble pas faire de tort. Les efforts du laboratoire sont grandement appréciés et contribuent à établir la réputation de Connaught comme centre de santé publique national dans l’esprit des médecins canadiens et des autorités de santé publique. 

La pandémie de grippe espagnole transforme le visage de la santé publique au Canada, et donne enfin lieu à la création d’un ministère de la Santé fédéral en mai 1919. Le conseil fédéral d’hygiène du nouveau ministère se réunit pour la première fois au printemps 1920 : FitzGerald en est un des principaux membres. Les travaux du conseil succèdent à ceux du comité consultatif honoraire, formé chez Connaught. En avril 1920, Connaught obtient également un permis américain. En juillet, les laboratoires deviennent une unité indépendante de l’Université de Toronto, supervisés par le « comité Connaught » du conseil des gouverneurs, dont Gooderham est le premier président. 

La pandémie de grippe espagnole transforme le visage de la santé publique au Canada, et donne enfin lieu à la création d’un ministère de la Santé fédéral en mai 1919. Le conseil fédéral d’hygiène du nouveau ministère se réunit pour la première fois au printemps 1920 : FitzGerald en est un des principaux membres. Les travaux du conseil succèdent à ceux du comité consultatif honoraire, formé chez Connaught. En avril 1920, Connaught obtient également un permis américain. En juillet, les laboratoires deviennent une unité indépendante de l’Université de Toronto, supervisés par le « comité Connaught » du conseil des gouverneurs, dont Gooderham est le premier président. 

C’est à ce moment précis que l’histoire de Connaught croise celle de Banting. Le 31 octobre 1920, à London, en Ontario, un jeune chirurgien qui vient de terminer son service militaire se réveille en pleine nuit avec une idée fulgurante pour isoler les sécrétions internes du pancréas dans le but de possiblement traiter le diabète. Cette idée du Dr Frederick Banting se révélera révolutionnaire, tant pour l’Université de Toronto que pour les laboratoires Connaught.

En effet, tel que mentionné dans un autre texte, les travaux expérimentaux de Banting avec les tissus pancréatiques du veau, commencés le 4 octobre 1921 et repris le 19 novembre, ont été réalisés aux installations de Connaught sur l’avenue Steeles Ouest, près de la rue Dufferin, où l’on élevait les veaux pour la production du vaccin contre la variole.  

Aujourd’hui, le legs de cette ancienne ferme est encore bien vivant au campus Connaught de Sanofi Pasteur Limited, une installation clé des opérations de production de vaccin mondiales de Sanofi Pasteur, faisant partie de la grande entreprise pharmaceutique Sanofi, qui comprend Sanofi Canada, établie à Laval, au Québec. Actuellement, LantusToujeo et Apidrasont des formes synthétiques modernes de l’insuline que Sanofi procure aux Canadiens qui vivent avec le diabète. 

Au début des années 1920, l’insuline est un nouveau type de produit de santé biologique produit par les laboratoires Connaught, un remède qui freine le développement du diabète, une maladie aux effets invalidants et potentiellement mortels. Mais ce produit doit être administré au moins une fois par jour, pendant toute la vie du malade, essentiellement par ce dernier. L’insuline est donc à la fois un vaccin biologique et un traitement pharmaceutique. La production efficace et éthique de l’insuline dépend finalement du savoir-faire scientifique et pratique, de l’ouverture intellectuelle et de la culture distincte des laboratoires Connaught de l’Université de Toronto en matière de santé et de service publics.