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Clifford George – ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre de Corée, et défenseur des terres autochtones

Par : Miles Morrisseau

Miles Morrisseau

Auteur contributeur

Miles Morrisseau est un écrivain, journaliste et producteur multimédia métis de la patrie métisse du Manitoba. Il a commencé sa carrière en tant que rédacteur/diffuseur pour la radio de la CBC à Winnipeg. Il a produit des documentaires pour Sunday Morning, l’émission documentaire phare de la radio de CBC. En tant que diffuseur national des affaires autochtones, il a couvert la guerre des jeux de hasard des Mohawks à Akwesasne, la mort de l’accord du lac Meech et a été l’un des seuls journalistes grand public à avoir accès à l’arrière des barricades pendant la crise d’Oka, en entrant sur l’un des rares bateaux qui ont fait passer de la nourriture et des médicaments. Il a été rédacteur en chef de Nativebeat, the Beat of a Different Drum, qui a été élu meilleur mensuel amérindien par la Native American Journalists Association (NAJA). Il a été rédacteur en chef du magazine Aboriginal Voices et d’Indian Country Today. Il a produit Buffalo Tracks avec Evan Adams pour APTN. En tant que directeur des programmes de NCI-FM, le réseau de radio autochtone du Manitoba, il a contribué au lancement de Streetz FM, la première station de radio créée par et pour les jeunes autochtones de Winnipeg, au Manitoba. Il a six enfants et sept petits-enfants et est en couple avec Shelly Bressette depuis plus de 35 ans. Il vit à Grand Rapids, au Manitoba, sur l’une des dernières terres métisses encore entre les mains du peuple métis.

Message de l’auteur :

Sauf indication contraire, toutes les citations sont directement tirées
des témoignages recueillis lors de l’enquête sur Ipperwash.

Cénotaphe de la Première nation de Kettle et Stoney Point. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Miles Morrisseau.

À la fin de l’hiver 1920, à travers l’épaisse forêt carolinienne, la sage-femme se hâte de parcourir à pied le sentier de huit kilomètres de la pointe Kettle à la pointe Stony. Lena Lunham, qui accompagne des familles des deux communautés anishinaabe, a déjà aidé à l’accouchement d’un bébé à la pointe Kettle ce matin-là. Avant la fin de la journée, elle aidera à la mise au monde d’un futur défenseur des terres autochtones, qui sera aussi un ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre de Corée.

Le regretté Clifford George raconte ce qu’il sait de son premier jour à la pointe Stony lors de son témoignage devant la Commission d’enquête sur Ipperwash, le 20 avril 2004. Il évoque en ces termes admiratifs la sage-femme présente à sa naissance. « C’était une femme formidable, une femme de médecine sensationnelle. Elle était la sage-femme de presque tout le monde. Juste avant ma naissance, elle venait d’aider à l’accouchement d’une petite fille à la pointe Kettle, et elle a marché à travers les bois jusqu’à la pointe Stony, arrivant à temps pour moi. »

Lors de l’enquête longtemps retardée sur le raid de la Police provinciale de l’Ontario, survenu en 1995, contre une occupation pacifique des terres ainsi que sur la mort par balle d’un défenseur de celles-ci, Dudley George, Clifford compte parmi plusieurs aînés qui relatent la vie à la pointe Stony avant que cette terre ne soit prise par le Canada pendant la Seconde Guerre mondiale.

Il décrit une communauté qui avait le meilleur des deux mondes – vivant des ressources abondantes du généreux lac Huron et d’une forêt luxuriante peuplée de chevreuils et d’une variété de petits gibiers et d’oiseaux. « Dans cette réserve, nous avions de tout pour combler nos besoins, raconte-t-il. Au printemps, des morilles apparaissaient, puis des fraises, des framboises et des framboises noires. Des plantes et des herbes de toutes sortes étaient la source de nos remèdes. Mon père, William George, et d’autres habitants de la pointe Stony (comme Robert George) étaient menuisiers. Ils utilisaient du cèdre pour fabriquer des meubles, des tables et divers types de chaises. » En bref, souligne Clifford, la terre de la réserve leur fournissait, au fond, tout ce dont ils avaient besoin. Cette terre était « idéale pour à peu près tout […] au fil des saisons ».

Aussi croit-il qu’elle a été donnée au peuple pour lui apporter tout ce dont il avait besoin. « Le Créateur nous y a mis en sachant que toutes les choses fondamentales dont nous avions besoin se trouvaient dans la réserve même, les remèdes et tout cela, les boisés et tout ce qu’ils offrent. Nous avons donc des convictions très fortes quant à tout ça, du fait que c’est un don qui nous a été offert de manière spirituelle il y a très longtemps. »

La communauté est autosuffisante, si bien que Clifford George n’a pas eu à fréquenter l’un des tristement célèbres pensionnats canadiens. C’est à l’école de la pointe Stony, ne comportant qu’une pièce, qu’il est allé plus jeune. D’après le rapport final de la Commission d’enquête sur Ipperwash, son institutrice, Liz Mckinnon, enseignait de la première à la huitième année. Elle possédait quarante acres dans la réserve, à côté de la terre des grands-parents de Clifford. L’éducation de celui-ci a pris fin à ses 14 ans, une fois la huitième année terminée. 

À l’époque, les lois limitant les libertés et les droits fondamentaux des Premières Nations étaient nombreuses et strictement appliquées. La Loi sur les Indiens, enchâssée dans la Constitution canadienne depuis 1876, conférait aux agents des Indiens des pouvoirs sur tous les aspects de la vie dans les réserves, même la possibilité d’entrer dans les communautés et d’en sortir. Certaines Premières Nations sont assujetties à un système de laissez-passer qui permet à la plupart des hommes des Premières Nations de sortir de la réserve. Ce système a ensuite été emprunté par le régime d’apartheid sud-africain, et on en a trouvé des pans dans d’autres régimes fondés sur l’oppression et la ségrégation raciale.

« Nous étions très pauvres, mais nous nous débrouillions et nous étions autosuffisants, complètement autonomes, parce qu’à l’époque, il n’y avait pas d’aide sociale, rien de tel ici, explique Clifford. Nous avons donc fait preuve d’initiative et mis à profit les installations dont nous disposions, principalement sur cette terre. Nous avions tout ce qu’il fallait ici, vous savez, de bonnes relations entre nous, de bons rapports avec la réserve voisine… Ma grand-mère a possédé une grande ferme ici, très prospère à un certain moment », rappelle Clifford dans le documentaire Dividing Lines, réalisé en août 1994 par des étudiants du Collège Fanshawe de London, en Ontario.

Les membres de la Première Nation des pointes Kettle et Stony ont une longue tradition militaire, dont ils sont fiers. Le service de leurs ancêtres a permis de protéger non seulement leur territoire, mais aussi le Sud-Ouest de l’Ontario et le Canada, qui n’était pas encore indépendant, pendant la guerre de 1812.

« Les dirigeants américains se montraient confiants : “la conquête du Canada cette année sera une simple promenade”, clamait le président Thomas Jefferson. La réalité s’est avérée bien différente. En 1812, les combattants britanniques, canadiens et autochtones, bien qu’inférieurs en nombre, ont remporté une série de batailles cruciales qui stoppèrent les Américains », écrit P. Whitney Lackenbauer dans Les Autochtones et l’expérience militaire canadienne : une histoire.

Le collectif (Project of the Aazhoodena and George Family Group for the Ipperwash Inquiry) qui a rédigé Aazhoodena: The History of Stoney Point First Nation relate aussi ce chapitre d’histoire : « Les ancêtres du peuple de la pointe Stony descendent des Potawatomi et des Chippewa, qui se sont alliés aux Britanniques pendant la guerre de 1812. Ils ont ainsi pris part à plusieurs batailles et ont contré à eux seuls les Américains lorsque les Britanniques ont fui la bataille de Moraviantown le 5 octobre 1813. C’est sur ce champ de bataille que Tecumseh, chef shawnee et leur leader, est mort. »

La guerre de 1812 définira plus clairement les frontières entre les États-Unis, alors âgés d’à peine 40 ans, et l’Amérique du Nord britannique. Les déplacements à travers la frontière deviennent plus difficiles. À cela s’ajoutent la guerre génocidaire des Américains contre les peuples autochtones ainsi que les horribles migrations forcées, comme celles de la Piste des larmes et de la Piste de la mort des Pottawatomi, et la manifestation de l’Indian Removal Act de 1830 (loi sur l’expulsion des Indiens).

De nombreuses Premières Nations maintiennent pourtant leurs liens historiques avec leurs proches et leurs territoires, malgré l’émergence de nouvelles puissances autour d’elles et la création de ce qu’elles appellent la « ligne de médecine » (en référence à la frontière canado-américaine). L’importance historique et économique du commerce et des déplacements des peuples autochtones à travers leurs territoires traditionnels, qui profitent à toutes les nations, est reconnue dans le traité de Jay de 1794.

Toutefois, l’engagement de ces peuples à défendre les terres des ancêtres fait fi d’une frontière à défendre. Quatre membres des petites communautés des Premières Nations des pointes Kettle et Stony se portent volontaires pour servir lors de la Première Guerre mondiale. Trois d’entre eux veulent servir dans l’armée canadienne et un autre s’engage du côté américain.

La vie idyllique que connaissait le jeune Clifford George change radicalement en 1939, lorsqu’il perd sa mère et que la guerre éclate à nouveau. Les temps deviennent de plus en plus difficiles, comme il l’évoque en ces mots :

« Après la mort de ma mère en 1939, ma tante Violet m’a trouvé un emploi à la fabrique de paniers de Forest, où elle travaillait depuis de nombreuses années. J’avais 19 ans. Je travaillais pour 15 cents de l’heure, 10 heures par jour, six jours par semaine. Je gagnais 9 $ par semaine, dont la moitié servait à payer le loyer. Quand la guerre a été déclarée, j’ai envisagé de m’engager, mais ma tante, qui se sentait responsable de moi, ne le voulait pas. Un jour d’avril 1941, nous sommes partis travailler comme d’habitude. J’ai attendu qu’elle monte l’escalier, puis j’ai pris la direction de la haute-ville avec trois autres gars. Nous avions prévu d’aller à la rencontre de ce véhicule de l’armée qui venait de London. Trois jours plus tard, j’étais dans l’armée. Ma tante a pleuré, mais il était déjà trop tard. »

Clifford George s’entraîne alors au parc Victoria, à London, en vue d’être artilleur dans l’armée canadienne. En août 1941, les troupes dont il fait partie s’entraînent outre-mer, en Angleterre. « Nous étions alors trois à venir de la pointe Kettle ou de la pointe Stony. Mon frère Ken [et] Tom George se sont enrôlés après moi, et ils nous ont mis dans le même groupe d’artilleurs. Nous nous sommes entraînés ensemble et avons ensuite combattu ensemble sur la côte sud de l’Angleterre, de Douvres à Portsmouth, sur tous les différents sites d’artillerie. Peu de temps après, on pouvait lire ce titre dans le journal local : “Les garçons George abattent leur premier avion ennemi”. »

Alors que la guerre tire à sa fin, au cours de l’hiver 1945, Clifford George et les membres de son peloton sont capturés dans une petite ville italienne et conduits dans un camp de prisonniers de guerre près de la frontière allemande.

« Nous nous trouvions près d’une rivière, dans une petite maison à deux étages. Je venais de quitter mon poste et mes bottes n’étaient pas encore attachées. Ils sont entrés par l’arrière et nous ont surpris. Ils ont débranché les lignes téléphoniques, puis ont tiré dans les escaliers avec un bazooka. Nous étions dix-sept à sortir de cette maison, liés les uns aux autres par une corde, et à marcher dans la nuit noire, dans une boue profonde. Comme mes bottes n’étaient pas attachées, je les ai perdues dès les premiers pas. On nous a fait traverser la rivière, qui était très froide – c’était en février – et l’eau montait jusqu’au cou. Vous pouvez aisément imaginer à quel point c’était dur. »

Anciens combattants de la Première Nation des pointes Kettle et Stony : souvenirs personnels de vétérans et de leurs familles

Après une brève halte dans une ferme pour se sécher devant un feu, ces hommes marcheront 250 miles de plus jusqu’à un hangar abritant plus d’un millier de soldats alliés captifs. « Le camp dans lequel ils nous ont mis était un vieux hangar d’avions. Il fallait rester là jusqu’à ce qu’ils puissent nous emmener en Allemagne, se souvient Clifford. Nous étions environ 1 200 au total – Polonais, Indiens, Africains, Américains, en plus des Canadiens. Beaucoup de nationalités très différentes. »

Malgré l’adhésion des ravisseurs aux « règles de la Convention de Genève », les prisonniers vivent de peu et sont constamment menacés de famine. « On nous donnait une portion de pain noir par jour et de la soupe à base de boyaux d’animaux, raconte Clifford. Ils ajoutaient parfois quelque chose pour l’épaissir, mais jamais de viande. C’était notre lot quotidien. À cette période de la guerre, Dieu merci, la Croix-Rouge pouvait envoyer des colis aux prisonniers de guerre. Quelques-uns parmi nous rassemblaient leur nourriture et faisaient une sorte de gros gâteau. Sans cela, certains n’auraient probablement pas tenu le coup. »

La guerre se termine dans les mois qui suivent, et Clifford George et ses camarades sont libérés et renvoyés chez eux.

Clifford survit à des combats sur le front et à des mois de captivité dans un camp de prisonniers de guerre nazi. Enfin, le pays célèbre la victoire et le retour des soldats en héros. Hélas, pour les anciens combattants des Premières Nations qui rentrent chez eux après la guerre, l’impression de vainqueurs est de courte durée. 

Clifford George et sa grand-mère, Hanna Bressette, en 1945, après son retour de la guerre. Image reproduite avec l’aimable autorisation de l’enquête Ipperwash et de la famille Bressette.

Après une brève halte dans une ferme pour se sécher devant un feu, ces hommes marcheront 250 miles de plus jusqu’à un hangar abritant plus d’un millier de soldats alliés captifs. « Le camp dans lequel ils nous ont mis était un vieux hangar d’avions. Il fallait rester là jusqu’à ce qu’ils puissent nous emmener en Allemagne, se souvient Clifford. Nous étions environ 1 200 au total – Polonais, Indiens, Africains, Américains, en plus des Canadiens. Beaucoup de nationalités très différentes. »

Malgré l’adhésion des ravisseurs aux « règles de la Convention de Genève », les prisonniers vivent de peu et sont constamment menacés de famine. « On nous donnait une portion de pain noir par jour et de la soupe à base de boyaux d’animaux, raconte Clifford. Ils ajoutaient parfois quelque chose pour l’épaissir, mais jamais de viande. C’était notre lot quotidien. À cette période de la guerre, Dieu merci, la Croix-Rouge pouvait envoyer des colis aux prisonniers de guerre. Quelques-uns parmi nous rassemblaient leur nourriture et faisaient une sorte de gros gâteau. Sans cela, certains n’auraient probablement pas tenu le coup. »

La guerre se termine dans les mois qui suivent, et Clifford George et ses camarades sont libérés et renvoyés chez eux.

Clifford survit à des combats sur le front et à des mois de captivité dans un camp de prisonniers de guerre nazi. Enfin, le pays célèbre la victoire et le retour des soldats en héros. Hélas, pour les anciens combattants des Premières Nations qui rentrent chez eux après la guerre, l’impression de vainqueurs est de courte durée. 

Leur service en tant que frères d’armes est rapidement oublié, et ils sont réduits une fois de plus au statut de citoyens de seconde classe dans leur pays d’origine. En réalité, c’est même pire qu’avant. Les membres des Premières Nations ont dû renoncer à leur statut d’Indien pour pouvoir servir – un processus appelé « émancipation ». En rentrant chez eux, ils prennent conscience de tout ce qu’ils ont vraiment abandonné pour se battre pour le Canada. Privés des avantages accordés aux anciens combattants, ils se voient également refuser les mesures de soutien et d’autres services offerts aux Premières Nations. « Ce qui est arrivé à ces hommes non inscrits comme Autochtones? Leur disparition, résume Clifford. Ils le disaient comme ça, “vous n’êtes pas à votre place”, et j’étais l’un d’eux. »

Cette double exclusion s’applique à de nombreux anciens combattants autochtones, y compris les Métis et les Inuits. Mais Clifford George et les anciens combattants de la pointe Stony ressentent une perte encore plus grande, et pour cause.

En février 1942, le ministère de la Défense nationale avait identifié le terrain de la pointe Stony pour y établir un camp d’entraînement. Les communautés des pointes Kettle et Stony avaient voté contre cette appropriation, mais le gouvernement a utilisé les pouvoirs que lui conférait la Loi sur les mesures de guerre pour en prendre possession quand même. Au printemps, moins d’un an après que les George se soient portés volontaires avec enthousiasme pour contribuer à l’effort de guerre, risquant leur vie contre la montée du fascisme, leurs familles sont chassées de chez elles par l’armée dans laquelle leurs fils servaient. 

Les grands-parents de George avaient une ferme avec des granges, des poulaillers et une maison à deux étages. « Tout a été détruit, déclare Clifford George à la Commission d’enquête. Tout a été rasé et un mode de vie anéanti, en quelques heures. »

George racontera comment son frère Kenneth (Ken) est rentré chez lui sous l’emprise de médicaments, « en état de choc et traumatisé » par les horreurs de la guerre. Il avait parcouru 200 km en auto-stop depuis Guelph, en Ontario, désespéré d’échapper à la folie de la guerre et de retrouver la paix et la sécurité de son foyer. Ce qu’il a trouvé à son retour est kafkaïen. Les maisons, les fermes, les jardins, les écoles avaient disparu, remplacés par des casernes et des machines de guerre.

« Quand il [Kenneth] est arrivé là où se trouvait sa maison, il a regardé autour de lui et a découvert qu’il s’agissait d’une caserne. Il ne pouvait pas comprendre et a eu l’impression de sombrer à nouveau, se demandant “Mais où suis-je maintenant?”. Il a marché un peu plus loin sur la route et a dormi dans le fossé pendant le reste de la nuit parce qu’il ne savait pas où aller. Il ne savait pas quoi faire. » 

Clifford George, ses frères ainsi que d’autres anciens combattants autochtones de la Seconde Guerre mondiale, se retrouvent sans foyer et sans soutien de la part du pays qu’ils ont pourtant servi. Ils constatent que le sacrifice consenti est encore plus grand qu’ils ne l’ont imaginé. Non seulement ont-ils perdu leur maison, mais ils ne sont plus considérés comme des « Indiens » au sens de la Loi sur les Indiens. Pour pouvoir servir dans les forces armées canadiennes, ils avaient renoncé à leur statut d’Indien sans le savoir.

Cependant, même si le gouvernement leur refuse le statut d’Indien, ils resteront soumis aux restrictions imposées par la loi. Ce n’est qu’en 1951 que la Loi sur les Indiens sera révisée pour permettre aux membres des Premières Nations de jouir de libertés mineures (comme l’accès aux salles de billard), de droits légaux (comme le droit de se réunir et d’engager des avocats) et de droits de la personne (comme le droit de pratiquer des cérémonies ou de porter des costumes traditionnels en public). Les articles les plus répressifs de la Loi sur les Indiens sont modifiés ou supprimés.

La guerre de Corée est considérée comme la « guerre oubliée » du Canada parce qu’elle s’est déroulée très peu de temps après la Seconde Guerre mondiale. De plus, rares étaient les Canadiens qui avaient des liens familiaux avec le pays ou la région du conflit. Pour la majorité des Canadiens, l’après-guerre est une période de célébration. L’économie canadienne est en plein essor, le pays comptant parmi les puissances économiques au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. « La Seconde Guerre mondiale ne s’est terminée que cinq courtes années auparavant et la population ne ressent pas envers la Corée les mêmes liens affectifs et personnels qu’avec l’Europe. En outre, étant donné le nombre beaucoup moins important de Canadiens ayant servi en Corée, ce conflit n’a pas touché la population du pays avec la même ampleur. En règle générale, les Canadiens ont plutôt consacré ces années à profiter des bienfaits d’une économie florissante. » Source : Corée – La guerre oubliée du Canada, Musée canadien de la guerre.

Pour les hommes des pointes Kettle et Stony, comme pour de nombreux Autochtones, la vie après la guerre n’est guère une période de prospérité.

« Après être revenu du conflit européen, j’ai eu du mal à retourner à la vie civile, témoigne Clifford George. Tom George et mon frère Ken se sont à nouveau engagés, et j’ai fait de même. C’était en 1953, juste après la fin de la guerre de Corée. On m’a envoyé là-bas en 1954 et j’y ai servi comme Casque bleu. Mon unité a été dissoute là-bas, et j’ai été rapatrié en 1955 au sein du 4e régiment de la Royal Canadian Horse Artillery. Je suis resté dans l’armée jusqu’à ce qu’on me libère de façon définitive, en 1959. » 

Anciens combattants de la Première Nation des pointes Kettle et Stony : souvenirs personnels de vétérans et de leurs familles

L’artilleur Ted Thomas, également originaire de la Première Nation des pointes Kettle et Stony, se souvient d’avoir suivi la trace de quelques proches alors qu’il transportait des livraisons de matériel et de personnel. « J’ai beaucoup voyagé en Corée parce que j’étais au volant de la Jeep, explique-t-il. Junior Jackson était en bas de la route à environ 6 miles; Edsel Johnson était à environ 10 miles de nous. Cliff George était peut-être à 1 000 pieds de là où j’étais, mais nous ne nous sommes pratiquement jamais vus parce que, même si nous faisions partie du même régiment, nous étions dans des unités différentes. » Ted Thomas raconte aussi ce qu’a subi population coréenne. « C’était un endroit horrible, où tous les bâtiments avaient été bombardés. On voyait des gens errer partout où on allait. Quand on sortait de la nourriture, on apercevait des enfants qui regardaient à travers les buissons, toujours affamés. Beaucoup de ces enfants n’avaient plus de parents… Ils étaient perdus dans la nature. »

Le Canada a envoyé plus de 26 000 hommes en Corée pour apporter du renfort à l’ONU. Parmi eux figuraient plusieurs centaines de membres des Premières Nations et des Métis, pour la plupart des anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale. La guerre de Corée a coûté la vie à 516 Canadiens, ce qui représente le troisième plus grand sacrifice du Canada dans un conflit international.

Outre Clifford George, quatre autres anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale participent à ce conflit : le soldat Norman Jackson fils, l’artilleur Frederick « Ted » Thomas Gunner, le soldat Edsel Johnson et Mervyn Lunham, qui s’engage comme soldat de première classe dans l’armée américaine.

Les trois hommes à gauche ont servi pendant la guerre de Corée : Ken George (le frère de Clifford), Tom George et Clifford. Les deux autres hommes sont Bruce George et Reginald George. Cette photo a été prise peu après le retour de Corée. Image reproduite avec l’aimable autorisation d’Yvonne Bressette.

À son retour de l’étranger, Clifford sait qu’il ne rentrera pas chez lui cette fois-ci. Dans ses souvenirs, la perte de la maison familiale à la pointe Stony a été bouleversante pour les aînés. « Certaines de ces personnes âgées qui n’avaient jamais bu de leur vie ont commencé à boire. Elles avaient fondé de grosses familles et se sont mises à boire… Simplement pour soulager tous les problèmes auxquels elles faisaient face avec tout ça, car elles n’arrivaient pas à les surmonter. Beaucoup de personnes âgées se sont éteintes pour cette raison. »

Il y avait beaucoup de tensions entre des communautés qui étaient depuis longtemps liées et interdépendantes, car les personnes qui avaient perdu leur maison n’étaient pas toujours les bienvenues. « On a dit aux gens qu’ils devaient accueillir ceux qui restaient à la pointe Stony… En passant, ils ne voulaient pas de nous là-bas et nous ne voulions pas y aller, non plus, confie Clifford George. Il y a donc eu énormément de controverses et, comme je le dis, ils ne voulaient pas de nous là-bas et nous ne voulions pas y aller. Ce fut très dur. Mon père m’écrivait à ce sujet. C’était donc difficile, et même si nous étions tous liés, voire mariés entre nous, il restait une différence. Parce que le gouvernement avait causé cela. »

Par un cruel et saisissant retour de l’histoire, ce sont les membres des Premières Nations, dont beaucoup ont été dépossédés de leurs maisons de la pointe Stony, qui travailleront comme cuisiniers ou au ménage ou à l’entretien du camp militaire. C’était le seul moyen pour eux d’avoir un accès plus facile à leur terre d’origine, qui comprenait des vestiges de quelques maisons et du cimetière ancestral.

Ce n’est qu’avec l’accord du commandant du camp que les frères George ont pu se rendre sur la tombe de leur mère. « Nous nous sommes rendus là, et c’était une véritable dévastation, de voir l’état épouvantable dans lequel était la sépulture. Nous ne pouvions même pas dire où ma mère était enterrée. Nous avions à peine une idée de l’endroit où elle était parce que, à cette époque, personne ou pas grand monde avait les moyens de se payer une pierre tombale », rappelle l’ancien combattant avec tristesse.

Non seulement leur mode de vie avait-il été détruit, mais l’armée même qu’ils servaient, et les soldats qu’ils considéraient comme des frères, avaient profané ce lieu très saint sur leur terre volée. « Il restait bien quelques pierres tombales, mais elles avaient toutes des marques de balle et des obus étaient accrochés aux poteaux et d’autres choses comme ça, à blanc bien sûr, vous savez, quand ils jouent aux soldats. »

Il poursuit ainsi son témoignage : « Les bons soldats endurcis que nous étions pleuraient toutes les larmes de leur corps. J’ai dit aux gars là-bas que c’était une honte, vous savez, ce qu’ils ont osé faire. »

Il faudra attendre des décennies avant de voir les choses changer. Les membres des Premières Nations, dépossédés et privés de leurs droits, vivent alors dans un système de colonisation oppressif à son apogée. Des années 1950 aux années 1970, le Canada compte parmi les principales économies du monde grâce à l’industrie manufacturière des deux côtés de la frontière et à l’accès aux ressources naturelles, apparemment inépuisables, qui alimentaient ce feu. Les peuples autochtones, qui assistent au pillage de leurs terres traditionnelles et visées par un traité, sont écartés et réduits au silence.

Le système des pensionnats indiens fonctionne à plein régime et les Premières Nations n’obtiendront le droit de vote que le 1er juillet 1960.

Au cours des années qui ont suivi l’acquisition du terrain de la pointe Stony par le gouvernement canadien, la base a servi à l’entraînement de cadets en été, tout en offrant une plage vierge exclusive aux militaires de haut rang et à leurs familles. Les rives du lac Huron, dans le Sud-Ouest de l’Ontario, demeurent l’une des destinations estivales les plus populaires de la région. Grand Bend, avec sa plage publique, n’est qu’à 20 km de l’autoroute 21. À côté de ce qu’on appelait la « plage militaire » se trouvaient la plage d’Ipperwash ainsi que le casino et la salle de danse. Depuis les années folles jusqu’à l’incendie du casino en 1968, c’était un lieu très fréquenté par les résidents de la région, les touristes venus du sud de la frontière et les militaires à la recherche d’un peu de « r-n’-r » (rock’n’roll).

L’été 1991 sera l’un des plus décisifs dans l’histoire des relations entre les Autochtones et le Canada. En juin, Elijah Harper, Cri et membre de l’Assemblée législative du Manitoba, fait échouer à lui seul l’Accord du lac Meech, qui proposait des modifications à la Constitution du Canada. Le 11 juillet de cette année-là, des guerriers mohawks s’opposent à l’assaut de la Sureté du Québec. C’est le début de la crise d’Oka. La prise de position de ces guerriers à Kanesatake inspirera les mouvements contemporains de restitution des terres et de revendication de la souveraineté, avec des occupations et des blocages partout au Canada.

Le 6 mai 1993, quelques dizaines de personnes entrent dans le camp Ipperwash, y compris des aînés qui avaient perdu leur maison et des personnes comme Clifford George et ses descendants, dont aucun n’avait de maison sur leur propre terre ancestrale. Dudley George est du nombre.

Clifford George protestant en 1990 contre les actions du ministère des Affaires indiennes et du Nord et de son ministre, Tom Siddon – avec l’aimable autorisation de Shelly Bressette et de Nativebeat Archives.

Le vétéran Clifford George installe alors sa petite roulotte sur les terres que sa famille avait perdues un demi-siècle auparavant. Il est l’un des premiers à se creuser une tranchée, car il sait, que, à la guerre, on ne cède pas de terrain. Il est bientôt rejoint par un jeune guerrier qui fera le sacrifice ultime pour défendre cette terre. « Dudley George s’est aussi installé dans le camp militaire. En 1993, environ un mois après le début de l’occupation, Dudley George s’est vu offrir une remorque que le conseil avait reçue pour quiconque en aurait besoin. Il appréciait beaucoup son nouveau foyer. Il disait que c’était la première maison de sa vie. Il y a emménagé définitivement. »

En juillet 1993, Dudley George est arrêté avec deux autres défenseurs de la terre pour avoir stoppé des véhicules tentant d’accéder à ce qu’on appelait la « plage militaire » et pour avoir fait payer aux visiteurs une taxe de cinq dollars. Il est placé à l’arrière d’une voiture de la Police provinciale de l’Ontario et emmené au détachement de Forest. Lorsque deux autres hommes et lui refusent de s’éloigner du camp militaire, on les envoie dans une prison de Sarnia. Ils sont libérés lorsqu’ils acceptent de ne pas s’approcher de l’entrée du parc sur la promenade Matheson, mais aucune condition n’est imposée à leur retour au camp Ipperwash. 

Des négociations ont lieu au cours des deux années suivantes, et Clifford reste ferme dans sa détermination à ne jamais quitter sa maison. Pendant les mois d’hiver, seuls lui et son jeune protégé Dudley demeurent sur le site. Clifford ne veut plus se battre, mais la prochaine bataille se déroulera à sa porte. Au cours de l’assaut, son jeune camarade est tué par un sergent de la Police provinciale de l’Ontario.

Le 4 septembre 1995, alors que la saison estivale tire à sa fin, les occupants d’origine et des sympathisants s’installent dans le parc provincial Ipperwash. Ce parc est considéré comme faisant partie du territoire d’origine, pris sans le consentement du peuple à une époque où on lui avait volé ses droits légaux. Créé en 1936, le parc provincial s’étend alors sur un territoire de 142 acres au bord de l’eau et offre des sites aménagés pour des dizaines de terrains de camping, ainsi qu’un accès pour des centaines de touristes et d’autres visiteurs. Il se trouve sur les terres traditionnelles et visées par un traité, plus vastes, pour lesquelles les peuples des pointes Kettle et Stony s’étaient battus et étaient morts un siècle plus tôt. Les Premières Nations croient que d’anciens lieux de sépulture se trouvent dans le parc.

La situation s’aggrave et une unité spéciale de la Police provinciale de l’Ontario arrive, armée de matériel militaire. Comme le révélera une enquête ultérieure sur les événements à Ipperwash, les policiers qui ont ouvert le feu sur le groupe de George avaient des attitudes racistes. Au cours de l’attaque, Dudley George est abattu par un officier qui savait qu’il n’était pas armé.

La rumeur selon laquelle une voiture conduite par une femme non autochtone a été stoppée par des membres qui occupaient les lieux et que cette femme a été frappée à coups de bâtons de baseball a été un moment charnière, qui a fait basculer la situation.

La voiture en question était plutôt conduite par Gerald George, conseiller de la bande des pointes Kettle et Stony, qui avait écrit une lettre au rédacteur en chef du journal local, The Forest Standard, dans laquelle il critiquait l’occupant et qui reflétait des animosités personnelles, et non une menace pour le grand public. Néanmoins, l’événement servira d’appel à l’action avant le raid de la Police provinciale de l’Ontario et d’outil de désinformation dans la stratégie de relations publiques utilisée au cours des mois qui suivront. « C’est plus d’un an plus tard que l’inspecteur Carson a appris que le véhicule conduit par Gerald George le soir du 6 septembre avait été endommagé par une pierre, et non par des coups de bâtons de baseball. Les communiqués de presse publiés par la Police provinciale de l’Ontario après le décès de Dudley George ont continué de perpétuer ce renseignement non vérifié et inexact, cette fois-ci à l’intention du public. »

Dans la soirée du 6 septembre, motivée par un racisme qui sera également documenté dans l’enquête et par l’incident faussement associé à une menace publique en raison des jets de pierres, la Police provinciale de l’Ontario prend d’assaut les barricades. Même en l’absence de preuves de la présence d’armes, l’officier commence à tirer avec ses armes automatiques de style militaire. Le sergent intérimaire Kenneth Deane repère Dudley George dans son champ de vision nocturne et appuie sur la gâchette. À 23 h 03, le coup de feu retentit et on entend ces mots sur les ondes de la radio de la police : « Coups de feu. Coups de feu. »

La blessure n’aurait pas dû être fatale, mais sans assistance médicale immédiate, elle le fut. La Police provinciale de l’Ontario n’apporte aucun soutien et retarde même l’accès des membres de la famille qui tentent de sauver Dudley. Les agents nient la gravité de la situation et annulent l’appel à une ambulance. Conduit dans une voiture aux pneus dégonflés jusqu’à l’hôpital de Strathroy, à moins de 50 kilomètres de là, Dudley George est déclaré mort à 12 h 20.   

Au cours des jours qui suivent, les résidents d’Aazhoodena, nom traditionnel de la terre, tiennent bon, tandis que le gouvernement provincial reste sur sa position, à savoir que l’affaire relève de la police. L’impasse perdure, mais à mesure que les événements survenus ce soir-là et les injustices historiques commises à l’encontre des résidents de la pointe Stony deviennent évidents, les appels à une résolution pacifique et à une enquête publique commencent à se multiplier. 

La Police provinciale de l’Ontario recule et se retire, et les négociations portent alors sur la restitution du terrain à la communauté plutôt que sur l’expulsion des résidents du parc. L’enquête sur l’affaire Ipperwash révélera plus tard l’existence de racisme dans les rangs de la Police provinciale de l’Ontario avant et après l’occupation du parc. Le sergent Deane, qui a utilisé un fusil d’assaut avec lunette pour tirer sur Dudley George, sera reconnu coupable de négligence criminelle ayant causé la mort.

« C’était triste pour nous qui revenions de l’étranger après avoir pensé que nous aidions à la guerre, confie Clifford George aux responsables de l’Enquête. Je me dis toujours que j’ai trouvé tous mes ennemis à mon retour à la maison. » La bataille de la pointe Stony sera son dernier combat, mais le sacrifice consenti par tous ceux qui sont rentrés chez eux a conduit à une victoire dont on ressent encore les effets chaque année.

Le 18 juin 1998, le gouvernement fédéral signe un accord prévoyant la restitution du camp Ipperwash aux communautés des pointes Kettle et Stony.

Le 30 octobre 2005, Clifford George s’éteint paisiblement, sachant que la terre qu’on lui a ravie, à sa famille et lui, a finalement été rendue et que des plans sont en cours pour redonner vie à son foyer.

La Première Nation des pointes Kettle et Stony ratifie l’entente de règlement définitif le 18 septembre 2015. Celle-ci prévoit la restitution des terres, un règlement financier et un plan à long terme pour nettoyer les zones utilisées lors des « jeux de guerre » qui avaient laissé des grenades, des bombes et d’autres munitions non explosées.

Les années suivantes, le parc provincial Pinery redevient une partie d’Aazhoodena. Le nettoyage des munitions non explosées est en cours depuis près de dix ans. Des membres des Premières Nations des communautés touchées ont été formés par les Forces canadiennes pour devenir des techniciens spécialisés dans le désamorçage de munitions non explosées. Ces cinq dernières années, des dizaines de maisons permanentes ont été construites, et d’autres en sont à l’étape de la planification. L’infrastructure nécessaire pour soutenir la communauté a aussi été érigée. Des jardins s’y épanouissent désormais. Dès l’automne, des enfants sont transportés en autobus vers l’école des Premières Nations des pointes Kettle et Stony pour apprendre avec leurs cousins de l’autre côté de la route. Le territoire Aazhoodena est redevenu la maison.