le 12 juin 2020

RÉFLEXIONS D’UN SOLDAT CANADIEN

Alors que les communautés de partout aux Pays-Bas s’apprêtaient à fêter les Jours du souvenir et de la libération, qui ont lieu respectivement les 4 et 5 mai, et à souligner les contributions et les sacrifices des victimes de la violence de la guerre, la COVID-19 est survenue et maintenant l’humanité entière doit face à une nouvelle réalité. Si nous nous affairons tous à combattre ce terrible fléau qui bouleverse nos vies autant que nos activités, nous allons néanmoins nous recueillir pour célébrer solennellement le 75e anniversaire de la libération des Pays-Bas. Le Canada et les Pays-Bas partagent des moments historiques douloureux et entretiennent des rapports étroits. L’éclosion du coronavirus a mené au report de près de 80 des quelques 140 événements commémoratifs du 75e anniversaire auxquels le Canada apportait soutien et participation. Trente-trois groupes de Canadiens qui avaient prévu participer aux célébrations ont dû annuler leur voyage. Pendant les moments de réflexion que nous allons consacrer aux Jours du souvenir et de la libération néerlandais, j’offre, au nom du peuple canadien, mes plus sincères remerciements aux Pays-Bas pour la manière dont ils continuent d’honorer et de respecter les soldats, les marins et les aviateurs canadiens morts à la guerre. Vous êtes les gardiens des morts de guerre du Canada.    

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Logo du festival de la ville d’Apeldoorn

5 712 militaires des forces armées canadiennes sont enterrés dans 199 cimetières aux Pays-Bas. Parmi eux, nous comptons 55 militaires des communautés des Premières nations et 14 de Terre-Neuve. La plupart d’entre eux sont enterrés dans un des trois cimetières de guerre du Commonwealth, situés à Bergen op Zoom, Holten et Groesbeek. Les autres 196 cimetières sont situés un peu partout au pays, et les soldats de l’armée de l’air ont été enterrés à proximité des lieux où ils se sont écrasés. Le peuple néerlandais honore les morts de guerre du Canada avec un dévouement et une solennité remarquables. La nation entière est impliquée, d’une façon ou d’une autre, dans l’acte du souvenir. 

La liste de tous les groupes néerlandais impliqués dans les commémorations de la contribution du Canada à la libération des Pays-Bas et des activités prévues est trop longue pour être énumérée en entier. Or l’ingéniosité avec laquelle les communautés néerlandaises, gardiennes de nos soldats tombés à la guerre, préservent et célèbrent les sacrifices que les Canadiens ont fait au nom de leur liberté n’a rien de banal. Les activités prévues à cet effet sont le fruit du travail de grandes organisations nationales ainsi que de petits groupes locaux qui soulignent les événements spécifiques qui ont eu lieu dans leur région. Parmi ces activités, on trouve des festivals, des musées, des fanfares, des reconstitutions, des événements commémoratifs ainsi que plusieurs projets imaginatifs. De plus, les familles et les individus trouvent tous une façon bien à eux de s’impliquer. Qu’il s’agisse d’accueillir un vétéran canadien chez eux lors d’une visite de la tombe d’un ou de plusieurs compatriotes morts à la guerre, d’assister à une commémoration, de voir les bloemenkinderen (les enfants fleurs) déposer des fleurs sur les tombes ou de placer une bougie sur les tombes à la veille de Noël, chaque personne contribue à sa façon. Même la très populaire 4 Daagse, la Marches de quatre jours de Nimègue, rend hommage aux soldats du Canada et des autres nations qui sont morts à la guerre. En d’autres mots, dans les familles jusqu’aux membres du Comité national des 4 et 5 mai, tous connaissent le coût et la valeur de la liberté. 

La liberté est une des pierres angulaires de l’identité nationale du Canada et des Pays-Bas. En fait, la liberté a même sa place dans les hymnes nationaux des deux pays, le Ô Canada et le Wilhelmus, ce dernier étant le plus vieil hymne national au monde. Or la liberté est appréciée différemment dans les deux pays; nous pouvons observer les nuances dans la façon dont les Néerlandais célèbrent et commémorent la liberté et les raisons qui poussent les Canadiens à se rassembler aux Pays-Bas pour participer à ces événements. Qui plus est, le Canada, depuis la création de la Confédération en 1867, n’a fait l’objet d’aucune menace directe comme les Pays-Bas pendant la Deuxième guerre mondiale. Les Canadiens n’ont pas eu à subir les difficultés et la destruction des batailles pour recouvrer la liberté en sol canadien. En revanche, le Canada a toujours apporté son soutien dans les combats contre la tyrannie en envoyant ses forces armées à l’étranger. De cette façon, les Canadiens viennent en Europe et dans d’autres pays pour comprendre la valeur réelle de la liberté et les batailles et les sacrifices qu’elle a coûté. Les Canadiens affluent aux Pays-Bas pour parler aux habitants, pour marcher sur les champs de bataille et visiter les cimetières et les nombreuses tombes des soldats afin d’apprendre et de saisir l’étendue de la destruction et de l’impact de la Deuxième guerre mondiale sur la liberté. Cette profonde compréhension des effets de la tyrannie est tissée dans la trame de la culture néerlandaise; qu’ils participent à une commémoration ou un festival, les Néerlandais connaissent l’impact de la guerre sur leur pays, leur culture et savent qu’il ne faut jamais la prendre pour acquise.

Au fil du temps, le nombre de vétérans et de civils qui ont vécu les périls et raconté les leçons tirées de la Deuxième guerre mondiale a commencé à diminuer. On se demande comment la libération des Pays-Bas sera commémorée une fois qu’ils se seront tous éteints. Les vétérans utilisent les paroles d’une pièce de Bing Crosby pour exprimer ce sentiment : « Old soldiers never die, they just fade away. » (ndlt : Les vieux soldats ne meurent pas, ils s’effacent tout doucement). De nouvelles générations servent dans les mêmes régiments que leurs pères et leurs ancêtres et remplacement progressivement les vétérans de la Deuxième guerre mondiale. De nombreux groupes de ces nouveaux vétérans étaient attendus aux Pays-Bas en mai; ils ont également à cœur de se souvenir des impacts de la guerre et de rendre hommage à leurs frères d’armes.

Si les vétérans sont des catalyseurs du souvenir, le futur repose en fait sur les nouvelles générations. Le pouvoir de la jeunesse ne gagne pas à être sous-estimé, comme en font foi les étudiants des écoles secondaires néerlandaises qui avaient organisé des événements commémoratifs dans les cimetières de guerre canadiens pour leurs invités des écoles secondaires canadiennes. La jeunesse néerlandaise est à l’écoute des dures leçons de vie de la guerre et ils ne laissent personne indifférent lorsqu’ils partagent leur compréhension de la liberté avec leurs amis étrangers. Avant que la pandémie de COVID-19 n’entraîne le report des célébrations de cette année, plus de 2 200 d’élèves canadiens prévoyaient participer aux cérémonies du souvenir et de la libération au printemps. 

Les membres des forces armées royales des Pays-Bas participent à chacune des commémorations organisées en l’honneur des militaires canadiens de la Deuxième guerre mondiale et les forces armées du Canada ne manquent aucune occasion de rendre hommage aux militaires néerlandais qui ont perdu la vie au service de leur pays. Par exemple, le 4 mai de chaque année, les formes armées du Canada participent à la parade du souvenir des forces aériennes royales des Pays-Bas qui a lieu du Memorial Square à l’Obélisque[GD1] , à la base aérienne de Soesterberg. Lors de cette parade, on honore les membres des forces aériennes néerlandaises qui ont perdu la vie au cours de l’année précédente. 

Les forces armées du Canada rendent également hommage aux membres de la résistance de la Deuxième guerre mondiale lors de la commémoration Stoottroepen du Prince Bernhard. En 1944, il avait formé ce régiment d’infanterie bien spécial à partir d’un groupe de combattants de la résistance. Les forces armées du Canada ont même participé à une double cérémonie commémorative à Hoogkerk, où les deux pays ont rendu hommage à la mémoire de deux soldats canadiens tués lors de la bataille de Groningue, de l’équipage d’un bombardier allié et d’un servant de mortier néerlandais du 13e Infanteriebataljon de la 11e brigade Luchtmobiele de l’armée royale des Pays-Bas. Le caporal Kevin Roggeveld a été tué lors d’une opération Mali en 2016. Le Canada, aux côtés de nombreux autres pays qui appartiennent à la communauté diplomatique des Pays-Bas, participe aux événements commémoratifs d’autres nations pour rendre hommage aux militaires qui ont perdu la vie pour leur pays. 

Pour souligner le 75e anniversaire de la libération des Pays-Bas, l’ambassade du Canada avait prévu soutenir plus de 140 événements, dont les cérémonies devaient avoir lieu le même jour à plusieurs endroits du pays. Afin d’apporter son soutien à ce projet d’une grande ampleur, il a fallu monter une équipe composée de membres du personnel de l’ambassade, des forces armées du Canada, de la Gendarmerie royale du Canada, de l’Agence des services frontaliers du Canada, d’Affaires mondiales Canada, d’autres diplomates canadiens et d’employés locaux membres du personnel. Au nom du personnel de l’ambassade du Canada, je suis immensément fier et touché que les membres néerlandais de notre équipe se soient portés volontaires pour représenter le Canada à ces événements, montrant une fois de plus leur dévouement à rendre hommage au souvenir. 

À titre de soldat et de vétéran canadien en service aux Pays-Bas, je tiens à témoigner à quel point il est extraordinaire de voir la richesse des efforts déployés pour honorer les Canadiens morts au combat. Parmi les exemples de gestes dont j’ai été témoin : de nombreux drapeaux du Canada se mettent à flotter au vent dans les rues d’une ville ou d’un village à partir du jour où elle a été libéré, comme c’est le cas d’Apeldoorn; voir la division néerlandaise de la Légion royale canadienne appuyer avec fierté la commémoration locale d’une garde de drapeau consacré; lire le profil d’un soldat canadien enterré au cimetière de guerre de Groesbeek rédigé par un bénévole du projet Faces-to-Graves (visant à donner un visage aux tombes); regarder un convoi de véhicules militaires remis à neuf par l’initiative KeepThem-Rolling et les acteurs d’une reconstitution historique se rendre à un site commémoratif; écouter un bénévole néerlandais parler des militaires canadiens enterrés au cimetière de guerre de Holten; être témoin du rassemblement de toute une communauté pour relater les événements tragiques du destin d’un avion, comme celui du bombardier Halifax L951 à Wons; travailler avec une communauté locale pour appuyer une initiative visant à identifier la tombe d’un soldat canadien mort au combat, comme celle du lieutenant John G. Kavanagh à Steenderen; et enfin me tenir fièrement aux côtés de centaines de citoyens locaux pour prendre part à la scène finale de la présentation théâtrale de Supersum à Bergen op Zoom pour chanter l’hymne national du Canada. 75 ans plus tard, il est clair que les 5 712 soldats, marins et aviateurs canadiens ne sont pas morts en vain. 

Cette année, la pandémie de la COVID-19 a eu un impact de taille sur la façon dont nous allons célébrer les commémorations et célébrations des 4 et 5 mai, sans toutefois décourager les Néerlandais. Ils refusent d’abdiquer et d’annuler les célébrations du 75e anniversaire; ils ont plutôt entrepris de modifier leurs plans pour célébrer les « 75 ans + 1 de la libération ». La pandémie ne saura pas étouffer le désir des Canadiens de célébrer aux côtés de leurs compatriotes néerlandais, l’an prochain. 

Lest we forget – N’oublions jamais – Opdat wij niet vergeten. 

Tim R. Young
Colonel
Attaché – Défense du Canada – Pays-Bas