Citez

Ananya Banerjee

L’absence des femmes dans le domaine de la recherche sur le diabète s’est prolongée pendant plusieurs décennies après la découverte de l’insuline, en 1921, par le Dr Banting. Ce n’est qu’à partir du dernier quart du 20e siècle que les établissements universitaires canadiens ont accueilli un nombre grandissant de femmes dans ce domaine. Au tournant du 21e siècle, les femmes ont résolument commencé à fréquenter les grands établissements universitaires canadiens, comme l’Université de Toronto et l’Université McGill, pour embrasser une carrière en recherche. Ananya Banerjee, docteure en méthodologie de recherche en santé, se démarque par son parcours des chercheuses contemporaines de grande notoriété qui, comme elle, se sont vouées à l’étude du diabète au Canada. Elle est l’initiatrice de nombre de projets à titre de chercheuse, d’éducatrice et de défenseure d’intérêts communautaires. Un siècle après la découverte de l’insuline, cette spécialiste du diabète s’inspire du modèle de recherche participative communautaire pour concevoir et mener des projets novateurs en les adaptant aux communautés qu’elle étudie. Elle s’emploie à créer une synergie entre les communautés ainsi que les femmes et les hommes spécialisés dans les domaines de la santé et des sciences en général afin de trouver des solutions aux maladies courantes. De nos jours, ce sont les Canadiens et Canadiennes d’origine sud-asiatique qui présentent les taux de prévalence de diabète les plus élevés au pays, de même qu’une forte dépendance à l’insuline. Ananya Banerjee, elle-même Canadienne d’origine sud-asiatique, se sent investie d’une mission : découvrir les déterminants sociaux de santé qui expliquent la forte prévalence du diabète et des maladies cardiovasculaires au sein de sa communauté pour ensuite agir sur ces derniers afin de prévenir les complications et d’éviter la dépendance à vie à l’insuline.

Dr Ananya Banerjee (au centre) avec les étudiants Shudipta Shabnam Islam (à gauche) et Amina Khan. Photo reproduite avec l’aimable autorisation du Dr A. Banerjee et de Mohammed Khan.

Les parents d’Ananya Banerjee ont immigré au Canada dans les années 1970, et c’est à Rexdale, en Ontario, que la chercheuse a grandi, un quartier qu’elle décrit comme étant « très défavorisé » de la région du Grand Toronto. « C’est l’histoire classique, commente-t-elle. Ils sont arrivés avec très peu d’avoirs personnels et ont travaillé dur pour améliorer leur sort. » Elle se souvient que Rexdale était au temps de son enfance une communauté dichotomique, scindée en milieux à faible et à moyen revenu. Elle se considérait alors comme privilégiée, car elle appartenait à un ménage de la classe moyenne, comme la plupart des Sud-Asiatiques de la région. À l’école, elle a été témoin de différences flagrantes entre les groupes racialisés; ses condisciples asiatiques et sud-asiatiques réussissaient mieux que les élèves noirs. Dès son plus jeune âge, elle s’est sentie interpellée par ces inégalités. Elle n’a pas oublié les inquiétudes exprimées par ses parents à l’endroit de l’école locale qu’ils jugeaient ne pas être la meilleure pour leurs enfants, n’hésitant pas à inscrire leur fille à l’école intermédiaire Smithfield « à l’autre bout de Rexdale ». Constatant ensuite que l’enseignement prodigué par l’école secondaire locale n’était pas à la hauteur de leurs attentes, les parents ont inscrit Ananya à l’une des écoles secondaires les mieux cotées de Toronto, le Martin Grove Collegiate Institute, malgré la distance.

Ananya Banerjee a confié avoir vécu à cette école secondaire un sentiment ambivalent, inhérent à une double identité, comme personne à la fois privilégiée et appartenant à une minorité racialisée. Issue d’une communauté racialisée très diversifiée, Ananya Banerjee s’est retrouvée plongée dans un milieu scolaire fréquenté majoritairement par des personnes blanches. Elle a bénéficié de privilèges traditionnellement réservés aux écoles de l’élite, comme les programmes avancés destinés à donner une longueur d’avance à la clientèle estudiantine. Accoutumée au clivage social, elle se rappelle avoir réussi à merveille ses études secondaires. Elle a même obtenu une bourse pour entreprendre le programme d’études en kinésiologie et en sciences de la santé de l’Université York. Sa réflexion sur son accès privilégié à l’activité physique a aiguisé sa conscience des inégalités sociales, laquelle avait déjà été éveillée en bas âge. Au cours de ses études postsecondaires, elle a remarqué les disparités dans la pratique de l’activité physique entre les communautés ethniques. Ananya Banerjee était l’une des rares personnes de couleur inscrites au programme d’études en kinésiologie – les personnes blanches y étaient majoritaires. Elle a d’ailleurs été maintes fois questionnée sur son identité et sur sa place dans ce programme d’études par des personnes qui présumaient que les femmes sud-asiatiques n’adoptent pas un mode de vie actif parce que leur culture ne les y encourage pas.

Travaillant comme adjointe de recherche au cours de sa dernière année à l’Université York, elle est tombée par hasard sur un article affirmant que les personnes d’origine sud-asiatique présentaient les taux de maladies cardiovasculaires les plus élevés au Canada. C’était à sa connaissance la première publication sur les disparités en matière de santé au sein des communautés sud-asiatiques. L’article était signé par Dre Sonia Anand, professeure de médecine et d’épidémiologie à l’Université McMaster et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la diversité ethnique et la maladie cardiovasculaire. Ananya Banerjee, qui qualifie cette femme de couleur de pionnière dans son domaine, voit dans la lecture de cet article scientifique le catalyseur de sa décision d’entreprendre une maîtrise en sciences de l’activité physique à l’Université de Toronto. C’est en découvrant les données sur le niveau d’activité physique insuffisant des Canadiens d’origine sud-asiatique, grâce à ce programme, qu’elle décide de s’attaquer à la racine du problème afin d’aider ces communautés. Apprenant que, par coïncidence, la Dre Anand devait prononcer une allocution au Women’s College Hospital la veille de la remise de sa proposition de mémoire de maîtrise, Ananya fait fi de l’échéance et s’y rend. Cette soirée marque un moment charnière dans son parcours et, par ricochet, un moment décisif pour les femmes de couleur atteintes de diabète et de troubles cardiaques. Convaincue du potentiel de la jeune femme, la Dre Anand lui propose de superviser son doctorat à l’Université McMaster. Le choix d’une carrière en santé publique et dans le monde universitaire marque un tournant dans la vie d’Ananya Banerjee. Par ses études, elle fera apparaître le lien entre les lieux de culte canadiens et de meilleurs résultats en matière de santé. Elle conclut que ces lieux favorisent la santé, car les résultats mettent en évidence le lien entre leur fréquentation plus élevée et de plus faibles taux de maladies cardiaques, d’hypertension artérielle et de diabète. Ananya fait part des conclusions de ses études à des représentants de divers lieux de culte au Canada, dont l’un était en train de mettre en place un programme d’activité physique dans une mosquée.

Lors de ses premiers pas dans le monde de la recherche, elle apprend que le diabète a été diagnostiqué chez son père, qu’elle décrit comme une personne physiquement active et soucieuse de son alimentation. Son père avait été vexé lorsque le médecin de famille avait expliqué le diagnostic en évoquant le manque présumé d’activité physique et une mauvaise alimentation. Ananya a encore à l’esprit l’embarras suscité par ce diagnostic et le questionnement qui s’en est suivi. En plus de faire de l’exercice et de surveiller son alimentation, son père faisait partie de ces personnes privilégiées qui jouissent des commodités raisonnables de la vie. Ce constat a poussé Ananya à approfondir la question des déterminants sociaux du diabète chez les Canadiens d’origine sud-asiatique. Elle était alors déterminée à changer la fausse perception du système médical canadien à l’égard des communautés d’origine sud-asiatique. Elle voulait prouver que la culture et l’alimentation ne sont pas les seuls facteurs déterminants expliquant la forte prévalence du diabète chez ces communautés souvent présentées comme ayant une propension culturelle à l’inactivité physique. Elle a découvert que l’immigration en soi amplifie le risque de diabète au sein des communautés d’origine sud-asiatique, même lorsqu’elles sont établies. Ananya en a fait l’expérience intime : à la suite du décès de son père, survenu peu après l’annonce du diagnostic, ce fut au tour de sa mère d’apprendre que son prédiabète avait évolué vers le diabète. Le fait que sa mère ait pu maîtriser la progression de la maladie et éviter la dépendance à vie à l’insuline remplit Ananya de gratitude, car elle sait que ce n’est hélas pas le cas pour toutes les personnes recevant un diagnostic de diabète.

La Dre Ananya Banerjee est citée dans un article de la CBC intitulé « Toronto pilot project takes aim at South Asian teens at risk of diabetes » (décembre 2008) par Adrian Cheung. Photo reproduite avec l’aimable autorisation de CBC News et de Yanjun Li.

« Les Sud-Asiatiques au Canada ont les plus hauts taux de diabète et la situation ne s’améliore pas, commente-t-elle. Je crains […] que de plus en plus de membres de la communauté sud-asiatique se retrouvent avec une dépendance à l’insuline, et même si j’éprouve de la reconnaissance pour (la découverte de) l’insuline, nous devons redoubler d’efforts, surtout à l’endroit des Canadiens d’origine sud-asiatique qui vivent dans des milieux vulnérables. » Elle insiste particulièrement sur ce point pour que les personnes issues de communautés vulnérables au diabète ne deviennent pas dépendantes à l’insuline, qui représente « le traitement de prise en charge du diabète le plus ardu ». Le diabète affecte plusieurs communautés ethniques de différentes façons. Certes, l’insuline représente une « solution rapide » aux groupes médicalement marginalisés. Toutefois, l’accessibilité de ce médicament salvateur porte à ignorer les déterminants du diabète dans les communautés qui y sont vulnérables. Pour mettre en œuvre son approche mixte, Ananya a fondé le South Asian Research Hub, qui s’appuie sur le modèle de la recherche participative communautaire. Elle fait valoir que ce modèle revêt une importance capitale pour sa communauté, car il permet de collaborer étroitement tant avec des personnes qui ne sont pas des universitaires qu’avec des personnes d’origine sud-asiatique inscrites à la maîtrise en santé publique. Ananya veille à ce que les modèles de recherche soient créés et mis en œuvre par des membres de la communauté sud-asiatique.

Ananya Banerjee attribue le mérite aux personnes autochtones et noires de la communauté scientifique qui lui ont inspiré cette approche, n’hésitant pas à affirmer : « Une grande partie de mes projets de recherche est ancrée dans les études sur la santé des personnes noires et autochtones. » Elle redouble de circonspection lorsqu’il s’agit d’établir un parallèle entre les expériences des personnes d’origine sud-asiatique et celles des communautés autochtones ou noires. « Nous ne pouvons pas mettre sur le même pied notre histoire d’oppression avec la leur », affirme-t-elle, estimant que ces communautés demeurent méconnues même si elles font l’objet d’une multitude d’études. Il reste que son travail trouve son fondement dans la recherche menée par les personnes autochtones et noires et dans l’étude des obstacles socio-économiques auxquels celles-ci se heurtent.

Ananya Banerjee affirme que l’écart de rémunération entre les genres et la marginalisation des femmes et des personnes issues de communautés racialisées sont monnaie courante en recherche et développement. En repensant à ses études universitaires, elle se souvient que le mentorat ne lui a pas fourni l’encadrement dont elle avait besoin. Côté rémunération, elle s’estime sous-payée par rapport à ses collègues masculins au vu de son niveau de formation et de son travail. Elle fait remarquer que la discrimination salariale existe bel et bien dans le milieu universitaire, notamment dans le domaine des sciences, au détriment des femmes. La consultation des données sur les salaires du personnel du secteur public de l’Ontario le confirme. À cette discrimination salariale s’ajoute celle à l’endroit des femmes de couleur. « Nous ne subissons pas seulement le racisme systémique. Nombre de femmes de couleur souffrent également de la discrimination fondée sur l’âge et du sexisme », précise-t-elle. Elle ajoute que ce ne sont pas nécessairement les hommes blancs, mais souvent les hommes de couleur et les femmes blanches qui traitent les femmes de couleur différemment. « Le monde universitaire est un milieu difficile pour les femmes de couleur en ce moment, fait remarquer Ananya Banerjee; beaucoup (de femmes) élèvent la voix, non sans risque. »

Dr. Ananya Banerjee. Photo reproduite avec l’aimable autorisation du Dr. A. Banerjee et de Mohammed Khan.

Le témoignage de persévérance et de sacrifice personnel d’Ananya Banerjee ne s’arrête pas à son travail. Pour contribuer à lever les obstacles auxquels font face les minorités raciales dans le système médical canadien, et à mettre fin à la discrimination médicale systémique, Ananya Banerjee admet mettre sa vie personnelle de côté. « J’ai renoncé au mariage juste pour parvenir là où je suis actuellement… J’essaie d’accomplir le plus possible avant d’amorcer la prochaine étape de ma vie. »

L’histoire de l’insuline n’a cessé d’évoluer au cours du dernier siècle. Il y a cent ans, le Dr Banting avait réalisé sa mission : sauver la vie de Canadiens diabétiques grâce à son élixir salvateur, l’insuline purifiée. Un siècle plus tard, c’est au tour d’Ananya Banerjee de vouloir épargner à des Canadiens et Canadiennes la dépendance à vie à l’insuline, plus particulièrement dans les communautés les plus vulnérables du pays. À l’instar de ces femmes qui ont fait avancer la recherche et le développement dans les établissements canadiens un siècle auparavant, elle a fait preuve d’une persévérance infatigable. Elle ne cesse de relever les disparités de rémunération entre les genres, les préjugés du milieu médical et la marginalisation raciale. À l’image de celles qui l’ont précédée et qui, malgré les graves injustices subies un siècle plus tôt, ont ouvert la voie de la recherche aux nouvelles venues, tirant une consolation de la réussite de leurs travaux, Ananya Banerjee continue de paver la voie aux futures générations de femmes. Elle espère que ses consœurs n’auront plus à se sacrifier ni à subir d’injustices dans le monde de la recherche et du développement. Pendant la pandémie de COVID-19, elle s’est érigée en porte-parole des minorités raciales marginalisées par le corps médical. Elle a préconisé l’administration du vaccin contre la COVID-19 en priorité aux sous-groupes les plus vulnérables de la population de l’Ontario.

Ananya Banerjee est professeure adjointe à l’école de santé publique Dalla Lana de l’Université de Toronto de même qu’au département d’épidémiologie, de biostatistique et de santé au travail de l’Université McGill. Elle utilise activement les plateformes des médias sociaux pour défendre l’équité en matière de santé pour les groupes minoritaires et pour publier régulièrement des messages sur Twitter visant à sensibiliser la population canadienne au diabète et aux problèmes de santé majeurs.

Bibliographie

Banerjee, Ananya Tina, entrevue réalisée par Baneen Haideri (enregistrement vidéo) à Pickering, en Ontario, le 3 mars 2021.

« Banerjee, Ananya Tina », 5 novembre 2020.
www.dlsph.utoronto.ca/faculty-profile/banerjee-ananya

« Home | SAHRH », South Asian Health Research Hub.
Consultation le 5 mars 2021, au www.southasianhealthresearchhub.com/