La découverte de l’insuline a eu lieu au siècle dernier et elle a sauvé la vie de millions de diabétiques. Or les recherches qui y ont menées ont également été le théâtre de drames, de compétition et de conflits. 

De John Lorinc. Cette article a originalement été publiée dans Canada’s History Magazine.

Le temps est doux et clément. C’est la mi-mai de l’an 1921. Deux hommes entrent dans une petite pièce crasseuse située au dernier étage du bâtiment de la Faculté de médecine de l’Université de Toronto, sur l’avenue King’s College Circle et entreprennent de la nettoyer. L’aîné des deux, Frederick G. Banting, est un chirurgien orthopédique de vingt-neuf ans. Il habite, à cette époque,  à London, en Ontario. L’autre est Charles H. Best, un étudiant en physiologie et en biochimie. Il vient tout juste de terminer sa quatrième année à l’Université de Toronto. Leur rencontre ne date que de quelques jours; c’est John J.R. Macleod qui les a présentés. Macleod est un des professeurs de Best et un éminent chercheur de l’Université de Toronto. 

Quelques mois auparavant, Banting contacte Macleod, qu’il ne connaît pas, pour lui faire part d’une idée pour traiter le diabète, une condition dégénérative et souvent mortelle qui nuit à la métabolisation des glucides par le corps. Les chercheurs croient depuis longtemps que le pancréas sécrète une substance permettant de briser le sucre pour le convertir en énergie. Banting n’a aucune expérience en endocrinologie et il désire néanmoins générer un diabète chez des animaux de laboratoire en ligaturant ou retirant le pancréas et d’en extraire la substance « mystérieuse », pour reprendre l’expression d’un futur collaborateur. Il souhaite ensuite injecter cette sécrétion pour observer si les symptômes du diabète, tels que des niveaux excessifs de sucre dans le sang et l’urine, une perte de poids, une déficience rénale, le coma,    s’atténuent.

Macleod est un physiologue écossais; il possède beaucoup d’expérience dans son domaine et est à la fois sceptique et intéressé par l’idée de Banting, à qui il offre un petit laboratoire pour mener ses recherches, le soutien d’un adjoint de recherche en la personne de Best et l’accès à certaines fournitures de la faculté de médecine. 

Le 17 mai, Banting et Best retournent à leur laboratoire de recherche, qui est maintenant propre, et effectuent une première opération sur un épagneul brun. Au cours des trois prochains mois, ils vont tous deux effectuer cette intervention sur de nombreux chiens de laboratoire et mettre à l’essai différentes manières de guérir les animaux à l’aide d’une substance qu’ils ont commencé à appeler « islétine ». L’été 1921 est la scène de chaleurs suffocantes et l’air ne circule pas dans leur laboratoire. Ils doivent même aider au nettoyage de la pièce adjacente où se trouvent des cages des animaux de laboratoire pour gérer la puanteur. 

Pire encore, l’idée de Banting ne semble pas porter fruit. S’ils observent des parcelles de progrès chez quelques chiens, ces derniers ne tardent pas à mourir. Or le 11 août, ils effectuent une opération sur un colley sable, le « chien 92 » selon les notes du journal de Banting. Après avoir retiré le pancréas du colley et déclenché une réaction diabétique, Banting et Bets lui injectent leur sérum d’islétine. L’animal réagit immédiatement au traitement. Le chien 92 se porte bien mieux et devient non seulement l’animal de compagnie du laboratoire mais aussi la mascotte vivante et enjouée de leur progrès. Malheureusement, à la fin du mois d’août, la santé du colley se détériore puisqu’il ne répond plus aux nouvelles formules d’islétine que Banting et Best produisent à partir des sécrétions de chats et de lapins. Le chien 92 finit par s’éteindre le 31 août. 

Las et frustré, Banting est dépassé. « J’ai vu des patients mourir et je n’ai jamais versé une larme », note-t-il dans son mémoire en 1940, un passage que Michael Bliss citera La découverte de l’insuline, ouvrage fascinant paru en 1982. « Mais quand ce chien est mort, j’ai voulu qu’on me laisse seul puisque les larmes allaient couler sans que je puisse les en empêcher. »

À peine six mois plus tard, Banting, Best, Macleod et James Collip, un biochimiste de l’Université de l’Alberta qui se joint à l’équipe à l’automne 1921, sont en mesure de publier les résultats des premiers essais cliniques humains réussis à l’aide d’insuline dérivée du pancréas de bœuf. À Toronto, les parents d’enfants diabétiques gravement malades, désespérés, font abonder les demandes de traitement lorsqu’ils apprennent l’existence du traitement. Commence alors la production massive d’insuline; cette découverte mérite à Banting et Macleod le prix Nobel en 1923. 

Il est juste de clamer que l’insuline est probablement la découverte scientifique la plus significative du Canada. Elle a d’ailleurs permis à l’Université de Toronto d’acquérir une renommée scientifique internationale. Issue d’un processus de synthèse et produite dans divers formats, l’insuline demeure le traitement de choix pour le diabète de type 1, aussi appelé diabète juvénile, une maladie chronique et potentiellement génétique qui se manifeste pendant l’enfance. Le diabète de type 2, qui apparaît habituellement à l’âge adulte, est étroitement associé à une alimentation riche en glucides et un mode de vie sédentaire; on prescrit également l’insuline pour y remédier en plus de changements de comportement et d’autres formes de suivi de la glycémie afin de prévenir des maladies connexes telles que les accidents vasculaires, les maladies cardiaques, la cécité et la gangrène des extrémités des membres inférieurs. 

On estime à 415 millions le nombre de personnes souffrant du diabète dans le monde (données de 2015). Les prévisions estiment ce nombre à 640 millions d’ici 2040. Les États-Unis investissent chaque année plus d’un milliard de dollars en recherches sur le diabète. Au Canada, où près d’un tiers de la population est atteinte ou à risque de développer le diabète, on estime à 15 milliards de dollars le coût des traitements entre 2012 et 2022. En 2020, les coûts directs au système de santé sont évalués à 3,8 milliards de dollars.  

Le progrès scientifique, maintenant centenaire, de Banting et de Best a lieu seulement deux ans après la tragique pandémie de la grippe espagnole de 1918 à 1920. Selon l’Association canadienne de santé publique, la découverte de l’insuline a grandement influencé les avancées médicales et les progrès de santé publique au cours des années 1920. L’impact de leurs travaux de recherche s’est aussi fait ressentir dans d’autres sphères sociales. Par exemple, lors d’un débat à la Chambre communes en 1923 portant sur les manières de célébrer et de reconnaître la découverte de l’insuline, Tommy Church, un député conservateur, propose l’idée que le gouvernement fédéral pourrait financer la recherche scientifique. Si nous tenons aujourd’hui pour acquis les programmes de financement de la recherche, il n’y avait, à cette époque, aucun soutien pour la recherche. Deux ans plus tard, Banting met sur pied une fondation qui remet encore aujourd’hui des subventions à des chercheurs. En 1930, l’Université de Toronto crée la Faculté de recherche médicale Banting & Best, située près du périmètre nord du campus et Best, désormais professeur titulaire et médecin, assumera le rôle de premier directeur. 

Qui plus est, la découverte de l’insuline ouvre la voie à deux développements critiques de l’industrie pharmaceutique, qui en est alors à ses débuts. Grâce à un partenariat novateur sur la production et la gestion de la propriété intellectuelle entre les inventeurs, l’Université de Toronto et les laboratoires de recherche médicale Connaught, une division autonome de la Faculté d’hygiène de l’université, il a été possible de produire de grandes quantités d’insuline conformément à des méthodes hautement standardisées pour garantir la qualité et la gestion équitable des prix. Ces mesures signifient que les diabétiques ont accès à des versions efficaces et fiables d’un médicament qu’ils doivent s’injecter plusieurs fois par jour et ce, pour le reste de leur vie. Dans les années 1930, les gouvernements du Canada et des États-Unis entreprennent de réglementer les tests et la production des médicaments pour en assurer la sécurité. L’ironie du sort fait en sorte qu’il serait inconcevable pour les chercheurs et les entreprises pharmaceutiques d’aujourd’hui de développer un médicament comme l’insuline en suivant les méthodes qui ont permis à Banting et Best de le faire en 1921. 

Comme l’ouvrage de Bliss en fait foi, si l’histoire de la découverte de l’insuline comporte de nombreux éléments épiques, elle ne s’est pas faite sans drame humain et une quantité déconcertante de chance. À de nombreuses reprises, les tensions qui sévissent entre les quatre chercheurs risquent de mettre en péril le projet. Banting semble souvent prêt à renoncer à ses recherches et il est furieux de la décision du comité décisionnel du prix Nobel de ne pas reconnaître le travail de Best. Les avancées et la direction générale du  projet ne laissent aucunement présager le succès qui allait suivre. En effet, des scientifiques allemands et roumains effectuaient, à la même époque, des recherches basées sur la même idée qui a motivé les travaux de Banting et de Best. 

Grant Maltman, conservateur du musée de la Maison Banting situé à London, en Ontario, et lieu de pèlerinage populaire pour les personnes atteintes de diabète et les scientifiques qui s’y intéressent, stipule que : « le caractère unique de ce récit repose sur le fait que ces quatre personnes ont collaboré sur un projet au bon endroit et au bon moment. Comme Michael Bliss l’a écrit, Banting et Best ont, en 1921, travaillé en tête du peloton d’une course au sein de laquelle ils n’avaient pas conscience de participer ».

Selon les dires de la légende urbaine, Banting s’est réveillé en sursaut au beau milieu de la nuit du 31 octobre 1920 après avoir rêvé d’une façon d’isoler la mystérieuse substance pancréatique ayant le pouvoir de guérir le diabète. Cette histoire s’inscrit rapidement dans l’hagiographie de Banting, mort en 1941 dans un écrasement d’avion. 

Best devient quant à lui une vedette de l’Université de Toronto. « Il détient pendant longtemps la mainmise sur l’histoire de Banting », raconte Christopher Rutty, un historien médical et professeur adjoint en santé publique à l’Université de Toronto, qui a rédigé une version de la découverte de l’insuline pour le compte de Moments déterminants Canada, organisme chargé de faire rayonner le patrimoine canadien, et l’entreprise pharmaceutique Sanofi Pasteur Canada. « Les gens avaient peur de se disputer avec lui ». 

Peu de temps avant le décès de Best en 1978, Michael Bliss, alors à ses débuts de carrière à titre de professeur d’histoire canadienne à l’Université de Toronto, entreprend la reconstruction de cette importante découverte, en se basant sur des notes de laboratoire, des archives et des entrevues avec les témoins et des patients qui sont toujours en vie. Bliss, dont l’intérêt pour la médecine remonte à sa plus tendre enfance, le mène à écrire trois livres sur l’histoire de la médecine, souhaite mettre de côté le caractère mythique de la découverte et de Banting pour raconter l’histoire de l’insuline basée sur des sources directes.

Issu d’une communauté agricole d’Alliston, au nord de Toronto, Banting est un élève studieux, sans être particulièrement brillant. Il s’enrôle dans les forces armées canadiennes et acquiert, pendant la Première Guerre mondiale, une expérience exhaustive à titre de chirurgien de champ de bataille. Après la guerre, il reçoit la Croix militaire et travaille brièvement à l’Hôpital des vétérans de la rue Christie à Toronto. Puisqu’il ne réussit pas à trouver un poste de chirurgien permanent en ville, un mentor lui suggère d’ouvrir une clinique à London, en Ontario, ce qui l’arrange puisque sa fiancée habite tout près, à Ingersoll. 

Banting achète une grande maison de briques jaunes près du centre-ville de London pour y ouvrir une clinique à l’été 1920. Comme le relate Maltman, son premier patient se présente un mois après l’ouverture de la clinique; cet homme cherche à se procurer une prescription d’alcool pour un ami souffrant d’un problème de boisson. « Ce grand héros canadien a entamé sa carrière en tant que trafiquant d’alcool », remarque-t-il.

Bliss explique ensuite qu’à l’automne, la Faculté de médecine de l’Université Western de l’Ontario offre à Banting un emploi à titre de démonstrateur de laboratoire et de professeur occasionnel, tâches pour lesquelles il recevra deux dollars de l’heure. Vers la fin du mois d’octobre, il est chargé de donner un cours sur la métabolisation des glucides, un sujet avec lequel il n’est pas familier. La nuit précédant le cours, il lit dans un journal de médecine un article de Moses Barron, pathologiste américain, qui touche de loin le sujet qui l’intéresse. 

L’article fait état des observations de Barron sur les effets des calculs biliaires lorsqu’ils bloquent les conduits pancréatiques et de la relation entre la viabilité de certaines cellules du pancréas, connues sous le nom « d’îlots de Langerhans », et le développement du diabète. Il s’agit en fait d’une découverte mineure, note Bliss. « L’importance de cet article de Barron dans l’histoire de la médecine réside dans le fait que Banting l’a lu le soir après avoir passé une journée à réfléchir à la métabolisation des glucides ».

Plus tard cette nuit-là, Banting se tourne et se retourne dans son lit, tourmenté par ses problèmes d’argent et nerveux en vue du cours qu’il doit donner le lendemain. En tentant de bien comprendre le sujet, il lui vient une idée qu’il prend soin de noter dans un cahier qu’il garde à son chevet.  « Diabète [sic]. Ligaturer les conduits pancréatiques d’un chien. Garder les chiens en vie jusqu’à ce que les acini dégénèrent et sortent des îlots. Tenter d’isoler leur sécrétion interne pour soulager la glycosurie [excès de sucre dans l’urine]. »

« Ces quelques quarante mots, écrit Maltman, ont mené à la découverte de l’insuline ».  L’inspiration de Banting, qui survient aux petites heures de la nuit, fait foi de sa formation de chirurgien. Après tout, l’idée sera mise en pratique avec la procédure plutôt délicate consistant à ligaturer de petits tubes à une extrémité d’un organe en forme de crêpe qui se cache sous l’estomac.

À cette époque, on remédiait aux symptômes du diabète en imposant des régimes de jeûne, une approche mise de l’avant par Frederick Allen, un austère médecin américain. Vers la fin du 19e siècle, de nombreux « experts » du diabète, des charlatans, clament pouvoir faire sortir du coma des patients diabétiques avec des « remèdes » élaborés à partir de bicarbonate de soude ou d’opium. Certains médecins conseillaient à leurs patients de se nourrir le plus possible, alors qu’Allen, explique Bliss, croyait qu’il fallait plutôt combattre le « sophisme moderne » consistant à remplacer les calories perdues lors de l’urination fréquente, un des symptômes clés du diabète. Son approche allait comme suit : imposer à ses patients, des enfants pour la plupart, un régime alimentaire strict exempt de glucides qui provoque une famine; ce régime leur fournissant bien moins que mille calories par jour.

Macleod s’identifie à une toute autre école de pensée. Scientifique estimé, il avait enseigné à l’Université Western Reserve de Cleveland avant de travailler à l’Université de Toronto; Il avait même écrit, en 1913, un ouvrage sur la physiologie du diabète, dans lequel il affirmait que le pancréas produisait une «sécrétion interne » dont l’effet est de réguler le sucre dans le sang et que les diabétiques démontrent une carence de cette substance. Allen, quant à lui, n’accordait aucune foi à ces théories. Bliss explique que même Macleod était sceptique quant à la possibilité de jamais pouvoir isoler cette sécrétion pour l’utiliser comme traitement. 

Alors que Banting s’évertue à trouver à qui il allait parler de cette idée qui lui était venue en pleine nuit, des collègues lui suggèrent de s’adresser à Macleod. La relation entre notre jeune chirurgien et le professeur émérite sera pour le moins tumultueuse; Macleod, lors de leur rencontre le 7 novembre 1920, a quarante-six ans et semble intimidant, note Rutty. Macleod permet à Banting de procéder à des recherches pour tester son hypothèse, un peu pour valider qu’il était en fait impossible d’obtenir la mystérieuse sécrétion en ligaturant le pancréas et en procédant à l’extraction de la glande atrophiée. Rutty écrit que Macleod est impressionné par les compétences chirurgicales de Banting. « Banting avait toutes les chances de son côté pour effectuer la procédure adéquatement », raconte-il. Mais l’idée que son travail serve uniquement à prouver la non-faisabilité d’une théorie scientifique fait horreur à Banting.

En 1921, vers la fin d’un été aussi torride que frustrant, Banting fait état des progrès mitigés de ses recherches à Macleod qui, après avoir passé les derniers mois en Écosse, lui sert une critique bien sonnée. À un certain point, Banting menace impétueusement d’aller poursuivre ses recherches ailleurs si Macleod refuse de lui fournir des ressources additionnelles comme les services d’un concierge pour nettoyer les cages des animaux et une forme de rémunération. Macleod finit par accepter.

Banting et Best vivent également des moments de tension. Bliss décrit un incident où Banting réprimande fortement Best, un jeune homme en devenir, pour avoir négligé la propreté et l’hygiène du laboratoire. Banting a plus tard raconté qu’il avait craint qu’ils n’en viennent aux coups. Best quitte le local, furieux. En réponse à Banting, il nettoiera tout l’équipement et assurera un bon entretien continu de leurs modestes locaux. Il en sera de même pour Best qui devra, à d’autres moments, aider Banting à se reprendre en main lorsque les recherches se soldent par des échecs qui l’incitent à sombrer dans la dépression et à boire.  

Au cours de l’automne 1921, les deux chercheurs observent des résultats encourageants à la suite de diverses permutations et approches pour extraire la mystérieuse sécrétion. Un autre professeur de l’université obtient à Banting un modeste poste d’enseignant afin qu’il puisse percevoir un salaire. En décembre, un quatrième chercheur se joint à l’équipe : James Collip, un biochimiste de l’Alberta alors en année sabbatique et qui est venu à Toronto pour travailler à l’Hôpital général. C’est un tournant décisif.

Collip possède alors une solide expérience en chimie du sang. Il entend parler du projet de Banting et de Best et offre de collaborer. Macleod accepte finalement de l’accueillir au sein de l’équipe afin qu’il puisse aider à créer une version viable et suffisamment pure et efficace de l’extrait pancréatique pour contrer les symptômes du diabète.

Un autre développement important a lieu pendant l’automne. Banting et Best passent l’après-midi à mener des expériences aux laboratoires antitoxines Connaught, un organisme autonome de l’Université de Toronto, situé sur de vastes terres au nord de Toronto. Fondés en 1914 par John FitzGerald, un médecin de santé publique, grâce à cinq cents dollars de financement privé dans un local au sous-sol de l’Université de Toronto, les laboratoires Connaught prennent de l’ampleur pour devenir, en 1917, une fabrique industrielle à but non lucratif conçue pour produire des vaccins pour des maladies infectieuses comme la diphtérie et plus tard, la polio. FitzGerald a comme ambition de gérer les laboratoires d’antitoxines sur le même modèle que l’Institut Pasteur de France. En 1921, Banting et FitzGerald se lient d’amitié. FitzGerald lui suggère de venir à la ferme Connaught avec Best pour essayer de produire une version de l’extrait avec le pancréas d’un veau, ce qui va s’avérer être un autre moment décisif.

Entre la fin de l’automne 1921 et le mois de janvier 1922, les résultats des tests effectués avec l’extrait de pancréas de bœuf (provenant des abattoirs locaux) soumis à des techniques de purification de plus en plus poussées s’améliorent continuellement. Collip applique son expertise en chimie pour développer des versions encore plus raffinées et Macleod s’implique davantage dans le projet. Alors qu’il finalise un premier article sur les découvertes du groupe, Banting commence à s’inquiéter d’être relégué au banc par ces scientifiques plus expérimentés. « Macleod est devenu le quart-arrière de l’équipe, observe Bliss. Collip semble attraper toutes les passes. » Sentant que Collip prend de plus en plus de place, Banting harcèle Macleod pour s’assurer de demeurer à la tête du projet, alors que les essais cliniques sur les humains se concrétisent.

Hautement réglementée, l’industrie pharmaceutique d’aujourd’hui dépense des milliards de dollars pour mettre des médicaments en marché. Pour y arriver, les compagnies financent des initiatives de recherche et de développement impliquant des tests exhaustifs en laboratoires et sur des animaux et ensuite des essais cliniques humains avec des centaines et parfois même des milliers de patients soigneusement sélectionnés, de nombreux chercheurs, des mandats de publication, des tests de contrôle aléatoires et des examens réglementaires approfondis. 

En 1922, alors que Banting et Best projettent de tester leur extrait sur des diabétiques, cette infrastructure réglementaire est pratiquement inexistante. L’industrie pharmaceutique, alors en pleine adolescence, fonctionne néanmoins à plein régime dans les entreprises dont le nom n’est plus à faire aujourd’hui : Eli Lilly, Wellcome et Bayer. De nombreux médicaments de l’époque offerts dans les pharmacies sont concoctés par des chimistes et des vendeurs d’huile de serpent. Ce n’est que 10 ans plus tard que des réglementations gouvernementales sont mises en place pour assurer la qualité de la production, la sécurité et les affirmations publicitaires. Fait intéressant et non moins remarquable, Banting et Best ont souvent testé la toxicité de leurs extraits en se les injectant eux-mêmes. 

Avec la collaboration d’un autre professeur de l’Université de Toronto, Macleod choisit Leonard Thompson comme premier sujet humain; ce garçon de quatorze ans, maigre et aux bords du coma, est un patient de l’aile des diabétiques de l’Hôpital général de Toronto. Le 11 janvier, le père de Thompson donne sa permission à l’équipe de recherche de tester l’extrait sur son fils qu’il voit dépérir de jour en jour. Le taux de sucre dans le sang de Leonard diminue quelque peu, mais son état ne s’améliore guère, ce qui confirme, note Bliss, que ce test est une étape prématurée du processus. Un journaliste hardi du Toronto Star écrit un article sur l’essai clinique dont il a entendu parler; Macleod s’inquiète que ce type de couverture médiatique n’alimentent les attentes des patients et de leur famille avant que l’extrait ne prouve son efficacité. 

Quelques semaines plus tard, ils effectuent un nouveau test, cette fois-ci avec un extrait que Collip, biochimiste d’expérience, a purifié dans son laboratoire. L’état de santé de Thompson s’améliore rapidement : le taux de sucre dans son sang et son urine diminue, il retrouve son énergie et reprend du poids. À partir de ce moment, Thompson doit recevoir des injections quotidiennes d’insuline pour rester en vie. (En fait, il va vivre une vie relativement normale pendant encore treize avant de mourir d’une pneumonie causée par la grippe.) 

Loin du chevet de Thompson, cependant, les tensions montent entre Banting, Collip et Macleod jusqu’à atteindre un point critique. Au cœur de leurs querelles se trouvent les questions de la production et de la propriété. S’ils veulent administrer ce nouvel élixir à des êtres humains, ils doivent être en mesure de reproduire la recette, puis de garantir un approvisionnement constant et efficace et une formule pure et normalisée. Banting soupçonne également Collip de vouloir chercher à obtenir un brevet sur l’extrait. (Collip quitte finalement le projet pour s’en retourner en Alberta.)

Selon Banting, les laboratoires Connaught détiennent la clé de leur problème. Il met à profit son réseau pour obtenir l’appui de l’équipe de FitzGerald. Les quatre scientifiques et les laboratoires Connaught signent un accord de « coopération » qui empêche tout individu de revendiquer des droits de propriété intellectuelle sur l’extrait et assure un lieu propice à la production d’un approvisionnement constant en insuline. 

Tout au long de l’hiver et du printemps de 1922, de nombreux patients diabétiques de l’Hôpital général de Toronto reçoivent des injections. Certains patients qui semblent au-delà de tout espoir réagissent extraordinairement bien à l’insuline et émergent dans plusieurs cas d’un coma diabétique, ce qui incite des témoins à parler de « résurrection » plutôt que de guérison. Or le lancement de l’insuline est entravé par ce que Rutty appelle des « famines »occasionnelles d’insuline, dues aux cycles de production irréguliers des laboratoires Connaught, situation qui ravive les tensions et contraint Best à jouer un rôle plus actif dans le suivi des activités de production.

Pendant ce temps, les nouvelles de la découverte arrivent dans les cercles universitaires et auprès des grands quotidiens; ces derniers publient fréquemment des articles au sujet du remède miracle. Banting et Best publient les résultats préliminaires de leurs recherches dans le Journal de l’association médicale du Canada, que Macleod va présenter lors d’une conférence dans une université américaine. Pendant une rencontre, un cadre dirigeant d’Eli Lilly & Co., un fabricant pharmaceutique d’Indianapolis, propose d’aider à produire l’extrait au coût, au prix coûtant. 

La découverte de l’insuline gagne en popularité lorsque Banting traite avec succès le diabète d’Elizabeth Hughes, la fille adolescente du secrétaire des États-Unis. Alors que les familles d’autres personnes gravement malades les implorent de leur venir en aide, les quatre chercheurs réalisent qu’ils doivent gérer la propriété intellectuelle qu’ils ont créée. Selon Bliss, si Banting continue de douter des motivations de Macleod, il n’est pas non plus chaud à l’idée de mettre son nom sur un potentiel brevet; les médecins ne s’adonnent pas à cette pratique afin d’éviter les conflits d’intérêt. Les universités ne sont guère plus enclines à se procurer des droits sur la propriété intellectuelle. En 2008, Maurice Cassier et Christiane Sinding écrivent un article dans History and Technology, un journal Routledge, où ils expliquent que « la décision de déposer un brevet pour l’insuline n’était pas évidente pour les chercheurs [de l’Université de Toronto]. L’action de breveter une découverte médicale contrevient aux normes de l’université, qui proscrit la privatisation des résultats de la science académique ».

Macleod entreprend néanmoins de trouver une méthode pour garantir que les droits de l’insuline vont profiter au grand public. Il sait que quelques années auparavant, l’Université du Minnesota et la Clinique Mayo ont obtenu les droits de brevet dur une hormone thyroïdienne afin de garantir que les titulaires de licence se conforment à des processus de production uniformes et n’augmentent pas les prix. 

Le 30 mai 1922, l’Université de Toronto conclut un accord de production avec Eli Lilly et prend des mesures pour s’assurer que l’entreprise ne tentera pas d’exploiter légalement et commercialement de légers raffinements de l’extrait développé dans leurs propres laboratoires.

Une entente similaire est rapidement conclue avec le Medical Research Council au Royaume-Uni. En effet, puisque la demande pour l’extrait ne cesse de croître, l’Université de Toronto met en place un « comité de l’insuline » chargé de trouver d’autres partenaires universitaires internationaux désireux de conclure des accords de production locaux afin d’accroître la disponibilité de l’extrait. Lorsque 1922 tire à sa fin, Best, Banting et Collip cèdent leurs droits de brevet aux États-Unis et au Canada à l’Université de Toronto pour la somme modique d’un dollar, un geste profondément altruiste qu’il est impossible d’envisager de nos jours tant le monde de la découverte de nouveau médicaments est axé sur les profits. Les laboratoires Connaught reçoivent donc les redevances, ce qui leur ouvre la voie pour croître et devenir un joueur important dans le secteur pharmaceutique émergent du Canada. Les laboratoires Connaught produisent également un autre médicament phare, l’héparine anticoagulante. En 1972, les laboratoires Connaught sont vendus à une agence fédérale avant de changer plusieurs fois de main pour être intégrés à Sanofi Pasteur. Les recettes de la vente initiale, soit 29 millions de dollars, ont permis de créer un fonds de recherche à l’Université de Toronto qui continue encore aujourd’hui d’octroyer des subventions à ce jour. « [Macleod] a complètement renversé le modèle du brevet , déclare Rutty. Ils (les chercheurs) ont agi avec humilité et altruisme ». À Maltman d’ajouter : « Cent ans plus tard, nous disposons de meilleure insuline, mais de rien de mieux que l’insuline ».

Le fait que le centenaire de la pandémie de grippe espagnole de 1918 à 2020, l’équivalent de la pandémie de COVID-19 d’aujourd’hui, coïncide avec le centenaire de la découverte de l’insuline en dit long sur la nature du diabète. Selon une collection d’articles assemblée par Diabète Canada, la pandémie de COVID-19 montre que le diabète de type 2 est une « comorbidité importante » qui exacerbe les symptômes du coronavirus; cette réalité a un impact disproportionné sur les personnes à faible revenu, racialisées et les communautés autochtones.

Seema Nagpal, épidémiologiste et vice-présidente Sciences et politiques de Diabète Canada, affirme que la pandémie qui sévit aujourd’hui devrait nous motiver à étudier davantage les maladies chroniques dans le cadre de toute future stratégie de préparation à une pandémie. Elle et plusieurs de ses collègues soulignent qu’une des facettes de l’héritage à long terme de la découverte de l’insuline est que le Canada « peut viser plus haut » en ce qui concerne la recherche sur le diabète, en particulier la recherche sur les causes et le traitement du diabète de type 2, qui constitue en lui-même une épidémie. « Le défi, déclare Nagpal, est qu’il n’existe aucun remède pour traiter le diabète de type 2 au même titre que l’insuline pour le diabète de type 1 ». Elle cite deux exemples canadiens d’importance : le professeur Daniel Drucker, de l’Université de Toronto, a inventé un moyen de stimuler une hormone intestinale liée à la production d’insuline, et qui est maintenant utilisée dans le monde entier, et le développement du soi-disant protocole d’Edmonton à l’Université de l’Alberta, qui définit des méthodes de transplantation d’îlots pancréatiques qui régissent la production d’insuline chez les patients diabétiques de type 1, qui a pour effet de mettre fin à leur dépendance à l’insuline.

Les technologies développées ailleurs, comme le suivi continu de la glycémie, jouent également un rôle important dans l’amélioration de la qualité de vie des personnes atteintes de diabète. Des recherches approfondies sont également en cours pour comprendre non seulement le développement du diabète de type 2, mais aussi les signes précurseurs que des tests sanguins à haute sensibilité peuvent détecter, commente Paul Yip, professeur agrégé de biochimie à l’Université de Toronto et chercheur au  Centre Sunnybrook des sciences de la santé de Toronto. Le plus récent progrès, ajoute-t-il, est le jumelage d’un glucomètre portatif relié électroniquement à une pompe à insuline portable. « Il s’agit en fait d’un pancréas artificiel ». La bio-ingénierie a elle aussi le pouvoir de donner des résultats encore plus significatifs. Si la recherche sur les cellules souches permet de transplanter des îlots de Langerhans chez un patient diabétique, il sera possible de régénérer le pancréas, ajoute Yip; « on pourra alors parler d’un remède ». En effet, en novembre 2020, le docteur James Shapiro et son équipe de recherche de l’Université de l’Alberta, qui nous ont donné le protocole d’Edmonton, ont annoncé avoir inversé le diabète chez des souris à l’aide de cellules souches, progrès qui laisse entrevoir la possibilité d’un remède.

À la Maison Banting à London, en Ontario, Grant Maltman accueille des visiteurs du monde entier et les voit entrer dans la chambre à coucher du célèbre inventeur canadien dont l’idée notée en pleine nuit a changé le monde, il y a maintenant cent ans de cela. Nombreux d’entre eux sont des diabétiques venus rendre hommage à Banting. D’autres sont des scientifiques et des chercheurs en médecine, venus toucher le cadre du lit avec révérence dans l’espoir de profiter de l’inspiration qui a frappé Banting. « Presque tous les visiteurs viennent s’appuyer sur le lit, dit-il. Vous pouvez voir où le vernis du pied de lit est usé », là où les visiteurs l’ont touché. Et, lorsque l’un d’eux trouvera enfin un remède, nous pourrons enfin éteindre la « flamme de l’espoir » qui brûle juste à l’extérieur de la maison.